Iman Mersal,
l’une des figures féminines du poème en prose, dite
génération des années 1990, nous transporte à partir de
détails du quotidien et d’expériences corporelles vers des
questions existentielles. Extrait de son recueil Al-Machey
atwal waqt momken (éd. Charqiyat).
Marcher le plus longtemps possible
Pour passer d’une pièce à l’autre
Encercler une tribu de fourmis
Et contempler le choc nerveux de ses membres
Lorsque tombe l’eau
D’un ciel en forme de bouilloire,
Enterrer un cafard qui tenta de relever la tête.
Quant à l’araignée sur les murs
Elle se transforme en boules noires
Semblables à l’image que j’ai de mes poumons
Après des années resplendissant de tabagisme.
En expérimentant de nouvelles techniques de meurtre,
Je commence mon week-end.
En mettant fin à la vie de centaines d’êtres,
L’unique être vivant de la maison
Prend conscience de son libre arbitre
Et ferme la fenêtre.
***
La dame chétive est morte.
Elle faisait du bruit en circulant dans la maison,
S’agrippant toujours à ses meubles en bois
Pour passer d’une pièce à l’autre.
Pendant qu’elle guettait ton retour
Le bruit de sa respiration perçait les murs.
Je pense que votre cuisine est maintenant en ruines
Et qu’une souris sûre d’elle-même
Vient juste de passer devant toi.
A présent tu t’assois dans le coin,
Coupé des parfums familiers de ses plats quotidiens.
Dans un instant tu poseras ta tête
Là où tu ne l’aurais jamais soupçonné :
Sur tes genoux.
***
Chaque fois que les phares d’une voiture
Promènent leur lumière sur le mur,
Le fauteuil à bascule semble osciller.
Le rideau n’est pas fatigué d’être debout
Tant qu’il est suspendu par le haut.
Le café s’est finalement précipité
Mais la tête n’a pas penché à gauche
Et les mains
Demeurent croisés sur le nombril.
On sonne à la porte puis on s’arrête
Il semble que quelqu’un s’est trompé de quelque numéro.
Crois-tu qu’il existe un rapport
Entre la sérénité
Et la blancheur croissante des pieds ?
***
Il est bon
Que je contemple à nouveau mes photos d’enfance
Je changerais peut-être mon idée fixe sur moi-même :
J’étais la belle ébauche de quelqu’un d’autre
Gâchée par mes paris gagnés.
La main qui n’a pas serré les vôtres
Et qui n’a pas écarté des créatures marchant devant moi
Comme si je venais de perdre
Quelque chose de vrai … de crucial, vers lequel je me
dirigeais.
La main qui n’a pas corrigé les fautes de langue
De gens encore préoccupés par la grammaire et le prolétariat
Et qui, en allumant la cigarette,
N’est bonne qu’à fixer la boîte d’allumettes
En position de soumission.
Je l’abandonne
Sur l’oreiller, tendue
A quelqu’un qui pourrait y poser les yeux
Si les transports en commun ne le retardaient pas.
La main, raffinée comme si elle n’était pas mienne
Inutile pour une raison qu’elle ne saisit pas
Semble m’appartenir davantage.
La voix à l’autre bout du fil
Se déploie dπans
le vide
Chaque phrase est propre, lavée des odeurs particulières …
Ah ! Mon Dieu !
Une voix qui ne sourcille pas, qu’on n’écarquille pas.
Chaque mot encorne l’autre, le chevauche
Et le récepteur
Déverse la sagesse dans mes oreilles
Abondamment.
La voix à l’autre bout du fil
Est rassurée par l’aplomb de son postérieur
Sur la sécurité de son lit.
Elle doit avoir tout un paquet de cigarettes à sa portée.
A la même cadence
Le nombre de foyers d’expatriées croît
Ainsi que le nombre des places
Percées au centre par une statue,
Des séismes, des pelotons de garde,
Des visages que je rencontre par hasard.
A la même cadence, le nombre de mosquées croît,
Le nombre des taxis de service,
Des embryons dans les sacs de vidanges,
Des mois de l’été,
Des poèmes des détails quotidiens.
Peut-être qu’à la même cadence croissent le cancer de sein,
Le nombre d’académiciens buveurs de lait,
Le nombre des probabilités,
Des années qui nous séparent de la naissance du Christ
Du bric-à-brac sur les vieilles terrasses.
Mais nous disposons encore de quelques murs
Que nous pouvons griffer,
Derrière lesquels nous pouvons crier
Sans déranger quiconque
Aurait d’autres moyens de tuer le temps.
Le bassin d’une femme chétive
Se frotte contre la cage thoracique d’un homme à la
quarantaine passée
Un genou roule pour se teindre de cendres
Les mains expérimentées
Ramassent toujours les os dans un coin
Il y a maintenant assez de place pour un cadavre encore
tiède
A-t-on volé la mâchoire inférieure d’une personne que
j’aimais peut-être ?
Je ne sais
Que peut-on faire d’une mâchoire inférieure dépourvue de
dents.
L’essentiel
C’est que la profanation de la tombe familiale se fasse à un
moment convenable
Pour que j’arrive à l’Opéra avant sept heures.
Désigner le point faible
Mon camarade de classe, devenu architecte au Service des
antiquités,
Fut interloqué pour un instant
Parce que j’avais toujours les mains d’une écolière.
Il me dit, en partant en sens inverse,
Qu’il avait refusé de se spécialiser dans les éboulements,
Juste pour moi.
Traduction : Walid El Khachab