Conseiller spécial du secrétaire
général des Nations-Unies pour l’Alliance des civilisations, le Pakistanais Iqbal Riza évoque
les conditions nécessaires à une meilleure compréhension entre le monde
arabo-musulman et l’Occident.
« Les extrémismes trouvent leurs
origines dans la politique et non dans les religions »
Al-Ahram Hebdo : Quel bilan faites-vous
du dialogue des civilisations, depuis que l’initiative d’Alliance des
civilisations a été lancée il y a trois ans ?
Iqbal Riza : Depuis que l’initiative a été lancée, un certain nombre de démarches ont
été entreprises, comme la nomination du groupe de haut niveau des Nations-Unies
qui a rédigé un rapport analysant les causes de l’animosité existante entre
l’Occident et le monde arabo-musulman. Ce groupe a tiré des conclusions
importantes, comme le fait que les racines des extrémismes se trouvent dans la
politique et non pas dans les religions, et que celles-ci sont souvent
instrumentalisées par certains groupes à des fins politiques. Le rapport a
également laissé clair que les conflits non résolus, comme
l’israélo-palestinien, l’intervention militaire en Iraq et en Afghanistan, ont
fortement contribué à nourrir des sentiments de colère des peuples dans le
monde musulman à l’égard de l’Occident. Celui-ci étant vu comme un parrain des
actions militaires et d’une politique injuste vis-à-vis des peuples musulmans.
— Pourquoi ne remarque-t-on pas une
amélioration de la situation entre l’Occident et le monde arabo-musulman ? Au
contraire la situation ne cesse de se dégrader...
— Il
est sûr que la multiplication d’incidents et d’attaques armées a une
répercussion directe sur les opinions publiques en Occident et dans le monde
musulman créant une radicalisation et un repli identitaire des deux côtés.
— Il existe des groupes radicaux qui
nourrissent cette situation pour séduire les opinions publiques avec des idées
extrémistes…
— Tant
que les conflits continuent et les images des victimes des attaques, et celles
des civils innocents dans des pays musulmans, sont sur les écrans des
télévisions, les populations vont réagir. Et il est sûr que les groupes
radicaux profitent de ces situations pour multiplier le nombre de leurs
adeptes. De la même manière, si les attaques suicides continuent dans les pays
occidentaux, les groupes radicaux en Occident seront renforcés. Ils vont dire
aux autres que les musulmans sont naturellement violents, qu’ils sont là (en
Occident) pour attaquer et tuer les Occidentaux. Il vont se dire qu’ils
viennent comme des immigrants, s’installent dans leurs sociétés puis commencent
à attaquer les gens.
— Les populations musulmanes sont devenues
très vulnérables à une version plus extrémiste de l’islam. Pourquoi ?
— Dans
des pays comme le Pakistan, notamment à la frontière avec l’Afghanistan, ou
dans d’autres pays islamiques dans le monde, on a remarqué que depuis 1979,
quand l’ancienne Union soviétique a envahi l’Afghanistan, ces pays ont été
gagnés par l’islamisme. C’est à ce moment-là que le Pakistan a connu la radicalisation à cause des
Moudjahidins et des Wahhabites, à cause de l’argent et des armes que les
groupes radicaux ont reçus de l’extérieur. Ce moment fut un tournant qui a
abouti aux situations que nous avons aujourd’hui.
— Comment moderniser le discours islamique
pour qu’il s’accorde à la réalité du XXIe siècle ?
— Une
modernisation du discours islamique doit être faite à travers l’éducation
accordée aux enfants et aux jeunes car c’est à ces étapes de la vie des gens
que la radicalisation leur est inculquée. Dans les cas des madrassa (écoles
traditionnelles), par exemple, ils ne reçoivent pas d’éducation progressiste,
ils n’apprennent rien sur le monde extérieur, ils n’apprennent rien non plus
sur les autres pays ou les autres religions de façon appropriée.
