Sans fioritures, Mohamad
Al-Fakharani plonge sa plume audacieuse dans
l’univers des bidonvilles, habite ses personnages
marginalisés et oubliés dans les taudis pour révéler des
moments humains intensifiés. Extrait de son premier roman
Fassel lil dahcha.
Un intermède … pour l’étonnement
2
(…) Comme …
Tous les opprimés qui recherchent parmi eux un héros
populaire, pour lequel ils endurent l’asservissement le plus
absolu et le joug de la servitude, le regardent par
en-dessous avec ironie, lui tendent la langue pour le faire
rager, rient de lui jusqu’à en avoir les larmes aux yeux,
puisque c’est l’un d’eux — des opprimés — qui n’a pas encore
été asservi …
Hilal est ce héros ...
Un jeune dans les 25 ans. Il a hérité de son père le moallem
Hassouna d’épais cheveux blonds, des yeux bleus clairs. Il
n’était pas de ceux munis de corps énormes aux muscles
saillants.
— En général, les héros populaires ne sont pas porteurs
d’énormes muscles. Ils sont simplement habités par les âmes
asservies de leurs gens.
Le corps de Hilal semble bien ordinaire sous ses vêtements.
Lorsque tu le regardes nu, tu découvres un corps harmonieux
aux nerfs durs. Des muscles élégants de petites tailles qui
lui permettent de manœuvrer.
Une pomme d’Adam ressort comme une petite pyramide au milieu
du cou de Hilal …
— D’habitude, les héros populaires ont un membre dans le
visage qui se caractérise par sa proéminence pour que les
gens le voient et que soit créé ce genre de charisme qui
accompagne le héros …
Quand moallem Hassouna, le père de Hilal, fait l’amour avec
sa femme la nuit, tous les habitants des cabanes le
lendemain le savent, lorsqu’ils la voient marcher les jambes
légèrement écartés, le postérieur relevé de deux pouces …
Peut-être le savent-ils la nuit même, lorsque sa femme se
met à hurler sous lui, faisant sursauter les autres femmes
sous leurs hommes. Des femmes qui se mettent à pleurer leur
malchance, parce qu’elles ne possèdent pas ce genre d’homme
creuseur, à l’outil hors du commun. Le lendemain, moallem
Hassouna conduit sa femme à la pharmacie du docteur Essam.
La route ne va pas sans les commentaires, pleins de
compliments, qui parsèment le chemin.
Que Dieu vous préserve moallem …
Vive celui qui t’a élevée Oum Hilal …
Peut-être n’est-ce qu’une rumeur
Abou-Hilal ne peut s’endormir que lorsque son membre est à
l’intérieur d’Oum Hilal …
Il a une colonne de graisse de la longueur de sa colonne
vertébrale qui lui permet de porter quatre hommes forts qui
peuvent être deux à s’accrocher à chaque bras.
Il fait l’amour à sa femme pendant des heures jusqu’à ce
qu’elle se mette à hurler sous lui et à arracher avec ses
dents des bouts du lit …
Abou-Hilal possédait une armoire à la Kharachawiya — la plus
importante région pour le commerce des drogues. C’est une
longue rue étroite qui se termine par une impasse, avec sur
les côtés de petits immeubles très rapprochés les uns des
autres. Chaque immeuble commence par une portière en fer
ouverte sur un terrain vague. Dans le fond s’assied le
moallem près de son armoire répartie en étagères, et les
étagères sont divisées en petits carrés, où se trouvent tous
genres de drogues. Le client pénètre en toute quiétude sous
la protection des Kharachawiyas, en attente, avec leur
fusil, sur les terrasses des immeubles. Ils connaissent tous
les clients. N’importe quel étranger qui arrive et se
comporte d’une manière incitant au doute est automatiquement
compté pour mort.
La longue rue étroite des Kharachawiyas se terminant par une
impasse ne permet pas au « gouvernement » d’intervenir pour
arrêter les commerçants ou pour mettre fin aux combats. De
cette manière, n’importe quel combat ne peut se terminer que
par une tuerie dont personne ne s’en sort sauve.
Les petits immeubles rapprochés permettent une fuite rapide
aux commerçants et à leurs boys. Les Kharachawiyas ont
construit leurs immeubles comme une sorte de grands
escaliers ; la différence de hauteur entre un immeuble et un
autre ne dépassant pas un étage ou même moins. Si par hasard
les immeubles se dépassent les uns les autres, ils bâtissent
un étage pour le petit immeuble afin que tous se
transforment en escaliers que l’on peut monter et descendre
facilement et ce, en plus des escaliers intérieurs. Les
Kharachawiyas connaissent parfaitement ces escaliers, ce qui
rend leur fuite aisée, quelques sauts et les voilà loin du «
gouvernement » et de la Kharachawiya.
Le plus important est la capacité des Kharachawiyas à
s’entendre avec le gouvernement, mener des transactions et
se départager les intérêts en un temps record. Ils
garantissent une mensualité qui remonte à des milliers pour
tout officier qui s’active dans la région.
Parce que les officiers sont obligés de se garantir un
certain nombre de procès, ils arrêtent les commerçants de
drogue qui ne payent pas leur mensualité. Et s’il faut pour
une raison quelconque arrêter un payeur de mensualités, ils
font en sorte de laisser une faille juridique qui permette
au détenu d’acquérir sa liberté tout en permettant à
l’officier d’ajouter un nouveau procès à son dossier.
