Pakistan.
Alors que le président s’apprête à briguer un nouveau mandat
présidentiel, il fait face à plusieurs défis de poids,
notamment le retour de Nawaz Sharif, l’un des leaders de
l’opposition.
Musharraf n’en finit pas de résister
Pervez
Musharraf prête serment ce jeudi pour un nouveau mandat
présidentiel après la validation par la Cour suprême du
Pakistan du résultat des élections du 6 octobre dernier. Une
victoire au goût amer alors que Musharraf fait face à de
nombreux défis de taille et que la situation politique
interne reste explosive.
Outre les pressions continues pour la levée de l’état
d’urgence, une nouvelle donne s’est imposée dimanche avec le
retour d’une des figures de proue de l’opposition, Nawaz
Sharif, après 7 ans d’exil en Arabie saoudite et une
première tentative de retour avortée il y a deux mois et
demi. Il semble que le retour de Sharif a fait l’objet de
tractations. Le président Musharraf ne souhaitait pas le
retour de Sharif, mais il l’a accepté sous la pression du
roi saoudien lors de leurs discussions, la semaine dernière,
à Riyad. Et il semble aussi que le changement du contexte
politique et l’apparent échec de ses efforts pour forger une
coopération avec Benazir Bhutto l’ont incité à accepter son
retour bien qu’il l’ait évincé le 10 décembre. Selon les
analystes, le retour de Nawaz Sharif est une arme à double
tranchant pour un président fragilisé. D’une part, ce retour
constitue une grande menace car Sharif pourrait bien
s’allier au Parti Populaire du Peuple du Pakistan (PPP) de
l’ex-premier ministre, Benazir Bhutto, et boycotter ensemble
les législatives cruciales du 8 janvier. Lundi, Mme Bhutto a
répété qu’elle était prête à une alliance avec son rival des
années 1990, Nawaz Sharif. « Nous sommes prêts à former une
alliance avec tous les partis politiques modérés. Nawaz
Sharif est le bienvenu, son retour va renforcer la culture
démocratique dans ce pays », a-t-elle affirmé, après avoir
déposé sa candidature pour les législatives. Mme Bhutto
avait toutefois assuré vendredi, en autorisant les membres
de son parti à faire de même, qu’elle se réservait le droit
de retirer les candidatures de sa formation si cette
dernière décidait de boycotter le scrutin.
D’autre part, le retour de Sharif, un des leaders éminents
de l’opposition, pourrait bien servir Musharraf car il va
prouver à la communauté internationale la bonne volonté de
Musharraf de restaurer la démocratie dans le pays. Peut-être
aussi le général essaierait-il de conclure un accord sur le
partage du pouvoir avec Sharif au lieu de son accord avorté
avec Bhutto. Mais, jusqu’à présent, ces pronostics ne sont
que de simples spéculations de la part des experts car Nawaz
Sharif a nié devant la foule, venue l’accueillir en dansant
et chantant dans les rues de Lahore, avoir passé un « marché
» avec le président Musharraf, qui a arrêté des milliers de
partisans de l’ancien premier ministre, à la veille de son
retour et déployé plus de 6 000 policiers parmi la foule
venant l’accueillir. « Je n’ai passé aucun marché avec le
général Musharraf, je ne négocierai jamais avec lui car il
conduit le pays au bord du désastre. Le seul accord, c’est
avec vous, le peuple du Pakistan, que je l’ai passé »,
a-t-il lancé à la foule au cours d’un défilé qui a duré
toute la nuit dans cette mégalopole de 10 millions
d’habitants, son fief politique, ajoutant qu’il était décidé
à en finir avec la dictature et annonçant qu’il déposerait
sa candidature aux législatives du 8 janvier. «
L’éventualité d’un boycottage reste pourtant ouverte », a
assuré un des dirigeants de La Ligue Musulmane du
Pakistan-aile Nawaz (PML-N) de M. Sharif, Siddiqul Farroq,
excluant tout esprit de vengeance. Malgré tous les scénarios
prévus, le retour de Sharif est un pas franchi en direction
de la réconciliation nationale et il constitue un
développement très positif, selon les experts. D’aucuns
estiment, toutefois, que s’il parvient à former une alliance
avec Mme Bhutto, l’avenir politique de M. Musharraf est
compromis, à moins de falsifier le résultat des élections.
Autre défi qui continue de fragiliser Musharraf cette
semaine, à savoir la poursuite de la violence qui déchire le
pays. Samedi, un double attentat suicide a fait 15 morts, à
Rawalpindi, ville garnison voisine d’Islamabad. D’autres
attentats suicide meurtriers ont également été commis
récemment au Pakistan en dépit de la proclamation de l’état
d’urgence.
Pour la première fois cette semaine, Musharraf a subi une
pression internationale de taille, en voyant son pays
suspendu du Commonwealth à cause de ses dérapations
anti-démocratiques. Au terme d’un sommet de trois jours à
Kampala, les 53 pays membres du Commonwealth se sont
séparés, dimanche dernier, en affichant leur « grave
déception » face au refus du président pakistanais de lever
l’état d’urgence et de quitter les rangs de l’armée. Selon
le groupe, M. Musharraf n’a pas respecté les demandes du
Commonwealth qui réclamait sa démission du poste de chef de
l’armée, la restauration d’une presse libre, la tenue
d’élections équitables et le rétablissement du système
judiciaire du pays. Avec cette nouvelle suspension, le
Pakistan rejoindra le Zimbabwe, suspendu en 2002 pour des
élections illégitimes et Fidji suspendu l’an dernier à la
suite d’un coup d’Etat. En effet, la suspension d’un pays du
Commonwealth est une mesure « symbolique mais efficace » car
elle signifie pour celui-ci l’interdiction de participer aux
réunions et activités de l’organisation, ainsi qu’à ses
programmes d’aide.
Entre acquis et concessions
Malgré toutes ces pressions, nul ne peut nier que le général
a déjà remporté de larges victoires ces derniers jours.
Déjà, la Cour suprême du Pakistan, remaniée par le président
sous l’état d’urgence, a rejeté, cette semaine, un ultime
recours déposé par l’opposition contre Musharraf et a validé
le résultat des élections du 6 octobre remportées par le
général. « Le président pourrait ainsi prêter serment en
tant que président civil avant le premier décembre », a
indiqué le procureur général du Pakistan Malik Mohammad
Qayyum. Outre le soutien de la Cour suprême, un autre
facteur a largement joué en faveur de Musharraf, à savoir la
division des grandes formations de l’opposition inapte à se
fédérer jusqu’à présent derrière la menace d’un boycott du
scrutin.
Réalisant les objectifs visés par l’état d’urgence, le chef
de l’Etat semble lâcher du lest, cette semaine, sous le fait
des pressions internationales, surtout de Washington, qui
souhaite toujours « un retour de la démocratie » avec « un
président civil ». Après avoir annoncé une date précise des
législatives et promis de quitter l’uniforme, Mushasrraf a
libéré, samedi, plus de 5 000 personnes arrêtées ou
assignées à résidence en vertu de l’état d’urgence. Avec ces
concessions, Musharraf semble donner raison aux nombreuses
critiques, tant sur la scène internationale qu’au Pakistan,
qui accusaient le dictateur pakistanais de n’avoir instauré
l’état d’urgence que pour soumettre une Cour suprême rebelle
et ainsi conforter son pouvoir. Or, même s’il a réussi à
briguer un nouveau mandat, il reste de savoir si les
prochaines élections seront crédibles et si le Parlement qui
en sortira lui sera favorable.
Maha
Al-Cherbini