Iraq-Turquie .
Les efforts diplomatiques se multiplient pour contenir la
crise kurde. Ankara se dit cependant prête à toutes les
options, y compris militaire.
Imbroglio régional
L’armée
turque a encerclé lundi une centaine de rebelles kurdes dans
une zone montagneuse proche de la frontière avec l’Iraq dans
le cadre de l’offensive déclenchée contre les séparatistes
kurdes. Les forces armées ont bloqué les points de passage
que les rebelles du Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK)
utilisent, selon Ankara, pour retourner à leurs bases dans
le nord de l’Iraq après avoir mené des attaques en Turquie.
L’armée a affirmé avoir tué plus de 60 rebelles depuis
l’attaque du PKK du 21 octobre qui a coûté la vie à 12
soldats. Huit autres sont prisonniers du PKK. Avec les
menaces croissantes d’incursion dans le nord de l’Iraq
contre les camps des rebelles kurdes, la situation à la
frontière prend de plus en plus des airs de guerre.
L’éventualité d’une opération militaire contre les bases des
rebelles kurdes dans le nord de l’Iraq s’est renforcée après
l’échec vendredi des pourparlers à Ankara avec une
délégation iraqienne dont les propositions n’ont pas
satisfait la Turquie. Celle-ci lancera une opération « quand
ce sera nécessaire », a averti samedi le premier ministre,
Recep Tayyip Erdogan, qui s’est montré excédé par les appels
à la retenue des Etats-Unis. Il devrait s’entretenir jeudi
avec la secrétaire d’Etat américaine Condoleezza Rice, qui
fera une courte escale à Ankara avant de passer à Istanbul
pour assister à une réunion des pays voisins de l’Iraq
vendredi et samedi prochains.
Acteur principal dans la région, Washington veut éviter une
déstabilisation du Kurdistan iraqien, l’une des rares
régions relativement calmes d’Iraq, mais la Turquie montre
des signes d’impatience. Elle a massé des troupes dans le
sud du pays, près de la frontière avec l’Iraq, et des unités
de commandos ainsi que de l’équipement militaire ont été
acheminés dans cette zone, selon la presse turque.
L’acheminement des troupes vers la zone où 100 000 soldats
turcs et des « gardiens de villages » — milice kurde
pro-Ankara — seraient déployés semblait être achevé
dimanche. Pourtant, les efforts diplomatiques ne manquent
pas. Ils vont se poursuivre à la conférence d’Istanbul, qui
se tient au niveau des ministres des Affaires étrangères, et
à laquelle devrait assister le ministre iraqien Hoshyar
Zebari. Le point d’orgue des pourparlers entre les
Etats-Unis et la Turquie sera une rencontre entre M. Erdogan
et le président George W. Bush, prévue le lundi 5 novembre à
la Maison Blanche. Il s’agira des premiers entretiens entre
les deux responsables depuis la victoire du Parti de la
justice et du développement (AKP), issu de la mouvance
islamiste, de M. Erdogan aux législatives de juillet
dernier.
Selon certains observateurs, Ankara va insister, lors de ces
discussions, pour mener des opérations militaires conjointes
avec les Etats-Unis contre les rebelles. Les Turcs
voudraient aussi que Washington mette davantage la pression
sur le président du Kurdistan iraqien Massoud Barzani, pour
qu’il agisse contre le PKK.
Les quelques jours à venir seront donc décisifs. Mais pour
l’heure, malgré les efforts de la diplomatie, l’issue de la
crise reste inconnue. Alors que le chef de l’armée turque,
le général Yasar Buyuanit, a laissé entendre vendredi qu’il
n’y aurait sans doute pas d’opération contre les camps
rebelles en Iraq avant le déplacement de M. Erdogan, Ankara
a averti dimanche qu’elle entendait conserver toutes ses
options, y compris militaire. En visite à Téhéran, le
ministre turc des Affaires étrangères, Ali Babacan, a
déclaré : « Nous disposons de différents instruments. Nous
pouvons utiliser la voie diplomatique ou avoir recours à la
force militaire ».
