Al-Ahram Hebdo, Visages | Mohamad Sarwat , L'echo des voix perdues
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 Semaine du 31 octobre au 4 novembre 2007, numéro 686

 

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Visages

Le chanteur Mohamad Sarwat appartient à une génération charnière, celle des années 1980, qui a du mal à se trouver une place entre les pionniers de l’époque et les jeunes en vogue d’aujourd’hui. A l’occasion de sa seizième édition, le Festival de la musique arabe lui rend hommage.

L'echo des voix perdues

« Allah ... Madad ... ». Les voix ascendantes et descendantes des chanteurs de louanges emplissant les alentours, les derviches tourneurs faisant pivoter leurs jupons, semblent faire tourner la terre, des lampes de toutes les couleurs dissipant les ombres de la nuit ... Ces scènes du mouled (commémoration d’un saint) sont gravées dans la mémoire du petit enfant et habitent son âme à jamais. C’est dans ces univers qu’est né le chanteur Mohamad Sarwat.

« J’ai appris dans les mouleds ce que je ne pourrais en aucun cas apprendre dans n’importe quelle école de musique. L’improvisation, à titre d’exemple, est un art qui n’est pas enseigné, mais qui dépend beaucoup des sensations du chanteur lui-même. Les mounchidines ou chanteurs de louanges en sont les maîtres par excellence », souligne Mohamad Sarwat, très reconnaissant envers ses parents qui lui ont fait découvrir, dès son plus jeune âge, ce monde mystique. Un monde dans lequel il se retrouve jusqu’à présent. « J’ai toujours eu le sentiment d’appartenir à cette école de mounchidines ».

Ainsi, n’hésite-t-il pas, jusqu’aujourd’hui, à programmer son emploi du temps de manière à pouvoir assister à ces mouleds préférés, celui commémorant Al-Sayed Al-Badawi, Al-Hussein, Al-Sayeda Zeinab, Al-Hassan Al-Chazli ... « Non seulement, j’ai l’habitude d’y être présent, mais aussi j’y participe par le chant. Et, l’année dernière, je l’ai fait en présence de l’ambassadeur américain qui est venu assister au mouled d’Al-Sayed Al-Badawi à Tanta, dans le Delta », raconte Sarwat, comme un enfant tout content d’avoir pris part à la fête.

En effet, il appartient à une école très particulière. Chanter pour lui n’est pas cet effort de bien articuler et d’être en harmonie avec la musique jouée, mais c’est plutôt de manipuler sa voix de manière à exprimer le sens et l’état d’âme voulu par chaque mot. Sans aucun doute, c’est encore l’impact des fameux chanteurs de louanges, lesquels ne tardent pas à entrer en état de transe !

Dans l’une des salles des répétitions de l’Opéra du Caire, il fredonne quelques chansons du répertoire de Abdel-Wahab et de Nagat Al-Saghira qu’il va interpréter dans un concert, prévu pour le Festival de la musique arabe, le 2 novembre. Tiré à quatre épingles, il se met debout au beau milieu de la salle, juste à côté du maestro Sélim Sahab. Les instruments à corde commencent les notes de la chanson. La mich ana elli abki (je ne pleurerais pas), de Abdel-Wahab. Lui, il ferme les yeux pendant le prélude, ensuite il se met à chanter d’un air doux, déjà au septième ciel. Soudainement, cet état prend fin lorsque l’un des musiciens échappe aux rythmes. Le chanteur ne manque pas de lui lancer un regard réprobateur sans interrompre le chant ... Et après avoir terminé, il se met à lui expliquer d’où provient son erreur.

Ce chanteur doué a entamé son parcours très tôt, d’où son expérience redoutable. « A l’âge de 6 ans, j’ai éprouvé une vive passion pour le chant, et mes parents m’encourageaient beaucoup en me disant que j’ai une belle voix. On m’a accompagné, pendant deux ans, au Caire pour chanter dans les programmes de télévision destinés aux enfants ». Jeune, Sarwat n’a pas laissé un coin à Tanta où il n’a pas prouvé ses talents de chanteur, pour devenir au bout de quelques années le chanteur numéro 1 de sa ville natale. En parallèle, il étudiait sérieusement pour apaiser l’inquiétude de ses parents qui le voyaient totalement épris de ce monde. « J’ai eu un bon pourcentage, lequel m’a permis de faire des études en polytechnique. Une spécialisation que j’admire. Mes parents n’avaient alors aucune raison de s’inquiéter », raconte-t-il en souriant. Et de poursuivre : « Je prenais le train pour Le Caire, et j’attendais devant la maison du célèbre compositeur Mohamad Sultan. Parfois, je cherchais à savoir dans quel studio il serait pour lui parler et lui faire écouter ma belle voix ».

Sans aide aucune, le jeune provincial fait son petit bonhomme de chemin. Le concours organisé par le Haut Conseil de la jeunesse et du sport lui a semblé une belle occasion pour percer. Ayant reçu le premier prix, il a été choisi par le violoniste Abdel-Moneim Al-Hariri afin d’interpréter la chanson du générique du feuilleton Aswab min al-ward (robes de roses). « Enfin, j’ai fait la connaissance du compositeur Mohamad Sultan, qui a apprécié ma voix et m’a choisi pour chanter l’une de ses compositions, Halet hob (état d’amour) ». Les chansons se poursuivent et le jeune chanteur multiplie les expériences : des chansons pour enfants à succès dans les années 1980 et plus tard, des chansons patriotiques, très appréciées par le président. Sa présence dans tous les concerts organisés pour célébrer les fêtes nationales ou événements politiques lui a valu pas mal de rumeurs. D’ailleurs, il fut taxé de « chanteur du pouvoir ». De quoi nuire à sa popularité. Car d’aucuns reprenaient non sans ironie le compliment qui lui a été fait par le président : « Tu me rappelles ma jeunesse » ! « Ce n’étaient que des rumeurs. Toutes les chansons que j’ai interprétées, je les aimais. Je les considère comme mes chansons les plus réussies. Je ne vois pas où est le problème ? ».

