Roman.
Mekkawi Saïd nous présente dans Le Chant du cygne un vécu
complexe au cœur d’une ville du Caire où valeurs et repères
semblent avoir été perdus.
Une jungle en asphalte
«
C’étaient trois garçons qui pourchassaient un enfant de leur
âge le jetant à même le sol. Ils avaient une dizaine
d’années. Ils ont commencé par le battre avant de
s’accroupir sur lui. L’enfant hurlait. J’ai cru qu’ils
allaient le violer et j’ai été étonné par leur audace. J’ai
accouru vers eux. Il n’y avait guère de passants à cette
heure tardive, au cours d’une nuit aussi froide, ni même des
policiers. L’enfant criait toujours. J’ai cru qu’ils
voulaient l’obliger à renifler de la colle. (...) Arrivé
auprès d’eux, je fus surpris de voir que l’agresseur tentait
d’enlever un tatouage qui se trouvait sur le bras de la
victime ... Je leur ai demandé d’une voix tonitruante ce
qu’ils étaient en train de faire. Le plus grand d’entre eux
me dit en s’éloignant : nous effaçons la croix de sa main
parce qu’il est copte ... Je leur ai demandé s’ils étaient
musulmans, ils ont dit oui de la tête. (...) Je les ai
poursuivis, ils m’ont lancé des pierres que j’ai pu éviter
adroitement, mais je n’ai pu arrêter leurs cris ... Ô toi
sale copte » ...
Une scène des plus significatives et représentatives de ce
roman dont la veine est celle de ce qu’on peut appeler le
réalisme cru ou même le « sale réalisme », expression en
vogue pour désigner un réalisme qui n’a rien de magique, qui
est poignant, décrivant le lot quotidien des gosses de rue
et même d’intellectuels et artistes à la dérive dans un
centre-ville du Caire transformé en véritable jungle en
asphalte.
Mekkawi Saïd, qui est à son deuxième roman, est loin de se
conformer à un pessimisme classique. D’ailleurs, son héros
ou narrateur est schizophrène, d’où une dualité du regard et
de la narration, souvent accompagnés d’autres vues
parallèles, selon les personnages, se recoupant parfois et
d’autres fois non. On se souvient bien de la phrase « Le
romancier n’est pas le bon Dieu ». C’est bien la règle ici.
C’est un monde trouble dont les repères sont difficiles à
trouver. Du reste, existent-ils ? Tous les personnages, même
celui qui troque l’athéisme pour une foi pure ou dure ou
ceux qui cherchent vainement l’exil sont pris dans une sorte
d’engrenage fatal. Et le doute devient le lot du lecteur qui
a l’impression, que comme
l’auteur, il n’a ni le droit ni le loisir de juger. Ce Caire
des premières années du XXIe siècle tel qu’il est reflété
dans le roman est fait d’occasions ratées, de surplace et de
perte des certitudes. Tous finalement, intellectuels,
artistes, gosses de la rue, prostituées lancent leur Chant
du cygne et l’amour même n’y peut rien : intérêt teinté de
doute ou simple désir. « Il a aimé Marcha avec tout ce qui
l’entourait de mystère. Peut-être que c’est ce mystère qui a
prolongé la durée de leurs relations. Elle est polonaise de
nationalité américaine dont les parents ont émigré en
Amérique avant la deuxième guerre mondiale. Marcha possède
tous les atouts de beauté auxquels= aspire un Oriental, des
yeux verts, des cheveux blonds, une taille mince ... elle se
distingue par une pensée ordonnée, par son intelligence et
ses connaissances culturelles distinguées ... La dernière
thèse au sujet de laquelle elle s’est décidée est sur la
modération et l’extrémisme dans l’islam à travers une
dissection de la société égyptienne ». Marcha se voue
finalement à la cause des enfants de la rue et ses relations
avec le héros se perdent dans le brouillard.
La
dérive
reste le mot d’ordre.
Ahmed
Loutfi