Darfour.
Boycottés par les principales factions rebelles, les
pourparlers de Syrte trébuchent. De quoi éloigner toute
perspective d’un règlement imminent.
Les absents imposent leurs lois
C’est
la première fois que des rebelles du Darfour et des
représentants du gouvernement soudanais s’assoient autour
d’une table de négociations depuis les pourparlers d’Abuja,
au Nigeria, en 2006 sous l’égide de l’UA. Pourtant, ni les
efforts déployés par l’UA et par l’Onu ni l’annonce par le
gouvernement soudanais d’un cessez-le-feu immédiat et
unilatéral n’étaient suffisants pour parvenir à un accord.
Le déroulement même des discussions le prouve aussi bien que
les propos des médiateurs. Signe du blocage, dimanche, les
mouvements rebelles présents à Syrte (est) ont demandé la
suspension des pourparlers pour permettre le ralliement des
principaux mouvements.
« Nous avons besoin d’un temps supplémentaire qui sera fixé
par les médiateurs pour poursuivre les négociations avec les
(mouvements) absents et préparer les conditions propices »
aux négociations, ont-ils dit dans un communiqué lu par
Tejeddine Niem, du Mouvement pour la justice et l’égalité
(JEM) d’Abou-Garda. La présence de tous, ont-ils souligné,
est nécessaire pour trouver une solution à un conflit qui a
fait 200 000 morts en quatre ans et demi dans la province de
l’ouest du Soudan. « Rien ne sera décidé, notamment sur un
cessez-le-feu, tant que nous n’aurons pas atteint cet
objectif — que plus de mouvements (rebelles) participent à
cette réunion. Et pour cela, il nous faut du temps », a dit
à Reuters un délégué rebelle, Alhadi Agabeldour.
Volonté de rallier les autres factions ou plutôt
tergiversation pour gagner du temps et permettre aux
pressions américaines et britanniques sur le régime de
porter leurs fruits ? Beaucoup de politologues pensent que
l’atermoiement fut toujours une politique systématique
adoptée par la rébellion pour obtenir des concessions de la
part du gouvernement.
Néanmoins, les organisateurs des pourparlers, l’Onu et
l’Union Africaine (UA), refusent de déclarer forfait,
estimant qu’un processus a été lancé et que les rebelles
pourraient le rejoindre à terme. « On ne peut pas parler de
réussite ou d’échec à ce stade. Le plus important, c’est que
le processus vient d’être amorcé », avait expliqué le
porte-parole de l’UA, Noureddine Mezni.
« Ce processus se poursuivra sous la supervision des deux
négociateurs en chef, Sam Ibok pour l’UA et Tayé Zérihoun
pour l’Onu, dans l’espoir de voir les principales factions
rebelles rallier les négociations », a-t-il ajouté. Pour sa
part, l’envoyé spécial de l’UA, Salim Ahmed Salim, a dit : «
Nous ne devrions pas fixer d’échéances. En même temps nous
ne pouvons pas nous permettre un processus interminable »,
a-t-il dit.
Les médiateurs ont fait savoir dimanche qu’ils
poursuivraient leurs efforts pour convaincre les groupes
rebelles absents de prendre part aux négociations de Syrte.
Côté Onu, le médiateur Jan Eliasson a souligné que les
médiateurs avaient demandé aux représentants de déterminer
un calendrier et d’identifier les points les plus urgents.
« C’est seulement après cette période (...) d’environ trois
semaines que nous pourrons nous lancer dans des négociations
importantes », a déclaré à l’Associated Press le médiateur
onusien Jan Eliasson.
Le porte-parole de la médiation onusienne, Ahmed Fawzi, a
insisté sur le fait que, malgré une ouverture poussive, les
organisateurs de la conférence se préparaient pour des
négociations en trois phases. Il a souligné que la première
phase de « consultations » avait débuté et s’achèverait à la
fin de la semaine prochaine. La deuxième phase tiendra
compte des « préparatifs supplémentaires » et de la
nécessité de parvenir à un « consensus interne » au sein des
factions rebelles. C’est seulement au cours de la troisième
phase que le gouvernement et les rebelles soudanais
tiendront « des négociations sur des questions importantes
», a noté Ahmed Fawzi. Il n’a pas précisé combien de temps
pourraient prendre ces deux phases.