Un jour reste cependant inoubliable, celui où le célèbre parolier Hussein Al-Sayed lui a dit que le grand maître Abdel-Wahab voulait le voir. « J’ai été surpris. Qu’est-ce que Abdel-Wahab voulait me dire ? Quand je serai en sa présence, qu’est-ce que je vais lui raconter ? ». La panique totale, mais aussi la joie incommensurable d’être convoqué par un chanteur-compositeur quasi mythique mais aussi très intransigeant. « La première phrase qu’il m’avait dite : Je t’apprécie. Qu’est-ce que tu vas chanter ? ». A l’évocation de cette première rencontre, Sarwat a les larmes aux yeux comme s’il revoyait Abdel-Wahab devant lui. Il ajoute : « J’ai interprété sa chanson à lui, Min azzebak (qui t’a fait souffrir ?). Après avoir terminé, je lui ai posé la question : Pourquoi m’avez-vous choisi parmi tant d’autres de ma génération ? C’est alors qu’il m’a répondu : Parce que j’aime la saveur de ta voix. Surpris, je lui ai demandé comment la voix pouvait avoir une saveur. Il répliqua : Certes oui. Il y a de belles voix, très correctes, mais sans saveur ! ».

Entre eux, il y avait un rapport de père et fils. Toutefois, Sarwat n’a jamais oublié qu’il avait une autre carrière à alimenter. « Dieu merci, j’ai pu poursuivre ma carrière d’ingénieur à côté de celle de chanteur, sinon comment aurais-je pu gagner ma vie ». Cette interrogation en soulève plusieurs autres. Ses apparitions sur scène se font de plus en plus rares et l’on a l’impression qu’il a du mal à se faire une place sur la scène artistique privilégiant d’autres interprètes plus légers, plus enjoués ou plus charismatiques. « Je ne peux pas faire quelque chose qui pourrait nuire à mes enfants ... L’art est maintenant utilisé comme une arme de destruction massive. Il détruit les esprits et anéantit la culture sous les prétextes de la liberté, de la mondialisation et des droits de l’homme ... Tout cela dans le but d’engendrer un chaos, une perte d’énergie. L’extrémisme et le terrorisme que nous voyons tous les jours est en quelque sorte une réaction contraire à ce que nous retrouvons dans les vidéoclips qui ne correspondent ni à nos traditions ni à notre culture ». Pourtant, certains chanteurs de sa génération continuent à être présents sur la scène. Il rétorque : « Sont-ils vraiment présents ? Ils lancent des albums mais est-ce qu’ils continuent à vendre ? Je refuse personnellement cet état de présence-absence. Je n’ai jamais laissé les apparences de l’art contrôler mon esprit. Je respecte mon public et je dois le prouver ». Devrait-il se remettre en question ?

Son dernier album de chants soufis, lancé il y a quelques mois sans publicité aucune, ne prend guère en considération les diktats du marché. « Parce que je l’ai distribué gratuitement à mes amis, aux institutions de charité, etc ». Et, le public dans tout ça ? Personne n’a entendu parler de cet album, ou si peu de gens ... « Je sais que j’ai tort, et je pense vraiment fonder une société de production pour produire mes propres albums, afin de ne pas être soumis aux exigences de n’importe quel producteur », dit Sarwat. Enregistrer un album psalmodiant le Coran est un autre projet auquel il pense attentivement. « C’est une décision qui va me lancer dans une autre phase de ma carrière, c’est pourquoi j’y pense calmement ».

Par ailleurs, le chanteur est très présent sur un autre champ d’action, celui du bénévolat et des œuvres caritatives. Il a même créé une association de charité qui porte son nom. « C’est un projet que j’ai commencé il y a 16 ans pour dire que je n’ai jamais oublié ma ville natale, Tanta ». Et d’ajouter : « Des enfants de l’orphelinat ont accédé à l’université cette année et je suis très fier d’eux. Je les accompagnerai pour le reste de la vie ». Père d’un garçon et d’une fille, ils ont hérité sa belle voix, mais n’ont jamais pensé faire carrière de chanteurs. « Je ne peux pas les obliger, chacun est libre de ses choix », et d’un ton ironique : « Je leur ai dit : Vous refusez de chanter au moment où le chanteur touche pour un seul album 2 millions de L.E. alors que votre père était fou de joie lorsqu’il touchait 1 000 L.E. pour son premier album dans les années 1980 ».

Lamiaa Al-Sadaty

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Jalons

25 août : Naissance à Tanta (dans le Delta).

1980 : Adwaa Al-Madina, premier concert donné au club Al-Tersana.

1984 : Diplômé en polytechnique de l’Université de Zagazig.

1983-1984-1985 : Honoré par le président Moubarak.

1986 : Honoré au Festival de Carthage.

2004 : Honoré au Festival de la musique spirituelle au Maroc.

 

 




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