Au moment où les Kharachawiyas préparent le terrain pour
faire la connaissance d’un nouvel officier, ils s’arrêtent
de vendre et laissent leurs boys déambuler avec leurs
drogues dans des endroits, proches ou lointains, qu’ils
connaissent. Quelquefois, ils laissent leurs boys commettre
une pénalité qui les fasse entrer en prison pour quelques
mois, ce qui leur permet de vendre leurs drogues à
l’intérieur des prisons.
***
Deux incidents
Hilal a vécu deux incidents qu’il ne peut oublier. Un
d’entre eux s’est répété souvent avant qu’il n’ait atteint
ses seize ans :
Lorsque moallem Hassouna revenait du poste de police après
avoir été incarcéré une semaine ou deux, la première chose
qu’il faisait était de demander après son fils Hilal.
Lorsqu’il ne le trouvait pas à l’intérieur des cabanes, il
allait le rechercher sur la Corniche du Nil et le ramenait
en le portant dans ses bras, vers les cabanes. Il s’asseyait
avec lui dans un coin, lui frottait les pieds, lui enlevait
la poussière qui s’y était collée en lui faisant rougir les
talons, pour ensuite lui faire prendre un bain alors que
personne n’osait taper à la porte. Il baignait Hilal à l’eau
chaude et au savon parfumé et le portait dans son lit bien
rangé en le prenant dans ses bras pour qu’il s’y endorme
bien au chaud.
L’homme ne faisait rien de plus pour son fils. Mais cela
était suffisant pour que ce dernier ne cessât de lui porter
beaucoup d’affection.
Le second incident
Avant d’atteindre, de deux ou trois mois, ses seize ans,
Hilal s’était battu avec des jeunes de l’immeuble de hagga
Amal. Ils l’avaient blessé au bras et lui avaient pris son
argent. Lorsqu’il était revenu à la cabane, son père l’avait
giflé, l’avait départi de tous ses vêtements et l’avait
chassé.
— Ne reviens conard, fils de … que si tu récupères ton
honneur.
Depuis ce jour, lorsque Hilal se dispute, la première chose
qu’il fait c’est d’enlever tous ses vêtements, tout comme sa
mère l’a mis au monde. Il ne peut gagner son combat que de
cette manière.
***
Depuis qu’il a atteint ses seize ans …
Hilal ne quitte les cabanes que pour fuir vers les
Kharachawiyas …
Avant cet âge, il vendait la drogue sur la Corniche du Nil
avec la fille Farawla et le garçon Awad Warnich …
Les trois avaient le même âge. Ils travaillaient en parfaite
harmonie comme une petite bande que menait Hilal comme s’ils
pratiquaient un jeu agréable qu’ils comprenaient
parfaitement. Ils ne dépassaient pas une certaine distance
proche d’un hôtel cinq étoiles.
Hilal tenait un torchon jaune et un saut d’eau plein de
bulles de savon et lavait les voitures qui s’arrêtaient non
loin. Awad Warnich portait sur son épaule la caisse de
cirage à chaussures. Lorsque tu passais à proximité de lui,
il se jetait subitement à terre devant toi, posait l’un de
tes pieds sur sa caisse, et te regardait par en-dessous avec
entre les dents le morceau de velours bleu marine :
— Cire Monsieur, s’il te plaît Monsieur, s’il te plaît.
Tu ne savais pas s’il te suppliait ou s’il t’ordonnait.
Avant que tu ne le saches, il commençait déjà à travailler.
Farawla travaillait chez un marchand de fruits qui était
venu de son bled avec sa djellaba et cinquante livres avec
lesquelles il avait acheté un panier de mangues. Il avait
passé deux jours à marcher, traînant sa faim dans les rues
calmes de Zamalek jusqu’à ce qu’il ait vendu toutes les
mangues. Le panier s’était multiplié en deux, puis en trois.
Il s’asseyait avec ses paniers à l’ombre d’un arbre, près de
la porte d’une mosquée ou près d’un feu rouge, il soudoyait
l’agent de police en partageant avec lui son repas, une fois
tous les deux jours. Du pain, de la salade et du vieux
fromage blanc aux tomates …
Les paniers de mangues allaient en augmentant et en se
diversifiant, et pourtant il n’arrivait pas encore à louer
un magasin. Il étalait sa marchandise sur la corniche à côté
d’un hôtel cinq étoiles. Un étalage qui devait disparaître
en fin de journée. Il étalait sa marchandise aux premières
heures de la nuit entre des arbres courts, plantés sur la
corniche, dont il ne connaissait pas le nom. Toutefois, ces
arbres lui permettaient de se cacher et de se tenir pas loin
de l’hôtel.
Lorsque Farawla lui proposa de travailler pour lui avec pour
seul revenu le fait qu’il la nourrisse, il accepta …
Farawla ne voulait rien de plus que de se tenir loin des
cabanes et surveiller le bateau Le Pacha qui se tenait sur
le Nil et où dansaient des professionnelles de manière très
excitante.
Farawla travaillait chez le fruitier. Les clients l’aimaient
bien. Chaque client l’appelait selon le fruit qu’il
préférait. Elle finit par se choisir le nom de Farawla
(fraise). Lorsque l’un d’entre eux l’appela Pastèque. Elle
lui dit : Monsieur, c’est Farawla (...)
.
Traduction de Soheir Fahmi