Football. Ce sport est
devenu un marché lucratif qui ne cesse de prospérer. Un souk autour duquel se
tisse un monde qui profite de la passion du public. Le business a imposé ses
règles.
L'argent fait le foot
Le
football, un commerce ? Evidemment oui. On s’en rend compte, rien qu’à suivre
les grands titres de la presse lors de la saison des transferts : des sommes
inimaginables si l’on songe surtout qu’on est dans un pays que l’on ne peut
qualifier de riche. Mais la passion a ses raisons que la raison ne connaît pas.
Le grand souk se tient toujours avant le coup d’envoi de la saison. Des
transactions ont lieu clandestinement entre les clubs et les joueurs. D’importantes
sommes d’argent sont versées par des hommes d’affaires qui veulent investir
leurs capitaux dans le domaine du sport. Même endettés, certains clubs
n’hésitent pas à ramener les meilleurs joueurs pour injecter du sang nouveau au
sein de l’équipe. Et les deux clubs-phares, ces éternels frères ennemis, sont
toujours à l’affût des meilleurs joueurs, se livrant à cet égard à une guerre
sans merci où toutes les armes sont permises : guerre psychologique, rumeurs
...
Un
marché qui a donné naissance à de nouveaux métiers tels que courtiers et
représentants servant d’intermédiaire entre les joueurs et les conseils
d’administration des grands clubs. Leurs rôles : sonder le joueur pour savoir
s’il veut rester avec son équipe ou la quitter, s’enquérir de ses droits et
devoirs sans oublier de penser aux plus talentueux pour les clubs étrangers. Un
réseau qui vient remplacer les agents d’antan qui sillonnaient villes et
villages à la recherche de talents.
Les
chiffres montrent que ce marché ne cesse d’attirer les capitaux égyptiens. Lors
du dernier tournoi de football 2005-2006, environ 80 millions de L.E. ont été
déboursées par les 14 équipes de la compétition pour l’acquisition de nouveaux
joueurs. C’est la somme la plus importante jamais enregistrée depuis le
lancement en 1948 du championnat d’Egypte. Et ce, en dehors des contrats des
joueurs qui vont continuer la saison avec leurs clubs.
Le
Zamalek, malgré ses difficultés financières, s’est taillé la part du lion avec
25 millions de L.E. En deuxième position arrive Ahli avec une somme de 21
millions et enfin les Derviches de l’Ismaïli qui ont dépensé 9 millions de L.E.
pour ramener de nouveaux joueurs. Et dans cette course contre la montre, les
tractations ont lieu dans la plus haute discrétion. Les clubs vont rester sur
leur garde tant que les contrats ne sont pas signés. Aujourd’hui, les
rémunérations des joueurs ont connu une véritable mutation à comparer aux 30
années précédentes.
Dix
d’entre eux enregistrent des chiffres record sur le marché des affaires. La
star du club Ahli, Mohamad Abou-Treika, occupe la première place avec un
contrat qui a dépassé un million et 250 mille L.E. par an, suivi par Amr Zaki,
avec une somme qui s’élève à un million et 90 mille L.E., et 800 mille L.E.
pour Hazem Imam, de Zamalek. Une somme qui équivaut à celle perçue par les
joueurs Emad Al-Nahhas et Islam Al-Chater qui jouent pour les Rouges, alors que
le gardien de Zamalek Abdel-Wahed Al-Sayed a signé un contrat de 890 mille L.E.
Il existe même d’autres critères que la compétence, comme la popularité d’un
joueur ou sa capacité de séduire. Le look joue, pas beaucoup encore en Egypte,
mais il peut constituer un argument. Adli Al-Qii cite en exemple le chouchou du
foot anglais Beckham. « Il n’est pas le meilleur, pourtant il a été acquis
contre une belle somme pour la simple raison qu’il arrive facilement à vendre
un produit à cause de son look, son allure et sa popularité. Il est capable de
rassembler une fortune avant même de descendre sur le terrain ».
En
attendant un joueur de ce type en Egypte, un Abou-Treika ferait bien l’affaire,
on ne peut que constater la montée des prix des joueurs. « L’Egypte a connu
cette hausse avec l’introduction du professionnalisme à la fin des années 1990.
Elle est due également aux évolutions survenues dans le monde. Aujourd’hui,
partout dans le monde, on considère le football comme une industrie, un
commerce rentable dont les bénéfices sont garantis. Il suffit de mentionner que
le budget de la FIFA a augmenté de 100 % durant les trois dernières décennies
», commente un responsable à la FIFA. Une mutation qui touche désormais tous
les aspects de la vie du footballeur. Ceci dit, lorsqu’un joueur important est
blessé sur le terrain, il reçoit tous les soins nécessaires, même si son club
doit se saigner aux quatre veines. Autrement dit, il prend soin de sa poule aux
œufs d’or. Autrefois, la carrière d’un joueur pareil pouvait être compromise à
cause d’une blessure. « On entend souvent les footballeurs des années 1960, 70
et 80 pleurer leur sort. En ces temps, ils percevaient un salaire dérisoire et
tout cela par amour du football. Rien qu’à savoir que le revenu d’une star
comme Ronaldino est de 43 euros à la minute les offense. D’autres joueurs vont
même jusqu’à contracter une assurance pour leurs pieds, source de leur fortune
», commente Amr Kenawi, critique sportif.