Je
mets l’accent ici sur l’éducation, car c’est elle qui aide à ouvrir les
esprits. Dans nos sociétés musulmanes, malheureusement les esprits sont fermés
en proie à des interprétations archaïques de la religion et cela doit changer. Et
il ne pourra se faire qu’à travers un travail de longue haleine ayant
l’éducation pour base.
— Comment évaluez-vous l’état présent des
rapports entre le monde musulman et l’Occident ?
— Il
est sûr que la violence ne s’est pas arrêtée. L’Alliance des civilisations ne
pourra pas, à elle seule, arrêter la violence. Cette initiative ne peut pas
résoudre les racines des problèmes politiques. Elle ne peut pas arrêter le
conflit. Ceci revient aux gouvernements et aux parties impliquées. Ce que peut
faire l’Alliance des civilisations est d’essayer de travailler auprès des
sociétés civiles pour tenter d’améliorer la perception mutuelle entre les
peuples dans ces deux mondes et essayer de réduire l’animosité existante entre
eux. Mais tant que ces conflits ne seront pas résolus, les hostilités entre le
monde musulman et l’Occident ne trouveront pas facilement le chemin de
l’apaisement.
— Comment améliorer la communication et
l’entente entre un Occident laïc et un monde musulman où la religion reste
toujours très ancrée dans les mœurs et les traditions ?
— Je
pense et je dis toujours que, tant en Occident que dans le monde musulman, nous
devons apprendre à accepter et respecter la diversité. Ainsi, les Occidentaux
ne doivent pas insister sur le fait que leurs conceptions de la laïcité soient
adoptées dans les pays musulmans. De la même manière que les immigrés musulmans
dans les pays occidentaux ne doivent pas vouloir que les Européens ou
Occidentaux deviennent des musulmans. Il y a du travail à faire dans les deux
côtés pour faire en sorte qu’ils apprennent à s’accepter comme étant différents
et à respecter ces différences.
— Comment travaillez-vous avec les sociétés
civiles et comment vous leur faites parvenir les idées de dialogue ?
— Ceci
doit avoir lieu à plusieurs niveaux. L’Alliance a déjà commencé à travailler au
niveau international et à mettre en application certaines des recommandations
émises dans le rapport du groupe de haut niveau, comme par exemple la
nomination de l’ancien président du Portugal, Jorge Sampaio comme haut
représentant pour l’Alliance des civilisations. Parmi nos partenaires, nous
avons déjà un que nous appelons le « Groupe d’amis », qui est une communauté
composée par plus des 70 Etats membres des Nations-Unies, à qui nous avons
demandé de préparer des plans aux niveaux nationaux pour réaliser les objectifs
de l’Alliance des civilisations. Les pays membres du « Groupe des Amis », qui
sont aussi pour la plupart les plus concernés par le problème, sont en position
privilégiée pour développer des politiques et des pratiques effectives visant à
créer une meilleure compréhension interculturelle et à œuvrer pour
l’amélioration des relations entre les différentes communautés. Tout cela doit
avoir lieu à travers un travail dans quatre domaines principaux précisés dans
le rapport de l’Alliance des civilisations : l’éducation, la jeunesse, les
communautés immigrées et les médias. Finalement et en plus du « Groupe des amis
», nous comptons sur le soutien et l’appui de l’ensemble des organisations
internationales.
— Mais qui doit s’occuper de l’application de
ces plans nationaux pour réaliser les objectifs de l’Alliance des civilisations
?
— Ces
plans ne peuvent pas être appliqués uniquement par des gouvernements. Les
sociétés civiles doivent évidemment participer aussi. Et je veux dire par là
des institutions d’éducation, des groupes émanant de la jeunesse, des
associations des femmes, des institutions religieuses, des volontaires, etc. Bref,
toutes les composantes de la société civile.
Propos recueillis par Randa Achmawi