Le chanteur Mohamad Sarwat
appartient à une génération charnière, celle des
années 1980, qui a du mal à se trouver une place entre les
pionniers de l’époque et les jeunes en vogue d’aujourd’hui.
A l’occasion de sa seizième édition, le Festival de la
musique arabe lui rend hommage.
L'echo des voix perdues
« Allah ... Madad ... ». Les voix ascendantes et
descendantes des chanteurs de louanges emplissant les
alentours, les derviches tourneurs faisant pivoter leurs
jupons, semblent faire tourner la terre, des lampes de
toutes les couleurs dissipant les ombres de la nuit ... Ces
scènes du mouled (commémoration d’un saint) sont gravées
dans la mémoire du petit enfant et habitent son âme à
jamais. C’est dans ces univers qu’est né le chanteur Mohamad
Sarwat.
« J’ai appris dans les mouleds ce que je ne pourrais en
aucun cas apprendre dans n’importe quelle école de musique.
L’improvisation, à titre d’exemple, est un art qui n’est pas
enseigné, mais qui dépend beaucoup des sensations du
chanteur lui-même. Les mounchidines ou chanteurs de louanges
en sont les maîtres par excellence », souligne Mohamad
Sarwat, très reconnaissant envers ses parents qui lui ont
fait découvrir, dès son plus jeune âge, ce monde mystique.
Un monde dans lequel il se retrouve jusqu’à présent. « J’ai
toujours eu le sentiment d’appartenir à cette école de
mounchidines ».
Ainsi, n’hésite-t-il pas, jusqu’aujourd’hui, à programmer
son emploi du temps de manière à pouvoir assister à ces
mouleds préférés, celui commémorant Al-Sayed Al-Badawi,
Al-Hussein, Al-Sayeda Zeinab, Al-Hassan Al-Chazli ... « Non
seulement, j’ai l’habitude d’y être présent, mais aussi j’y
participe par le chant. Et, l’année dernière, je l’ai fait
en présence de l’ambassadeur américain qui est venu assister
au mouled d’Al-Sayed Al-Badawi à Tanta, dans le Delta »,
raconte Sarwat, comme un enfant tout content d’avoir pris
part à la fête.
En effet, il appartient à une école très particulière.
Chanter pour lui n’est pas cet effort de bien articuler et
d’être en harmonie avec la musique jouée, mais c’est plutôt
de manipuler sa voix de manière à exprimer le sens et l’état
d’âme voulu par chaque mot. Sans aucun doute, c’est encore
l’impact des fameux chanteurs de louanges, lesquels ne
tardent pas à entrer en état de transe !
Dans l’une des salles des répétitions de l’Opéra du Caire,
il fredonne quelques chansons du répertoire de Abdel-Wahab
et de Nagat Al-Saghira qu’il va interpréter dans un concert,
prévu pour le Festival de la musique arabe, le 2 novembre.
Tiré à quatre épingles, il se met debout au beau milieu de
la salle, juste à côté du maestro Sélim Sahab. Les
instruments à corde commencent les notes de la chanson. La
mich ana elli abki (je ne pleurerais pas), de Abdel-Wahab.
Lui, il ferme les yeux pendant le prélude, ensuite il se met
à chanter d’un air doux, déjà au septième ciel.
Soudainement, cet état prend fin lorsque l’un des musiciens
échappe aux rythmes. Le chanteur ne manque pas de lui lancer
un regard réprobateur sans interrompre le chant ... Et après
avoir terminé, il se met à lui expliquer d’où provient son
erreur.
Ce chanteur doué a entamé son parcours très tôt, d’où son
expérience redoutable. « A l’âge de 6 ans, j’ai éprouvé une
vive passion pour le chant, et mes parents m’encourageaient
beaucoup en me disant que j’ai une belle voix. On m’a
accompagné, pendant deux ans, au Caire pour chanter dans les
programmes de télévision destinés aux enfants ». Jeune,
Sarwat n’a pas laissé un coin à Tanta où il n’a pas prouvé
ses talents de chanteur, pour devenir au bout de quelques
années le chanteur numéro 1 de sa ville natale. En
parallèle, il étudiait sérieusement pour apaiser
l’inquiétude de ses parents qui le voyaient totalement épris
de ce monde. « J’ai eu un bon pourcentage, lequel m’a permis
de faire des études en polytechnique. Une spécialisation que
j’admire. Mes parents n’avaient alors aucune raison de
s’inquiéter », raconte-t-il en souriant. Et de poursuivre :
« Je prenais le train pour Le Caire, et j’attendais devant
la maison du célèbre compositeur Mohamad Sultan. Parfois, je
cherchais à savoir dans quel studio il serait pour lui
parler et lui faire écouter ma belle voix ».
Sans aide aucune, le jeune provincial fait son petit
bonhomme de chemin. Le concours organisé par le Haut Conseil
de la jeunesse et du sport lui a semblé une belle occasion
pour percer. Ayant reçu le premier prix, il a été choisi par
le violoniste Abdel-Moneim Al-Hariri afin d’interpréter la
chanson du générique du feuilleton Aswab min al-ward (robes
de roses). « Enfin, j’ai fait la connaissance du compositeur
Mohamad Sultan, qui a apprécié ma voix et m’a choisi pour
chanter l’une de ses compositions, Halet hob (état d’amour)
». Les chansons se poursuivent et le jeune chanteur
multiplie les expériences : des chansons pour enfants à
succès dans les années 1980 et plus tard, des chansons
patriotiques, très appréciées par le président. Sa présence
dans tous les concerts organisés pour célébrer les fêtes
nationales ou événements politiques lui a valu pas mal de
rumeurs. D’ailleurs, il fut taxé de « chanteur du pouvoir ».
