Exposition.
Amal Choukri Catta nous délivre le quotidien d’une Egypte
pharaonique, heureuse et ésotérique où vie et mort forment
un cycle dépourvu de fracas.
Merveilles exhumées
«
Le retour aux sources est pour moi, un rajeunissement de la
peinture. En m’y aventurant, je retrouve une pureté bien
différente de l’évolution à outrance que nous vivons
aujourd’hui », souligne l’artiste et critique Amal Choukri
Catta, dans l’un de ses articles publiés dans Le Journal d’Egypte,
en 1980. D’un père égyptien et d’une mère autrichienne, Amal
Choukri Catta est née en Autriche et a étudié à l’Académie
des arts de Vienne. De retour en Egypte, en 1979, elle s’est
adonnée à sa passion innée : les études de l’Histoire et de
l’archéologie égyptiennes. Dès lors, cette artiste
prolifique de plusieurs expositions, en Egypte et à
l’étranger, devient la représentante d’une Egypte ancienne
qui, pour elle, est à l’origine de tous les arts. Cependant,
une interrogation concernant « le trop pharaonique » dans
ses œuvres, caresse l’esprit de tout amateur d’art. Ce trop
de scènes pharaoniques n’engendre-t-il pas la monotonie, une
impression de déjà-vu ? Les œuvres de Catta ne visent pas à
traiter l’art, d’un point de vue documentaire ; elles ne
cherchent pas à reproduire des scènes pharaoniques ou à
imiter les dessins provenant des diverses dynasties. Par
contre, elles contribuent, selon l’artiste, à bouleverser la
vision que nous avons de « notre passé » et « ressusciter la
renaissance de l’art pharaonique », avec plus de
contemporanéité et d’innovation. Une manière de la part de
Catta d’exhumer les merveilles du passé.
La peintre, qui excelle dans l’art de la composition, a
réussi à rassembler, dans une œuvre de grande dimension,
tous ses protagonistes à l’allure pharaonique. Dans cette
œuvre grandiose, figure le souci du modèle et l’académisme
des formes. Ce, par le biais de l’impassibilité des visages
et la gravité sereine des attitudes de ses personnages, qui
préservent du pharaonique une certaine stabilité
majestueuse. « Mes personnages sont ceux qui ont vécu, il y
a plus de 3 000 ans, pendant l’histoire royale pharaonique,
sans être connus. Ils ne sont pas des dieux et des déesses
pharaoniques habituels. Ils sont ces milliers de gens,
anonymes et normaux … Les hommes de tous les jours … Ils se
sont aimés et détestés, ont travaillé et joué, ri et pleuré,
vécu puis sont décédés … Des gens sans histoire particulière
… Sans vie anormale … Sans pyramides ni temples somptueux
leur servant de tombeaux … Des gens qui n’ont pas laissé de
marques, ni d’enregistrements sous leurs noms … Riches ou
pauvres. Ce qui est avéré, c’est qu’ils ont vécu sur la
terre bénie de l’Egypte, dans un temps donné de l’Histoire
». Tels sont les personnages qui figurent dans les œuvres de
Catta et qui hantent l’imagination de l’artiste. C’est à eux
qu’elle cède le mouvement, les caractères royaux, les
couleurs gaies, les habits et postures pharaoniques. Ainsi,
nous délivre-t-elle des scènes quotidiennes d’une Egypte
pharaonique, palpitante de gaieté, de mouvement et de
couleurs. Le blanc symbolise la joie et le faste. Le bleu
personnifie les étendues célestes. Le jaune marque
l’immortalité. Le vert symbolise la jeunesse et la santé. Et
la couleur rouge ? C’est celle de la victoire !
Pureté originelle
Loin de laisser des vides, Catta sature sa toile de trop de
détails à la fois spirituels, pittoresques et même
humoristiques. Dans sa peinture, elle invite les
protagonistes « anonymes » de sa toile, à un cortège royal
pharaonique. « Les peintures d’Amal Choukri ressuscitent l’Egypte
pharaonique d’une façon délicieusement narrative. Ses scènes
évoquent l’Egypte heureuse dans des formes vivantes et
animées … Des fêtes religieuses et des réceptions royales
montrent les gens dans des poses qui conviennent à leur
rang, à leur classe et à leur métier », a écrit le critique
Antoine Gennaoui (Le Journal d’Egypte, 1980), reprend-on
dans le catalogue de l’exposition. Voici des jeunes femmes,
aux yeux larges, qui s’adonnent à la cueillette du lotus,
dans un paysage verdoyant. Des archers vont en guerre. Des
barques reviennent de la pêche, étalant leurs poissons
multicolores. Autant de scènes heureuses du quotidien qui
mettent en relief la pureté originelle et la permanence de
l’art que cherche Catta.
S’agissant de somptuosité pharaonique, l’artiste ne se
contente pas de traiter de la vie chez les anciens Egyptiens,
elle a voulu aussi compléter sa recherche artistique en
présentant une vision puisée dans le Livre des morts. « Tout
au long des millénaires, la conscience humaine était
préoccupée par le mysticisme de la mort, et parmi les
peuplades de l’antiquité, nul n’a manifesté, pour le mystère
de la mort, un intérêt aussi passionné que le peuple de
l’Ancienne Egypte », note Amal Choukri Catta, dans le
catalogue de l’exposition, ajoutant : « Certains pourraient
penser que parler de la mort en tableaux serait aborder un
sujet macabre, qui n’a pas sa place dans le monde de l’art.
Pourtant, l’ancien Egyptien voyait dans la mort, une
nouvelle naissance, un prolongement de l’existence terrestre
dans une vie qui est au-delà, et qui la dépasse ». D’où le
cachet mystique, ésotérique et spirituel des peintures
exposées. Le travail présenté n’est nullement une
illustration de certains passages du Livre des morts, mais
une libre vision d’une artiste, consciente et fière de cet
immense héritage ancestral.
Névine Lameï