Divergences entre le Kurdistan iraqien et Bagdad
Côté iraqien, les positions divergent. Le président du
Kurdistan iraqien, Massoud Barzani, a dit souhaiter des
négociations directes avec Ankara mais les Turcs ont déjà
laissé entendre que Bagdad est leur seul interlocuteur. «
Asseyons-nous ensemble pour résoudre la question kurde. Nous
devons être consultés par le gouvernement fédéral », a-t-il
déclaré en référence aux autorités de Bagdad. Tout en
ajoutant : « Je ne suis pas un ennemi de la Turquie, mais je
n’accepte pas le langage de la force ».
Or, cette position n’est pas celle du gouvernement central
de Bagdad qui ne veut pas une déstabilisation d’une des
rares régions d’Iraq où règnent la sécurité et une certaine
prospérité. Mais pour les Kurdes d’Iraq, l’objectif
d’Ankara, au-delà de l’élimination du PKK, est
l’affaiblissement de l’expérience d’autonomie régionale
kurde en Iraq, qui sert d’exemple pour les Kurdes de
Turquie.
Sur le plan régional, Ankara n’a pas pu obtenir le soutien
de Téhéran qui ne soutient pas l’option militaire. « Je
pense que nous pourrons venir à bout de ces petits groupes.
Il y a différentes méthodes pour y parvenir. Nous espérons
que notre coopération nous permettra de résoudre ce problème
le plus rapidement possible », a indiqué le chef de la
diplomatie iranienne Manouchehr Mottaki. Le président
iranien, Mahmoud Ahmadinejad, a aussi privilégié une
solution politique lors d’une conversation téléphonique avec
le premier ministre iraqien, Nouri Al-Maliki. Les deux
responsables ont souligné samedi « que l’option militaire
n’était pas la seule pour trouver une solution à la crise
qui doit être résolue de façon pacifique », selon un
communiqué du bureau du premier ministre iraqien publié
dimanche à Bagdad. Pour Téhéran, une intervention turque
affaiblira le gouvernement iraqien, formé par des groupes
chiites et kurdes alliés de l’Iran. MM. Maliki et
Ahmadinejad se sont toutefois dit déterminés à « affronter
les activités terroristes du PKK qui sont faites au
détriment des intérêts de l’Iraq, de la Turquie et de l’Iran
».
Reste la Syrie qui a, elle aussi, son mot à dire. Pour
l’heure, la position syrienne reste ambiguë. Le président
syrien, Bachar Al-Assad, dont le pays est le principal allié
arabe de l’Iran dans la région, avait apporté son soutien à
une éventuelle intervention militaire turque avant de
nuancer ensuite ses propos. Damas, qui compte elle aussi une
minorité kurde, n’est sans doute pas contre la
neutralisation des séparatistes kurdes, ce qui est dans son
intérêt. « Le terrorisme du PKK menace non seulement la
Turquie, mais également l'Iran et la Syrie », a souligné
lundi le ministre syrien des Affaires étrangères, Walid
Mouallem, à l’issue d’un entretien à Damas avec son
homologue iranien. Mais en même temps, il serait difficile
pour Damas d’appuyer une intervention militaire turque en
Iraq, alors que les Syriens se sont toujours déclarés
opposés à toute intervention étrangère depuis le
déclenchement de la guerre américaine contre le régime de
Saddam Hussein. « Nous voulons donner une chance à une
solution politique », a ajouté le ministre, espérant que les
« efforts diplomatiques (déployés) aboutissent afin de
préserver la sécurité de la Turquie et de l'Iraq ».
Les calculs sont donc compliqués et les enjeux multiples.
D’autant plus qu’ils impliquent plusieurs acteurs dont les
intérêts ne se croisent pas forcément. Quoi qu’il en soit,
comme l’a déclaré le président du Kurdistan iraqien, Massoud
Barzani, « sans solution du problème kurde, il n’y aura pas
de stabilité dans la région » .
Abir
Taleb