Al-Ahram Hebdo, Opinion | Wahid Abdel-Méguid, Le revirement de la politique turque
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 Semaine du 14 au 20 Novembre 2007, numéro 688

 

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Opinion

Le revirement de la politique turque

Wahid Abdel-Méguid

Il s’agit certainement d’une nouvelle politique turque, et non pas d’une simple réaction aux opérations lancées par le Parti des travailleurs du Kurdistan au sud-est du pays à partir de son camp au nord de l’Iraq. Ceci était clair depuis qu’Ankara a opté pour l’escalade politique accompagnée d’une vaste mobilisation militaire. Ce, sous prétexte de faire face au danger de ce parti. La crise entre la Turquie et ce parti date de plus de 20 ans. Au cours de ces années, la Turquie a dévasté les frontières iraqiennes depuis que le régime de Saddam Hussein a perdu son emprise sur la région nord à majorité kurde à la suite de la défaite de ses forces dans la guerre de libération du Koweït en 1991. C’est ainsi que cette région a acquis une indépendance effective sous une protection américano-britannique.

Les opérations lancées par le Parti des travailleurs kurdes, que ce soit à partir de la Turquie ou à travers les frontières iraqiennes, n’ont jamais eu cette influence qui justifie le volume de l’escalade turque entamée en octobre. Il semble que tout ceci n’est qu’un aspect de la nouvelle politique régionale de la Turquie. Une politique qui se cristallise maintenant sous l’influence de trois facteurs principaux et qui déterminera le rôle que jouera la Turquie dans une région qui semble au bord du gouffre.

Le premier facteur derrière le revirement actuel de la politique régionale turque est l’orientation croissante du gouvernement du Kurdistan iraqien d’accéder à l’indépendance à travers un plan pour construire les piliers de la séparation effective. Ce gouvernement a entrepris une mesure qui a provoqué la Turquie et suscité ses craintes. Il a conclu en août dernier 7 accords de prospection pétrolière dans les régions soumises à son contrôle avec des compagnies étrangères loin du gouvernement de Bagdad isolé dans la région verte. Ces mesures ne peuvent être entreprises que par un Etat entièrement indépendant.

Cet acte a suscité les craintes de la Turquie plus que tout autre acte précédent. Il a attiré l’attention sur le danger que représente le Kurdistan iraqien depuis l’invasion américaine en 2003. Lorsque cet acte se lie à l’insistance du gouvernement du Kurdistan iraqien à rallier la ville de Kirkouk, riche en pétrole, à la région qu’il contrôle, Ankara ne peut se contenter de suivre la situation avec crainte et inquiétude. Plus la tendance des Kurdes de l’Iraq à l’indépendance augmente, plus ceci se reflète sur les Kurdes de la Turquie. Par conséquent, l’escalade turque avait pour objectif de terroriser le gouvernement du Kurdistan iraqien et de lui rappeler que la voie n’est pas ouverte devant lui. Elle visait aussi à faire pression sur l’administration américaine, car Ankara est convaincue qu’elle est responsable de l’expansion des Kurdes en Iraq.

La mobilisation militaire turque sur les frontières iraqiennes qui atteint quelque 100 000 soldats semble effrayante en comparaison au nombre des combattants du Parti des travailleurs du Kurdistan, dont le nombre dépasse à peine les 3 000. C’est une mobilisation effrayante pour Washington qui craint qu’un envahissement turc ne détruise tous les éléments de stabilité dans cette région. C’est en effet la seule région iraqienne où les conjonctures permettent aux responsables américains de prétendre qu’ils ont réalisé un certain succès ou que leur projet en Iraq n’a pas échoué.

