Evénement.
Les prix Cavafis ont été décernés la semaine dernière à
Cavalla, en Grèce, dans le cadre d’une cérémonie dédiée à
Naguib Mahfouz. Une occasion de rappeler les liens
historiques et culturels étroits entre l’Egypte et la Grèce.
Rencontre entre Histoire et poésie
La
cérémonie officielle s’est déroulée le jeudi 25 octobre,
après l’arrivée à Cavalla d’un charter grec transportant
d’importantes personnalités du monde littéraire, culturel,
académique et artistique, dont l’Orchestre symphonique du
Caire, qui déclencha dans la soirée les applaudissements du
public grec, enthousiasmé par l’opéra Aïda interprété dans
toute sa splendeur.
La représentante de l’ambassade d’Egypte en Grèce, Manal
Al-Chénnawi inaugura la cérémonie par un discours de Hamdi
Loza, ambassadeur d’Egypte en Grèce, qui précisa les
relations historiques entre la Grèce et l’Egypte et annonça
que l’ambassadeur se rendrait bientôt à Cavalla,
accompagnant le ministre Zaqzouq ainsi qu’une éminente
délégation pour rendre hommage à la naissance de l’Institut
Mohamad Ali pour les recherches et les études orientales et
à l’occasion de la restauration d’Imaret, construit en 1817
par le fondateur de la dynastie égyptienne moderne, né à
Cavalla.
Le maire de Cavalla exprima, lui, son émotion à l’occasion
du 74e anniversaire de la mort de Cavafis : « Depuis la
naissance de la commémoration Cavafis en 1983, une cérémonie
se déroule tous les deux ans. Cette année, elle a lieu en
dehors des frontières égyptiennes. Pour nous, cette
cérémonie prend une signification particulière, car Mohamad
Ali était le fils de Cavalla. Le fondateur de l’Egypte
moderne a accompli des œuvres importantes, entre autres de
bienfaisance ».
Quant au poète Farouq Goweida, également directeur de
rédaction pour les affaires culturelles du quotidien
Al-Ahram, il insista, dans une allocution élégante, sur
l’importance du dialogue des civilisations entre l’Egypte et
la Grèce et manifesta son émotion en recevant le prix
Cavafis, symbole de l’unité des civilisations. Le poète
grec, qui vivait à Alexandrie, ville-carrefour de toutes les
langues et de toutes les races, s’est en effet inspiré du
plus beau contenu de la pensée et de la justice. Goweida
précisa que le règne de Mohamad Ali est une partie positive
de l’histoire de l’Egypte. Le règne de Mohamad Ali avait
marqué la création de l’Etat moderne égyptien. Il ajouta que
le fait que Cavafis ait vécu en Egypte et que Mohamad Ali
soit né à Cavalla, signifiait bien que la patrie n’excluait
jamais l’autre. Il précisa que l’Egypte était toujours
restée ouverte à toutes les civilisations. Même si, de son
point de vue, le langage des intérêts est l’élément qui a
gâché les relations entre les peuples et les nations. Il a
conclu en se déclarant « heureux de recevoir un prix de la
Grèce, phare de la culture mondiale ».
Le prix décerné à la romancière Radwa Achour a également été
applaudi, bien qu’elle n’ait pas pu se rendre à Cavalla. La
jeune femme de lettres Sahar Al-Mougui était présente à la
cérémonie, et a accueilli son prix, attribué pour les
nouvelles littéraires, avec joie et timidité.
Pour la première fois, les prix Cavafis ont été décernés à
trois Grecs, dont le poète Cristolakris et un prix pour la
traduction à Ekilias Kiriaktis pour sa traduction de
L’Immeuble Yacoubian. Le conseiller culturel de l’ambassade
de Grèce en Egypte, Yanis Melachrinoudis, organisateur de
cette manifestation a déclaré devant l’audience que Cavafis
était une personnalité internationale égyptienne et grecque
en même temps et posa cette question : « Qu’en aurait-il été
si Cavafis n’était pas né à Alexandrie, et s’il n’avait pas
des origines grecques ? ». Définissant Cavafis comme « le
poète de la mondialisation », il rappela ces mots du poète
qui n’a été reconnu en Grèce qu’après sa mort, même s’il a
eu un impact sur la littérature mondiale : « Je suis le
poète des générations futures ».
Une série d’exposés furent présentés. Mohamad Afifi,
professeur d’histoire moderne à l’Université du Caire,
présenta un exposé sur Tahtawi et l’ère de Mohamad Ali. Il
expliqua à l’audience que la plupart des historiens
considéraient que l’époque de Mohamad Ali marque le début de
l’Egypte moderne et que c’est avec Tahtawi que naît
véritablement la pensée arabe moderne. Réfaat Salam précisa
dans un autre exposé que Cavafis commença sa vocation de
poète par le romantisme et devint plus tard un pionnier de
la poésie moderne. Cavafis n’a été connu par les
intellectuels et poètes arabes qu’à la fin des années
soixante-dix, à travers les traductions du poète iraqien
Saadi Youssef, de Hamdi Ibrahim et de Naïm Attiya. Selon
Salam, Cavafis se situait en dehors des institutions, voire
contre elles, car elles abolissent son moi intérieur et
humanitaire. Mohieddine Motouwi, lui, insista sur
l’influence des poètes grecs sur les poètes égyptiens, et
ajouta qu’Alexandrie avait été pour Cavafis le rêve et
l’inspiration qui lui permettaient d’écrire.
La cérémonie comptait également des invités de marque, parmi
lesquels le prince Abbass Helmi, petit-fils du khédive
Tawfiq, qui était au rendez-vous avec l’histoire. Revenant
pour l’Hebdo sur quelques-unes de ses impressions lors de sa
visite, il nous a confié que c’était une histoire dont tous
les Egyptiens devaient se sentir fiers, Mohamad Ali ayant
laissé un héritage très important en Grèce comme en Egypte :
« Les deux choses vont ensemble, il a vraiment créé une
chose magnifique, et nous, nous découvrons Cavalla, qui est
vraiment une très belle ville. L’Imaret, la maison de
Mohamad Ali à Cavalla a été très bien restaurée.
Personnellement, je suis très heureux, parce que quand je
suis venu pour la première fois, il y a près de quinze ans,
les monuments étaient en très mauvais état, certains
plafonds s’étaient effondrés. J’étais assez pessimiste à ce
moment-là sur ce qui allait arriver, parce que je pensais
que tout l’édifice allait s’effondrer, mais j’étais
heureusement surpris du haut niveau de la qualité de la
restauration ». Pour Helmi, le génie de Mohamad Ali était un
génie d’organisateur : c’était un homme très pratique, qui
avait compris que l’ouverture sur l’Occident était très
importante à ce moment-là, en gardant toujours un esprit
oriental et musulman.
Cet esprit d’ouverture chez Mohamad Ali correspond tout à
fait au sens de la cérémonie Cavafis, qui a remis à
l’honneur, outre le poète à l’identité plurielle dont elle
porte le nom, le prix Nobel égyptien, qui reste, lui aussi,
un symbole de tolérance et d’ouverture à l’autre.
Aicha
Abdel-Ghaffar