Al-Ahram Hebdo, Dossier | « Ce qui est très marquant chez eux, c’est leur réseau familial »
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Rédacteur en chef Mohamed Salmawy
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 Semaine du 31 octobre au 4 novembre 2007, numéro 686

 

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Dossier

Emigration. Reem Saad, professeure associée au Centre des Recherches Sociales à l’Université américaine du Caire (CRS), estime que la clairvoyance des habitants de Mit Badr Halawa et leur monopole de certains métiers donnent l’impression qu’ils se trouvent partout en France.

« Ce qui est très marquant chez eux, c’est leur réseau familial »

Al-Ahram Hebdo : « Les Egyptiens à Paris » est le titre de votre étude menée au CRS, comment l’idée est-elle née ?

Reem Saad : En fait, le phénomène croissant de l’émigration des ouvriers égyptiens vers l’Europe m’a beaucoup attiré. Il était auparavant admis que celle-ci soit limitée aux professionnels, par exemple aux médecins et aux ingénieurs. Mais vu que l’accès au travail dans les pays arabes n’est plus facile, voire fermé, comme en Iraq, et que le problème chronique du chômage existe toujours, travailler dans les pays européens devient une option. C’est l’alternative pour ouvrir un nouveau champ de travail.

L’immigration des ouvriers est vue dans les deux côtés de la Méditerranée comme un grand problème et même une menace à la sécurité, puisque la grande majorité est classifiée clandestine. Depuis que j’ai commencé cette recherche en 2004 et jusqu’à nos jours, j’ai remarqué que ce phénomène reste toujours en dehors de l’intérêt des spécialistes. Seuls des articles de presse en parlent, mais quand il s’agit de la montée du nombre de décès des migrants clandestins en route vers l’Occident et travaillant dans des conditions très risquées.

Alors, dans ma recherche, j’essaye de jeter la lumière sur la vie de ces Egyptiens en France pour tenter de la comprendre du point de vue des immigrants eux-mêmes.

— Mais pourquoi vous vous êtes penchée en particulier sur les villageois de Mit Badr Halawa ?

— D’abord, l’idée était humoristique, je voulais savoir pourquoi ce village, en particulier, est considéré comme un village exportateur d’ouvriers en France. Il y a même une impression que la moitié de Mit Badr Halawa se trouve en France. En fait, un grand nombre d’ouvriers clandestins habitant en France sont issus de ce village et travaillent principalement dans le secteur du bâtiment dans les marchés hebdomadaires à Paris.

Alors, j’ai concentré mon étude sur ses ouvriers de Mit Badr Halawa à Paris. J’ai essayé de les observer et les interviewer dans leurs lieux de travail, dans les endroits publics, et particulièrement aux cafés. J’ai certainement fait face à de nombreuses difficultés comme le manque de données fiables. C’est principalement dû au fait que nous avons à faire à des immigrants clandestins qui, par définition, ne sont pas enregistrés. Mais finalement, je pourrais dire que j’ai pu à travers cette étude dessiner une carte préliminaire des caractéristiques de cette communauté.

— Quelles sont alors ces caractéristiques ?

— En fait, le groupe de Mit Badr possède, évidemment, des caractéristiques spéciales et parfois uniques qui le distingue des autres communautés d’immigrants à Paris.

Ce qui est très marquant chez eux, c’est leur réseau familial. Il y a toujours une continuité et une forte liaison entre le village de Mit Badr Halawa en Egypte et la communauté des Badrawis à Paris. Cette liaison se traduit par une sorte de fidélité et d’engagement envers le village. Les Badrawis à Paris ont épaulé un certain nombre de projets dans leur village d’origine, comme l’établissement d’un système d’égouts ainsi que la construction d’écoles et de centres de santé. L’ex-maire du village avait l’habitude de faire des voyages réguliers à Paris afin de collecter l’argent de Badrawis pour ces projets. Il y a même un comité à Paris pour organiser cette collecte et un autre dans le village pour surveiller les dépenses de cet argent.

— Mais pourquoi ont-ils choisi la France ?

— En fait, cette question exige une étude séparée. Mais je crois que l’impression que les Badrawis se trouvent partout en France est née grâce à leur clairvoyance et leur monopole de certains métiers. On peut aussi expliquer ce fait par la structure sociale de ce village que l’on peut comparer à celle des tribus. Le nombre de personnes en France est un indice du pouvoir et du prestige de chaque famille, que ce soit à Paris ou à Mit Badr. Cette vision est non seulement responsable du flux des nouveaux immigrants, mais également de l’importance de la communauté de Badrawi à Paris. La trajectoire de carrière normale, ou plutôt idéale, de jeunes badrawis est de partir en France.

