Emigration.
Reem Saad,
professeure associée au Centre des Recherches Sociales à
l’Université américaine du Caire (CRS), estime que la
clairvoyance des habitants de Mit Badr Halawa et leur
monopole de certains métiers donnent l’impression qu’ils se
trouvent partout en France.
« Ce qui est très marquant chez eux, c’est leur réseau
familial »
Al-Ahram Hebdo : « Les Egyptiens à Paris » est le titre de
votre étude menée au CRS, comment l’idée est-elle née ?
Reem Saad :
En fait, le phénomène croissant de l’émigration des ouvriers
égyptiens vers l’Europe m’a beaucoup attiré. Il était
auparavant admis que celle-ci soit limitée aux
professionnels, par exemple aux médecins et aux ingénieurs.
Mais vu que l’accès au travail dans les pays arabes n’est
plus facile, voire fermé, comme en Iraq, et que le problème
chronique du chômage existe toujours, travailler dans les
pays européens devient une option. C’est l’alternative pour
ouvrir un nouveau champ de travail.
L’immigration des ouvriers est vue dans les deux côtés de la
Méditerranée comme un grand problème et même une menace à la
sécurité, puisque la grande majorité est classifiée
clandestine. Depuis que j’ai commencé cette recherche en
2004 et jusqu’à nos jours, j’ai remarqué que ce phénomène
reste toujours en dehors de l’intérêt des spécialistes.
Seuls des articles de presse en parlent, mais quand il
s’agit de la montée du nombre de décès des migrants
clandestins en route vers l’Occident et travaillant dans des
conditions très risquées.
Alors, dans ma recherche, j’essaye de jeter la lumière sur
la vie de ces Egyptiens en France pour tenter de la
comprendre du point de vue des immigrants eux-mêmes.
— Mais pourquoi vous vous êtes penchée en particulier sur
les villageois de Mit Badr Halawa ?
— D’abord, l’idée était humoristique, je voulais savoir
pourquoi ce village, en particulier, est considéré comme un
village exportateur d’ouvriers en France. Il y a même une
impression que la moitié de Mit Badr Halawa se trouve en
France. En fait, un grand nombre d’ouvriers clandestins
habitant en France sont issus de ce village et travaillent
principalement dans le secteur du bâtiment dans les marchés
hebdomadaires à Paris.
Alors, j’ai concentré mon étude sur ses ouvriers de Mit Badr
Halawa à Paris. J’ai essayé de les observer et les
interviewer dans leurs lieux de travail, dans les endroits
publics, et particulièrement aux cafés. J’ai certainement
fait face à de nombreuses difficultés comme le manque de
données fiables. C’est principalement dû au fait que nous
avons à faire à des immigrants clandestins qui, par
définition, ne sont pas enregistrés. Mais finalement, je
pourrais dire que j’ai pu à travers cette étude dessiner une
carte préliminaire des caractéristiques de cette communauté.
— Quelles sont alors ces caractéristiques ?
— En fait, le groupe de Mit Badr possède, évidemment, des
caractéristiques spéciales et parfois uniques qui le
distingue des autres communautés d’immigrants à Paris.
Ce qui est très marquant chez eux, c’est leur réseau
familial. Il y a toujours une continuité et une forte
liaison entre le village de Mit Badr Halawa en Egypte et la
communauté des Badrawis à Paris. Cette liaison se traduit
par une sorte de fidélité et d’engagement envers le village.
Les Badrawis à Paris ont épaulé un certain nombre de projets
dans leur village d’origine, comme l’établissement d’un
système d’égouts ainsi que la construction d’écoles et de
centres de santé. L’ex-maire du village avait l’habitude de
faire des voyages réguliers à Paris afin de collecter
l’argent de Badrawis pour ces projets. Il y a même un comité
à Paris pour organiser cette collecte et un autre dans le
village pour surveiller les dépenses de cet argent.
— Mais pourquoi ont-ils choisi la France ?
— En fait, cette question exige une étude séparée. Mais je
crois que l’impression que les Badrawis se trouvent partout
en France est née grâce à leur clairvoyance et leur monopole
de certains métiers. On peut aussi expliquer ce fait par la
structure sociale de ce village que l’on peut comparer à
celle des tribus. Le nombre de personnes en France est un
indice du pouvoir et du prestige de chaque famille, que ce
soit à Paris ou à Mit Badr. Cette vision est non seulement
responsable du flux des nouveaux immigrants, mais également
de l’importance de la communauté de Badrawi à Paris. La
trajectoire de carrière normale, ou plutôt idéale, de jeunes
badrawis est de partir en France.
Le choix alors de la personne qui ira en France est une
décision familiale. C’est la famille qui détermine à qui le
tour d’aller, et qui restera pour s’occuper des affaires de
la famille et surveiller l’investissement de l’argent envoyé
par les migrants.
Les Egyptiens à Paris fournissent appui aux migrants
potentiels comme le logement, le travail, les informations
sur le marché du travail ... Les membres de la famille à
Paris sont également responsables de prendre en charge les
frais du voyage.
— Quel est l’impact de ce phénomène sur le village ?
— Une des conséquences les plus importantes, c’est la hausse
significative des prix des terrains. Un autre aspect du
changement, c’est l’introduction d’une nouvelle architecture
au village, en particulier des grandes maisons, de plusieurs
étages avec une configuration exagérément décorée et peinte
de plusieurs couleurs. Les portes sont en fer forgé avec des
décorations un peu du style art nouveau. Dans le village,
ceci est signe de la « French Connexion ».
Propos recueillis par
Aliaa Al-Korachi