De quoi nuire à sa popularité. Car d’aucuns reprenaient non
sans ironie le compliment qui lui a été fait par le
président : « Tu me rappelles ma jeunesse » ! « Ce n’étaient
que des rumeurs. Toutes les chansons que j’ai interprétées,
je les aimais. Je les considère comme mes chansons les plus
réussies. Je ne vois pas où est le problème ? ».
Un jour reste cependant inoubliable, celui où le célèbre
parolier Hussein Al-Sayed lui a dit que le grand maître
Abdel-Wahab voulait le voir. « J’ai été surpris. Qu’est-ce
que Abdel-Wahab voulait me dire ? Quand je serai en sa
présence, qu’est-ce que je vais lui raconter ? ». La panique
totale, mais aussi la joie incommensurable d’être convoqué
par un chanteur-compositeur quasi mythique mais aussi très
intransigeant. « La première phrase qu’il m’avait dite : Je
t’apprécie. Qu’est-ce que tu vas chanter ? ». A l’évocation
de cette première rencontre, Sarwat a les larmes aux yeux
comme s’il revoyait Abdel-Wahab devant lui. Il ajoute : «
J’ai interprété sa chanson à lui, Min azzebak (qui t’a fait
souffrir ?). Après avoir terminé, je lui ai posé la question
: Pourquoi m’avez-vous choisi parmi tant d’autres de ma
génération ? C’est alors qu’il m’a répondu : Parce que
j’aime la saveur de ta voix. Surpris, je lui ai demandé
comment la voix pouvait avoir une saveur. Il répliqua :
Certes oui. Il y a de belles voix, très correctes, mais sans
saveur ! ».
Entre eux, il y avait un rapport de père et fils. Toutefois,
Sarwat n’a jamais oublié qu’il avait une autre carrière à
alimenter. « Dieu merci, j’ai pu poursuivre ma carrière
d’ingénieur à côté de celle de chanteur, sinon comment
aurais-je pu gagner ma vie ». Cette interrogation en soulève
plusieurs autres. Ses apparitions sur scène se font de plus
en plus rares et l’on a l’impression qu’il a du mal à se
faire une place sur la scène artistique privilégiant
d’autres interprètes plus légers, plus enjoués ou plus
charismatiques. « Je ne peux pas faire quelque chose qui
pourrait nuire à mes enfants ... L’art est maintenant
utilisé comme une arme de destruction massive. Il détruit
les esprits et anéantit la culture sous les prétextes de la
liberté, de la mondialisation et des droits de l’homme ...
Tout cela dans le but d’engendrer un chaos, une perte
d’énergie. L’extrémisme et le terrorisme que nous voyons
tous les jours est en quelque sorte une réaction contraire à
ce que nous retrouvons dans les vidéoclips qui ne
correspondent ni à nos traditions ni à notre culture ».
Pourtant, certains chanteurs de sa génération continuent à
être présents sur la scène. Il rétorque : « Sont-ils
vraiment présents ? Ils lancent des albums mais est-ce
qu’ils continuent à vendre ? Je refuse personnellement cet
état de présence-absence. Je n’ai jamais laissé les
apparences de l’art contrôler mon esprit. Je respecte mon
public et je dois le prouver ». Devrait-il se remettre en
question ?
Son dernier album de chants soufis, lancé il y a quelques
mois sans publicité aucune, ne prend guère en considération
les diktats du marché. « Parce que je l’ai distribué
gratuitement à mes amis, aux institutions de charité, etc ».
Et, le public dans tout ça ? Personne n’a entendu parler de
cet album, ou si peu de gens ... « Je sais que j’ai tort, et
je pense vraiment fonder une société de production pour
produire mes propres albums, afin de ne pas être soumis aux
exigences de n’importe quel producteur », dit Sarwat.
Enregistrer un album psalmodiant le Coran est un autre
projet auquel il pense attentivement. « C’est une décision
qui va me lancer dans une autre phase de ma carrière, c’est
pourquoi j’y pense calmement ».
Par ailleurs, le chanteur est très présent sur un autre
champ d’action, celui du bénévolat et des œuvres
caritatives. Il a même créé une association de charité qui
porte son nom. « C’est un projet que j’ai commencé il y a 16
ans pour dire que je n’ai jamais oublié ma ville natale,
Tanta ». Et d’ajouter : « Des enfants de l’orphelinat ont
accédé à l’université cette année et je suis très fier
d’eux. Je les accompagnerai pour le reste de la vie ». Père
d’un garçon et d’une fille, ils ont hérité sa belle voix,
mais n’ont jamais pensé faire carrière de chanteurs. « Je ne
peux pas les obliger, chacun est libre de ses choix », et
d’un ton ironique : « Je leur ai dit : Vous refusez de
chanter au moment où le chanteur touche pour un seul album 2
millions de L.E. alors que votre père était fou de joie
lorsqu’il touchait 1 000 L.E. pour son premier album dans
les années 1980 ».
Lamiaa Al-Sadaty