 

Faire pression sur Washington

Le but de la Turquie est de faire pression sur Washington en effectuant un mouvement influent, selon le langage du jeu d’échecs. Elle pariait sur un changement de la politique américaine qui renforcerait, selon elle, les ambitions kurdes, lorsque Washington déciderait d’entreprendre une opération militaire contre l’Iran. En effet, Washington aura besoin de la Turquie si elle décide d’attaquer l’Iran. Le fait qui l’obligera à contrer les ambitions des Kurdes de l’Iraq, selon les comptes d’Ankara. Cependant, le temps passe et l’Administration de Bush est toujours hésitante en ce qui concerne son dernier choix envers l’Iran. Les différends internes retardent l’option militaire et augmentent les éventualités de son écartement surtout que la campagne électorale des présidentielles américaines entrent dans leur dernière étape à partir de mai ou juin 2008 au plus. Si ce raisonnement était juste, l’escalade turque sur les frontières iraqiennes serait l’expression du recul du pari sur le changement de la politique américaine dicté par les nécessités de l’entreprise d’un acte militaire contre l’Iran. Ceci est lié au deuxième facteur derrière le revirement de la politique régionale turque. Ankara est inquiète de la croissance du rôle iranien dans la région et de l’expansion de son pouvoir en Iraq, au Liban et en Palestine. Sans oublier que son projet nucléaire alimente l’imagination de nombreux pays de la région. En effet, ces pays sont en colère contre la politique américaine et sont prêts à soutenir tout pays capable de se dresser contre les Etats-Unis, abstraction faite de ce qui peut en advenir. Ankara estime peut-être que l’invasion du nord de l’Iraq et la domination de certains emplacements peuvent créer une sorte d’équilibre avec le pouvoir iranien au sud et au centre de l’Iraq.

Cependant, ce raisonnement turc oublie que l’invasion du nord de l’Iraq dans les circonstances actuelles peut profiter à l’Iran. Elle lui fournira le prétexte pour en faire de même et intervenir militairement pour poursuivre les Iraniens de l’opposition réfugiés en Iraq, avec en tête l’organisation des Moujahidis Khalk dont les combattants se concentrent dans certaines banlieues de Bagdad et de la ville d’Al-Khales dans le gouvernorat de Diali et l’organisation de Osbat Al-Chaghila dans la ville d’Al-Solimaniya.

L’Iran a intérêt aujourd’hui à affaiblir l’organisation des Moujahidis Khalk, car il semble que Washington préfère recourir à la troisième option envers l’Iran, outre les deux options diplomatique et militaire. Celle du renforcement de l’opposition iranienne et notamment les Moujahidis Khalk avec laquelle les Américains conservent des relations, même après l’avoir inscrite sur la liste des organisations terroristes et après l’avoir obligée à fermer l’un de ses plus grands camps en Iraq et ont permis à ses combattants de l’utiliser à des fins pacifiques.

Quant au troisième facteur, il explique le mieux le revirement de la politique régionale turque. Il s’agit de la crainte croissante que Washington utilise le Parti des travailleurs du Kurdistan pour soutenir son ancien projet du grand Moyen-Orient et le transformer en force active contre l’Iran. Le fait qui lui conférera de nouvelles capacités et pas seulement une nouvelle fonction.

Certains observateurs stratégiques turcs lient leurs craintes au fait que l’administration américaine voudrait punir Ankara car elle a fermé ses terres face aux forces américaines durant la guerre d’Iraq. Ce qui a obligé les soldats américains à rester de longues semaines prisonniers de leurs navires devant les côtes turques. Il semble que le fait qui suscite les craintes de la Turquie n’est pas seulement la présence militaire d’un parti kurde d’opposition dans les montagnes du nord de l’Iraq, mais aussi l’avenir de son rôle dans une région où les conflits augmentent. Ankara a alors décidé de descendre en force dans l’arène et de participer efficacement aux réactions qui influent l’avenir du Moyen-Orient alors qu’elle était restée d’une manière ou d’une autre en état d’attente depuis l’invasion américaine de l’Iraq.

Dans le contexte du revirement de ses politiques, la Turquie revoit ses relations avec Washington et les réévalue, abstraction faite des positions officielles qu’elle adopte. En réalité Ankara n’a plus confiance dans les plans des Etats-Unis et dans leurs intentions au Moyen-Orient.

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