Un boycott compromettant
A la veille de ces deux premiers jours de la conférence
parrainée par l’Onu et l’Union africaine, deux groupes
rebelles, le Mouvement justice et égalité (JEM) et l’Armée
de libération du Soudan-Unité, avaient annoncé qu’ils ne
viendraient pas.
Le fondateur d’une autre faction de l’ALS, Abdel-Wahed
Mohamed el Nour, avait déjà annoncé qu’il ne participerait
pas aux pourparlers. Le JEM et l’ALS-Unité représentent la
plus grande menace militaire pour le gouvernement soudanais,
et Nour jouit d’un important soutien parmi la population du
Darfour. Selon des analystes, leur absence à Syrte voue
quasiment la conférence à l’échec. En effet, les mouvements
rebelles (répartis en dix-huit factions) auraient dû unifier
leur position avant le lancement de ces pourparlers. Or,
chaque faction agit unilatéralement pour paraître devant ses
membres plus forte et plus capable de réaliser ses
revendications. Ce boycottage a rendu très compliqués les
efforts de l’Onu et de l’UA en vue de ramener la paix au
Darfour, où les rebelles combattent l’armée gouvernementale
depuis février 2003. Ce qui ne manque pas de provoquer le
gouvernement soudanais. Un expert du gouvernement soudanais,
Abdelrahman Ibrahim, a expliqué que « le gouvernement
(souhaitait) que l’Onu fasse pression sur ceux qui ne
participent pas (afin qu’ils participent) ».
Un autre responsable gouvernemental, Abdelrahman Moussa, a
déclaré que Khartoum avait « demandé aux médiateurs de l’Onu
et de l’UA de signifier clairement à ceux qui ne participent
pas (qu’ils) devront en payer le prix ». Pour faire preuve
même de ses bonnes intentions, le gouvernement soudanais a
annoncé samedi un « cessez-le-feu unilatéral ». Toutefois,
plusieurs mouvements rebelles à Syrte comme à Juba, au
Sud-Soudan, ont affirmé ne pas croire à la réalité de la
trêve. Crise de confiance ?. Certes. Ahmed Diraige, délégué
rebelle, a rappelé que Khartoum avait déjà violé de nombreux
cessez-le-feu par le passé. Il a demandé à l’Union africaine
et aux Nations-Unies de s’assurer qu’il respectera bien sa
parole cette fois-ci. Il paraît que non seulement les
rebelles ne croient pas en la possibilité d’une décrispation
imminente mais aussi d’autres parties étrangères. Le colonel
Kadhafi avait enfoncé le clou samedi en décrétant, à la
surprise générale, que les négociations étaient vouées à
l’échec. Selon Mouammar Kadhafi, les Nations-Unies et
l’Union africaine, qui sont chargées de trouver une issue à
la guerre civile au Darfour, risquent d’échouer dans la
résolution d’« un conflit tribal ». Le rôle principal de
l’Onu est de résoudre les conflits entre Etats, et pas entre
populations d’un même Etat, a-t-il expliqué. Il a estimé que
« l’internationalisation et la politisation des conflits
internes sont comme de l’huile sur le feu et ne font
qu’empirer les choses ».
Il faisait allusion aux parties régionales et
internationales qui ont une influence majeure sur les
rebelles, citons à titre d’exemple l’Erythrée et la France.
La guerre au Darfour et ses conséquences ont fait 200 000
morts et déplacé plus de deux millions de personnes, selon
des estimations généralement admises, même si elles sont
contestées par Khartoum qui parle de 9 000 morts. Une force
de maintien de la paix de l’UA, mal équipée et sous-financée
(Amis, 7 000 hommes), déployée depuis 2004, doit être
prochainement remplacée par une force hybride Onu/UA de 26
000 hommes, baptisée Unamid.
Rania
Adel