Théâtre.
L’édition 2007 du Festival Meeting Point 5, qui s’achève le
15 novembre, nous offre un beau cadeau : deux spectacles du
Libanais Rabih Mroué, qui est le seul, dans le monde arabe,
à proposer un projet et une vue d’ensemble tout à fait
nouveaux et exclusifs.
Un nouveau sens à la scène
Après avoir travaillé durant six ans, depuis 1990, comme
acteur et metteur en scène, de manière « courante », Rabih
Mroué s’arrête pour remettre en question sa relation avec le
théâtre. Des questions de base — que veut dire théâtre,
pourquoi je fais du théâtre, quel théâtre dire et comment ?
— qui semblent simples mais qui en fait cherchent une
réponse concernant les fondements de cet art du fictif et du
réel, du mensonge et de la vérité. Avec Trois affiches en
1996, c’est le début de sa recherche où il s’agit de
comprendre comment s’explique dans le temps l’image des
martyrs (communistes à cette époque et dont des femmes et
non pas des islamistes ayant récupéré l’idée à leur compte)
filmés la veille de leur opération en train de témoigner de
leur mort prochaine : « moi, le martyr untel, je … » ; quand
on les voit sur l’écran, vivants, ils sont en réalité déjà
morts !
Cela semble compliqué, mais c’est justement de cette réalité
ambiguë, perplexe et angoissante, que Mroué va bâtir tout
son travail futur. Il tente de cerner et de condenser toutes
les possibilités « minimales » du théâtre afin d’aboutir,
peut-être, à l’essence même de cette chose ou de cet espace
(ou de ce fil) qui relie le plateau à la vie, ou à la mort.
Ainsi, on le verra dans un autre spectacle poser un mur sur
l’avant-scène, avec juste une place pour une chaise, et
demander aux comédiens de jouer dos au public. Coincés dans
ces limites, il leur faudra trouver les moyens de « faire
avec », de « s’en sortir ». Avec ces exigences
contraignantes, le superflu et l’explicatif sont
automatiquement rayés du tableau, il faudra compter sur une
autre façon de jouer et de s’exprimer sur scène. Une manière
qui ne ressemble pas à l’interprétation communément admise
dans les grandes écoles.
C’est ainsi que Rabih Mroué a totalement et radicalement
bouleversé les donnes du théâtre arabe, non seulement aux
niveaux du texte, du jeu et de la mise en scène mais surtout
dans le sens de la théâtralité. Il installe un nouveau
rapport entre le matériau théâtre et le matériel vie qui n’a
pas de références. Il ne s’inspire de nulle part, créant son
propre monde où tout est réalité et vérité, même la fiction
et le mensonge.
Cette relation inquiétante est au cœur même de son théâtre
que plusieurs considèrent être du non-théâtre. Ils le
réfutent car il est bel et bien sorti des sentiers battus en
récusant toutes les normes reconnues. Comment donc juger son
travail où, comme dans Faites-moi cesser de fumer (à
Alexandrie) et Combien Nancy aurait aimé que tout ce qui
s’est passé ne soit qu’un poisson d’avril (au Caire), il
nous fait partager le contenu de son archive en racontant et
critiquant les différents sujets, intimes et publics, dans
la première pièce et révisant les histoires et l’Histoire de
la guerre civile au Liban avec quatre autres voix, dans la
seconde. Il et eux sont conteurs mais pas tout à fait
conteurs. Car ils jouent le rôle de conteurs sans être le
hakawati qui raconte au café les exploits et la bravoure des
héros et d’Abou-Zeid Al-Hilali. A l’encontre de cet individu
dont le métier est de transmettre un discours presque
officiel, nos amis sont des
personnages/conteurs/indépendants qui portent leurs vrais
noms transposés sur scène où seront divulgués les actes
vaincus des opprimés.
Et dans ce nouveau rapport à la scène, au jeu et au public,
la représentation est annulée et le spectateur doit chercher
un nouveau statut d’interlocuteur. Car quand la vie et le
théâtre, l’image réelle et/ou en même temps fictive, se
confondent, en créant un malaise insupportable puisque ce
que l’on voit et entend se propose faux et vrai d’emblée, il
ne reste, pour survivre, que d’accepter le masque, ce qu’il
cache et ce qu’il prétend. C’est-à-dire entrer dans le jeu
ou le monde de Mroué qui lui-même cherche à comprendre. Ce
phénomène dérangeant où la disparition des choses et des
personnes peut être provoquée avant ou après, comme dans
Nancy, où il est question de raconter ses propres morts
successives, ou dans Trois affiches où l’on annonce sa mort
prochaine, ou plus exactement on dit : « Je suis mort »
alors qu’on est encore vivant, ce phénomène donc est à la
base de la recherche de Mroué qui offre sur scène, avec
beaucoup de générosité, son propre questionnement.
Menha
el Batraoui