Le revirement de la politique turque
Wahid
Abdel-Méguid
Il s’agit certainement d’une nouvelle politique turque, et
non pas d’une simple réaction aux opérations lancées par le
Parti des travailleurs du Kurdistan au sud-est du pays à
partir de son camp au nord de l’Iraq. Ceci était clair
depuis qu’Ankara a opté pour l’escalade politique
accompagnée d’une vaste mobilisation militaire. Ce, sous
prétexte de faire face au danger de ce parti. La crise entre
la Turquie et ce parti date de plus de 20 ans. Au cours de
ces années, la Turquie a dévasté les frontières iraqiennes
depuis que le régime de Saddam Hussein a perdu son emprise
sur la région nord à majorité kurde à la suite de la défaite
de ses forces dans la guerre de libération du Koweït en
1991. C’est ainsi que cette région a acquis une indépendance
effective sous une protection américano-britannique.
Les opérations lancées par le Parti des travailleurs kurdes,
que ce soit à partir de la Turquie ou à travers les
frontières iraqiennes, n’ont jamais eu cette influence qui
justifie le volume de l’escalade turque entamée en octobre.
Il semble que tout ceci n’est qu’un aspect de la nouvelle
politique régionale de la Turquie. Une politique qui se
cristallise maintenant sous l’influence de trois facteurs
principaux et qui déterminera le rôle que jouera la Turquie
dans une région qui semble au bord du gouffre.
Le premier facteur derrière le revirement actuel de la
politique régionale turque est l’orientation croissante du
gouvernement du Kurdistan iraqien d’accéder à l’indépendance
à travers un plan pour construire les piliers de la
séparation effective. Ce gouvernement a entrepris une mesure
qui a provoqué la Turquie et suscité ses craintes. Il a
conclu en août dernier 7 accords de prospection pétrolière
dans les régions soumises à son contrôle avec des compagnies
étrangères loin du gouvernement de Bagdad isolé dans la
région verte. Ces mesures ne peuvent être entreprises que
par un Etat entièrement indépendant.
Cet acte a suscité les craintes de la Turquie plus que tout
autre acte précédent. Il a attiré
l’attention sur le danger que représente le Kurdistan
iraqien depuis l’invasion américaine en 2003. Lorsque cet
acte se lie à l’insistance du gouvernement du Kurdistan
iraqien à rallier la ville de Kirkouk,
riche en pétrole, à la région qu’il contrôle, Ankara ne peut
se contenter de suivre la situation avec crainte et
inquiétude. Plus la tendance des Kurdes de l’Iraq à
l’indépendance augmente, plus ceci se reflète sur les Kurdes
de la Turquie. Par conséquent, l’escalade turque avait pour
objectif de terroriser le gouvernement du Kurdistan iraqien
et de lui rappeler que la voie n’est pas ouverte devant lui.
Elle visait aussi à faire pression sur l’administration
américaine, car Ankara est convaincue qu’elle est
responsable de l’expansion des Kurdes en Iraq.
La mobilisation militaire turque sur les frontières
iraqiennes qui atteint quelque 100 000 soldats semble
effrayante en comparaison au nombre des combattants du Parti
des travailleurs du Kurdistan, dont le nombre dépasse à
peine les 3 000. C’est une mobilisation effrayante pour
Washington qui craint qu’un envahissement turc ne détruise
tous les éléments de stabilité dans cette région. C’est en
effet la seule région iraqienne où les conjonctures
permettent aux responsables américains de prétendre qu’ils
ont réalisé un certain succès ou que leur projet en Iraq n’a
pas échoué.