Le choix alors de la personne qui ira en France est une décision familiale. C’est la famille qui détermine à qui le tour d’aller, et qui restera pour s’occuper des affaires de la famille et surveiller l’investissement de l’argent envoyé par les migrants.

Les Egyptiens à Paris fournissent appui aux migrants potentiels comme le logement, le travail, les informations sur le marché du travail ... Les membres de la famille à Paris sont également responsables de prendre en charge les frais du voyage.

— Quel est l’impact de ce phénomène sur le village ?

— Une des conséquences les plus importantes, c’est la hausse significative des prix des terrains. Un autre aspect du changement, c’est l’introduction d’une nouvelle architecture au village, en particulier des grandes maisons, de plusieurs étages avec une configuration exagérément décorée et peinte de plusieurs couleurs. Les portes sont en fer forgé avec des décorations un peu du style art nouveau. Dans le village, ceci est signe de la « French Connexion ».

Propos recueillis par
Aliaa Al-Korachi

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Adieu les études, vive le travail même au noir

Originaire de Mit Badr Halawa, un jeune étudiant décide à Paris de brader son diplôme contre un métier bien rémunéré. Témoignage.

Il était un peu après 6h, lorsque nous avons entendu des voix traversant les vitres de notre appartement situé à Levallois Perret, à Paris. Ils étaient deux et parlaient en arabe égyptien. Au début, ma mère pensait que c’était de la pure illusion. Mais c’était évident, ils parlaient bien notre dialecte. « Je viens d’envoyer la mensuelle (la somme mensuelle) à mes parents. Ils en veulent encore un peu plus avant la fin du mois pour achever la construction de la maison », raconte l’un d’entre eux. Une Egyptienne qui a vécu à Paris se souviendra toujours de ces propos entendus derrière la fenêtre. Le monde est-il si petit ?

Il y a quelques semaines en fait, la mairie a décidé de peindre la façade des immeubles du coin et les ouvriers qui assumaient cette tâche étaient en majorité originaires d’Egypte. « Salamo alaykom », lance l’un d’entre eux à ma mère. On l’a connu plus tard sous le nom de Youssef. « Je vous ai entendu parler ce matin en égyptien comme moi. Je viens de Cent Badr Gâteaux, vous en avez sûrement entendu parler ici c’est-à-dire Mit Badr Halawa », dit-il en souriant.

Cela fait déjà quelques années qu’il vit en France. Brun, de taille moyenne, aux cheveux frisés, Youssef était étudiant en dernière année à la faculté de sciences lorsqu’il a obtenu un stage d’un mois en France, une chance qu’attendent tous les jeunes de son village. Depuis, il a été surnommé dans son village « le chanceux » et il en est fier. Une fois les pieds en France, il décide d’abandonner, sans aucune hésitation, ses camarades de l’université pour aller joindre les villageois de Mit Badr Halawa. « Je sais que c’est fou surtout qu’on me qualifie d’étudiant brillant. La décision n’était pas facile mais j’y pensais dès le jour où j’ai appris que j’allais partir en France ». Il balance de longues années d’études en l’air en faveur d’un petit boulot dans la ville « des lumières ». Au départ, il lui était égal le domaine dans lequel il travaillerait : vente de légumes, peinture, agriculture, peu importe. L’essentiel était de récupérer à la fin du mois une bonne somme d’argent. Et il en encaisse bien : l’équivalent de 8 000 livres égyptiennes, précise-t-il. Je n’aurais jamais gagné une somme pareille en Egypte même après de longues années de travail.

Aujourd’hui, il est l’un des ouvriers « brillants » dans son métier. « C’est vrai qu’on se fatigue mais en échange, nous sommes bien récompensés ». La vie est pourtant loin d’être rose, car Youssef comme la plupart de ses collègues travaillent, voire vivent au noir. Aucun papier de résidence légale, aucun permis de travail, rien. Et tous vivent dans l’angoisse d’être un jour chassé de l’Hexagone.

Le jeu vaut-il la chandelle ? Quoi qu’il en soit, cet originaire de Mit Badr Halawa semble bien tenir au rêve couleurs françaises.

Chaimaa Abdel-Hamid

 




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