Les
tractations ont lieu même dans les vestiaires et sur les bancs de touche. Les
stars ne sont pas les seules à être adulées. Directeurs techniques et
entraîneurs bénéficient de cette manne. D’ailleurs, certains entrent dans la
légende tout comme les footballeurs qu’on acclame lorsqu’ils marquent un but. Le
salaire d’un entraîneur varie selon son curriculum vitae, le nombre de trophées
qu’il a remportés, le club auquel il appartient et sa nationalité. Celui d’un
Egyptien commence à 7 000 L.E. et peut atteindre 50 mille par mois et un
étranger peut gagner entre 10 et 60 mille dollars. Manuel José Da Silva, qui
encadre les Rouges, est sans doute le directeur technique le plus populaire de
ces dix dernières années. Il a commencé avec 30 mille dollars le mois et chaque
fois que son équipe gagne dans un tournoi, son salaire augmente, pour la simple
raison qu’il ramène des trophées et aussi de l’argent au club. « Lors de la
dernière participation à la Coupe du monde des clubs qui s’est tenue au Japon,
Ahli a été troisième et a reçu une somme de 3,5 millions de dollars », précise
Adli Al-Qii, directeur général de la commercialisation au club.
Une mutation extraordinaire
L’argent
est le nerf de la guerre, ne le dit-on pas ? Et dans ce nouveau combat de
gladiateurs qu’est le sport moderne, le foot en particulier pour l’Egypte,
d’autres aspects entrent dans le contexte. Une concurrence a lieu entre les
sponsors pour acheter un droit de diffusion télé exclusive. Une autre pour
concevoir des t-shirts à l’effigie des joueurs pour la publicité. Et ce ne sont
pas seulement les performances d’un joueur qui font hausser son prix.
En
effet, le football est devenu un produit typiquement lié au public. C’est pour
cette raison qu’il faut le présenter dans sa meilleure image. « Beaucoup de
sponsors se sont rendu compte que le football permet facilement de
commercialiser leurs produits. Donc, ils n’hésitent pas à investir. D’ailleurs,
beaucoup d’industries tournent aujourd’hui autour de ce marché, tenues de
sport, ballons, outils pour arbitres et équipements des stades, etc. Bref, un
marché important qui tire profit du football et de la passion de son public. Une
chose que les investisseurs ont prise en considération. Ce qui donne une valeur
supplémentaire au joueur », explique Al-Qii qui ajoute que les clubs en tirent
de grands profits. « Jusqu’à 2005, le club percevait environ 70 % de la somme
empochée par le joueur qui figurait sur une publicité. Mais cette clause a été
annulée, provoquant un chaos au profit des représentants des joueurs et des
entreprises de commercialisation. C’est pour cela que l’on a décidé enfin de
faire comme le Real Madrid, c’est-à-dire répartir la somme équitablement : 50 %
pour le joueur et 50 % pour le club », poursuit-il.
Et
dans ce business où talent et commerce s’unissent, certains clubs ont pris
aujourd’hui l’initiative de concevoir leurs propres stratégies, outils et
moyens de commercialisation. Le prestigieux club Ahli, dont le budget est
estimé à 200 millions de L.E. (50 millions de L.E. de bénéfices lors de la
dernière année), a fondé récemment deux entreprises : la première pour la
production et la commercialisation médiatique et une autre pour gérer la
nouvelle chaîne que le club va inaugurer, les sites Internet, les droits de
diffusion des matchs, etc. Une stratégie qui table sur des gains, entre 250 et
700 millions de L.E. après l’ouverture de la chaîne satellite.
Cependant,
dans un marché qui fait encore ses premiers pas dans le professionnalisme, il y
a toujours des lacunes. « On essaie d’appliquer ce qui se passe ailleurs, mais
jamais correctement. La preuve : on s’intéresse aux joueurs professionnels
alors que les clubs sont dans un piteux état. Il faut qu’ils soient transformés
en sociétés par actions afin que leur sort ne soit pas lié aux individus »,
estime Ibrahim Hégazi, rédacteur en chef d’Al-Ahram Al-Riyadi, un des plus
grands magazines sportifs en Egypte. Même le club Ahli, dont les conditions
financières semblent s’améliorer, connaît aussi des problèmes. « On manque en
Egypte d’une véritable culture de droits précisant ceux de chaque partie. Par
exemple, le droit de diffusion est toujours une source de conflit entre la
télévision de l’Etat, la Fédération de football et les clubs. Une chose qui
pourrait perturber les sponsors. On a besoin de lois qui organisent tout cela
», confie Al-Qii, tout en poursuivant que même le logo et les t-shirts de
l’équipe doivent être protégés par la loi de la protection de la propriété
intellectuelle. Une raison qui a poussé Al-Ahli à intenter des procès contre
tous ceux qui ont exploité son image et ses articles sans son autorisation. «
Nous avons gagné quelques procès, mais il reste beaucoup à faire », conclut-il.
En attendant, le marché ne fait que s’élargir.
Dina Darwich