Faire pression sur Washington
Le but de la Turquie est de faire pression sur Washington en
effectuant un mouvement influent, selon le langage du jeu
d’échecs. Elle pariait sur un changement de la politique
américaine qui renforcerait, selon elle, les ambitions
kurdes, lorsque Washington déciderait d’entreprendre une
opération militaire contre l’Iran. En effet, Washington aura
besoin de la Turquie si elle décide d’attaquer l’Iran. Le
fait qui l’obligera à contrer les ambitions des Kurdes de
l’Iraq, selon les comptes d’Ankara. Cependant, le temps
passe et l’Administration de Bush est toujours hésitante en
ce qui concerne son dernier choix envers l’Iran. Les
différends internes retardent l’option militaire et
augmentent les éventualités de son écartement surtout que la
campagne électorale des présidentielles américaines entrent
dans leur dernière étape à partir de mai ou juin 2008 au
plus. Si ce raisonnement était juste, l’escalade turque sur
les frontières iraqiennes serait l’expression du recul du
pari sur le changement de la politique américaine dicté par
les nécessités de l’entreprise d’un acte militaire contre
l’Iran. Ceci est lié au deuxième facteur derrière le
revirement de la politique régionale turque. Ankara est
inquiète de la croissance du rôle iranien dans la région et
de l’expansion de son pouvoir en Iraq, au Liban et en
Palestine. Sans oublier que son projet nucléaire alimente
l’imagination de nombreux pays de la région. En effet, ces
pays sont en colère contre la politique américaine et sont
prêts à soutenir tout pays capable de se dresser contre les
Etats-Unis, abstraction faite de ce qui peut en advenir.
Ankara estime peut-être que l’invasion du nord de l’Iraq et
la domination de certains emplacements
peuvent créer une sorte d’équilibre avec le pouvoir
iranien au sud et au centre de l’Iraq.
Cependant, ce raisonnement turc oublie que l’invasion du
nord de l’Iraq dans les circonstances actuelles peut
profiter à l’Iran. Elle lui fournira le prétexte pour en
faire de même et intervenir militairement pour poursuivre
les Iraniens de l’opposition réfugiés en Iraq, avec en tête
l’organisation des Moujahidis
Khalk dont les combattants se
concentrent dans certaines banlieues de Bagdad et de la
ville d’Al-Khales dans le
gouvernorat de Diali et
l’organisation de Osbat
Al-Chaghila dans la ville d’Al-Solimaniya.
L’Iran a intérêt aujourd’hui à affaiblir l’organisation des
Moujahidis
Khalk, car il semble que Washington préfère recourir
à la troisième option envers l’Iran, outre les deux options
diplomatique et militaire. Celle du renforcement de
l’opposition iranienne et notamment les
Moujahidis Khalk avec
laquelle les Américains conservent des relations, même après
l’avoir inscrite sur la liste des organisations terroristes
et après l’avoir obligée à fermer l’un de ses plus grands
camps en Iraq et ont permis à ses combattants de l’utiliser
à des fins pacifiques.
Quant au troisième facteur, il explique le mieux le
revirement de la politique régionale turque. Il s’agit de la
crainte croissante que Washington utilise le Parti des
travailleurs du Kurdistan pour soutenir son ancien projet du
grand Moyen-Orient et le transformer en force active contre
l’Iran. Le fait qui lui conférera de nouvelles capacités et
pas seulement une nouvelle fonction.
Certains observateurs stratégiques turcs lient leurs
craintes au fait que l’administration américaine voudrait
punir Ankara car elle a fermé ses terres face aux forces
américaines durant la guerre d’Iraq. Ce qui a obligé les
soldats américains à rester de longues semaines prisonniers
de leurs navires devant les côtes turques. Il semble que le
fait qui suscite les craintes de la Turquie n’est pas
seulement la présence militaire d’un parti kurde
d’opposition dans les montagnes du nord de l’Iraq, mais
aussi l’avenir de son rôle dans une région où les conflits
augmentent. Ankara a alors décidé de descendre en force dans
l’arène et de participer efficacement aux réactions qui
influent l’avenir du Moyen-Orient alors qu’elle était restée
d’une manière ou d’une autre en état d’attente depuis
l’invasion américaine de l’Iraq.
Dans le contexte du revirement de ses politiques, la Turquie
revoit ses relations avec Washington et les réévalue,
abstraction faite des positions officielles qu’elle adopte.
En réalité Ankara n’a plus confiance dans les plans des
Etats-Unis et dans leurs intentions au Moyen-Orient.