Infrastructure .
L’installation d’une station d’eau potable à Kafr Al-Eloue à
Hélouan a privé une trentaine de familles de leurs maisons
démolies pour cause d’intérêt public. Elles se retrouvent
sans abri.
De l’eau pour les uns et plus de toit pour les autres
Depuis
deux semaines, Kafr Al-Eloue, à l’est de Hélouan, au Caire,
est transformé en un chantier de travail. Les travaux
d’installation d’une station d’eau potable viennent en effet
d’être lancés. Un projet longtemps attendu et censé mettre
fin au manque d’eau dans la région. Or, il a été source de
drame pour une trentaine de familles qui résident à Kafr
Al-Eloue.
Tout commence le 18 octobre. Les habitants se réveillent à
5h du matin sur le bruit des bulldozers. Ils trouvent alors
plusieurs centaines d’agents de la sécurité centrale qui
encerclent les lieux et envahissent leurs maisons. « Ils
nous ont demandé de sortir de nos maisons, mais nous avons
refusé. Ils nous ont chassés par force et nous ont insultés.
Ils battaient toute personne qui essayait de les empêcher,
quel que soit son âge. Les voisins n’ont pas pu venir à
notre secours, car la police les a menacés d’arrestation »,
raconte Hanane Salama, une habitante de Kafr Al-Eloue. En
l’espace de quelques heures, les lieux ont été évacués et
les habitations rasées. Les champs de cannes à sucre qu’ils
cultivaient se sont couverts des débris des maisons
détruites et il ne restait plus que les femmes en pleurs,
les enfants et les nourrissons. Les hommes étaient absents !
Tous détenus au poste de police. « La veille des incidents,
des agents de la sécurité centrale sont venus nous prévenir
que nos maisons allaient être détruites pour l’installation
d’une station d’eau potable. Nous avons refusé. Mais, ils
nous ont prévenus qu’il s’agit d’un projet d’intérêt public.
Ils ont convaincu les hommes de les accompagner au poste de
police de Hélouan sous prétexte de les inscrire sur la liste
des personnes qui seraient dédommagées. Ils ont tous été
détenus », affirme Omayma Samir Gabr, habitante, dont le
père arrêté n’a été relâché que quelques jours après la
démolition des maisons. La police a eu recours à cette ruse
pour éviter toute résistance de la part des hommes et pour
garantir que les femmes, isolées, se soumettent aux ordres
sans aucune contestation. « On ne nous a pas laissé le temps
de réunir nos biens et de ramasser nos meubles, ni même de
nous assurer que nos enfants étaient tous sortis des maisons
», se souvient Sabah Mohamad, mère de 5 enfants dont une a
été gravement blessée.
Les habitants de Kafr Al-Eloue résident ici depuis une
dizaine d’années. La plupart d’entre eux vivent de la
culture de canne à sucre, les autres sont des ouvriers
journaliers. Les terres sur lesquelles sont installés les
habitants de Kafr Al-Eloue appartiennent à l’Organisme de
bonification des terres (relevant du ministère de
l’Agriculture). L’organisme les avaient louées à des paysans
dans les années 1950 afin de les cultiver. Et ces derniers,
les vrais locataires des terrains, les ont cédés aux
habitants actuels avec des contrats non authentifiés en
échange de loyers. Les habitants qui ont construit des
maisons sur les terrains continuent à payer le loyer à
l’Organisme de la bonification des terres. « En plus, nous
payons les taxes foncières, ce qui prouve que nos
habitations ne sont pas illégales », explique Hag Mohamad
Chaabane, paysan qui a perdu sa maison et sa récolte d’une
valeur de 25 000 L.E. Avant la démolition des maisons, une
commission de la municipalité était venue à Kafr Al-Eloue
afin de recenser les habitants. Mais la majorité d’entre eux
ont refusé d’inscrire leurs noms lorsqu’ils ont su que ce
recensement était lié à la démolition de leurs maisons.
D’autres ont quitté les maisons de peur qu’on leur dresse
des procès-verbaux. Car, conformément à la loi, toute
construction sur des terres agricoles est interdite. Seules
26 familles ont été recensées.
Pas de
solution en vue
Cette
évacuation des habitants est intervenue après la décision du
ministère de l’Agriculture de céder des terrains à celui de
l’Habitat, chargé de l’installation de la station de l’eau
potable. Les habitants se sont adressés à leur député
indépendant de la circonscription, Moustapha Bakri, pour
résoudre leur problème. « J’ai présenté une interrogation au
gouvernement devant le Parlement concernant le problème de
ces habitants. Même si la construction des maisons n’est pas
réglementaire, le gouvernement n’aurait jamais dû raser les
lieux avant de garantir aux habitants des logements et des
services dans d’autres régions. Les laisser sans abri et
sans dédommagement est totalement inacceptable », affirme
Bakri. Quelques jours après l’évacuation des terrains, le
gouverneur du Caire a décidé d’accorder aux habitants une
dizaine d’appartements dans les quartiers de Hélouan et du
15 Mai. Il s’agit d’appartements de deux chambres. Pour les
posséder, il faut verser un apport de 1 000 L.E. et des
mensualités de 75 L.E. sur 40 ans. Or, le nombre
d’appartements ne suffit pas. Par ailleurs, le gouverneur a
décidé de verser des indemnités aux habitants évacués. 500
L.E. pour le qirat (175 m2) cultivé et 2 000 L.E. pour le
qirat de construction.
Mais, malheureusement, seuls les habitants recensés dans les
registres de la municipalité vont en bénéficier.
Désespérées, une quinzaine de familles, toujours sans abri,
refusent de quitter les lieux. Elles se réfugient dans des
tentes avec leurs enfants. Privées de tout, elles se sont
installées sur le sol et se lamentent sur leur sort. Le
petit lac dont ils se servaient pour irriguer leurs terres
agricoles leur fournit l’eau nécessaire pour le nettoyage,
les toilettes et le lavage du linge et de la vaisselle. Les
victimes suivent, les larmes aux yeux, le va-et-vient des
camions qui transportent les décombres de leurs maisons
démolies. La poussière couvre les lieux. Tout devient
couleur de sable, mêlé à la couleur blanche du gaz qui se
dégage des usines du ciment installées à 200 mètres plus
loin. L’air devient encore plus étouffant et pollué. Ces
habitants, privés de tout, ne peuvent rien faire que
s’enfermer avec leurs enfants dans les tentes et attendre
que les responsables acceptent de les reloger.
Héba
Nasreddine