Emigration .
Depuis les années 1980, un grand nombre de jeunes d’un bourg
du Delta ont émigré en vagues succesives en France. Toute la
vie de la localité en est bouleversée. Reportage.
Le destin français de « Cent lunes Gâteaux »
Un
nom assez curieux d’autant plus qu’il désigne un village de
la Basse-Egypte. Pour s’y rendre, il faut sillonner une
partie du Delta du Nil. Sur une route non pavée, en passant
par plusieurs modestes bourgades, on y arrive finalement. On
est à Mit Badr Halawa. Des habitations d’allure modeste
longent les rues parsemées d’immondices avant qu’on ne
rencontre quelques villas somptueuses qui ne cadrent pas
avec le paysage de ce village qui vit de l’agriculture. Un
grand hôpital accueille le visiteur, il porte le nom d’Al-Dioli.
Chose étrange dans ce petit village perdu, quelques
boutiques et même quelques studios de photos affichent des
noms français tels que Studio de Paris ou Euro Net mais non
sans fautes d’orthographe : (Uronet).
En
effet, Mit Badr n’est pas une localité comme les autres. Dès
que l’on prononce son nom, les commentaires fusent : «
Là-bas, au village des Français, tous les gens sont riches
et habitent des villas, ils échangent des euros et parlent
le français ». Une bourgade somme toute insolite si l’on
croit les habitants des villages voisins. Mais à Mit Badr,
on vient tempérer ces vues sans nier cependant qu’il y a une
part de vérité dans tout cela. « Qui dit que l’euro coule à
flots ici exagère. Nous connaissons parfaitement cette
monnaie parce que nos parents en ramènent de France et se
vantent d’en avoir », dit Ibrahim, un jeune de 22 ans qui ne
nie pas que le mode de vie de ceux qui travaillent en France
a beaucoup influencé ce village. En fait, l’information
exacte est que depuis les années 1980, près de 7 000
personnes des 16 000 habitants du village sont partis en
France en tant que travailleurs immigrés. Ils ont fui le
chômage et les mauvaises conditions de vie. En France, ils
sont maçons, peintres en bâtiment ou travaillent dans
l’agriculture et la vente de légumes et de fruits.
Depuis, les nouvelles quotidiennes sont presque toujours les
mêmes dans ce village où l’on ne parle que de ces jeunes
immigrés et aussi de ceux qui se préparent pour un départ
prochain en France. Parfois, les nouvelles sont plutôt
tristes. On apprend la mort de l’un d’entre eux qui a péri
en pleine mer en tentant de faire la traversée illégalement.
On rechigne aussi à l’idée du visa qui coûte actuellement
100 000 L.E., à travers les intermédiaires. Aujourd’hui, les
choses semblent plus compliquées pour ceux qui rêvent de
l’eldorado. Pourtant, l’émigration reste la seule solution
pour les habitants de Mit Badr Halawa.
Mais l’absence de toute cette jeunesse et pour de longues
années ne manque pas d’avoir des conséquences parfois
tristes. Beaucoup de femmes attendent vainement le retour de
leurs maris. Elles guettent les moindres nouvelles ou se
servent parfois du téléphone pour un contact éphémère.
Dans
une villa somptueuse, entourée d’un jardin et clôturée par
des grillages, se dresse une énorme porte dotée d’un
Intercom. Un luxe insolite si l’on songe. La mère d’Achraf
et Hicham Al-Kholi, en France depuis des années, joue le
rôle de chef de famille. Sa demeure, bien meublée et garnie
d’objets précieux, révèle un certain niveau de vie même si
le goût n’est pas très raffiné.
Oum Achraf prend soin de ses belles-filles et même de ses
petits-enfants. Dotée d’une force de caractère remarquable,
elle refuse de donner des détails sur son train de vie
quotidien, pas même sur celui de ses deux garçons
travaillant à l’étranger. « Rien n’a changé, nous vivons
comme les autres. En France, mes enfants peinent pour gagner
de l’argent », dit-elle sobrement.
Personne ne peut deviner si elle est heureuse d’évoluer dans
un cadre pareil, d’assumer autant de responsabilités ou si
elle aurait préféré avoir ses deux garçons auprès d’elle
plutôt que d’être privée de leur présence, de leur affection
?
Pas très loin, dans une maison voisine plus modeste mais
cernée aussi de grillage, Abdel-Fattah, soixante ans, mène
un train de vie paisible avec sa femme, sa fille et ses
petits-enfants. Lui, a un garçon qui a émigré en France
depuis une dizaine d’années ainsi que son beau-fils. Il
explique que le phénomène de l’émigration en France a
commencé depuis les années 1980.
Dès qu’un premier groupe de jeunes a réussi à trouver du
boulot, d’autres suivent le même itinéraire. Un membre d’une
famille, une fois installé, encourage ses frères et ses
proches à en faire autant. Pourtant, cela n’a pas été aisé
pour personne. « Tous ont beaucoup souffert de
l’instabilité, de l’insécurité, ils ont mené une vie de
galère jusqu’au jour où ils ont obtenu leur résidence »,
explique Abdel-Fattah, fier de ce fils qui fait partie de la
communauté qui vit là-bas et qui a contribué à améliorer le
niveau de vie dans son village. « Ce sont eux qui ont versé
l’argent nécessaire pour construire le réseau sanitaire à
Mit Badr », précise-t-il.
Abdel-Moneim Younès, son beau-fils, est en vacances dans son
village natal. Propriétaire d’une petite société de travaux
en bâtiment en France, il suit les maçons et les peintres
qui sont en train de donner les dernières touches à la
maison familiale. Une habitation qui lui coûté des années de
dur labeur. « L’important est de laisser quelque chose à mes
deux enfants, d’améliorer le niveau de vie de ma famille.
J’ai dû en payer le prix. J’ai vécu plus de vingt ans séparé
de ma mère, de ma femme et de mes enfants. De longues années
de souffrance et un mariage blanc pour obtenir la résidence.
Ce n’est pas facile. Nous sommes trois frères à travailler
là-bas, nous avons laissé notre mère toute seule », confie
Younès.
Des mœurs nouvelles
Ce dernier ne cesse de faire des remarques à ses enfants.
Mohamad, ne joue pas avec le sable, Asmaa, ne marche pas les
pieds nus. Un style de vie et une manière de se conduire que
les émigrés ont apportés dans ce village, dont ils se
plaisent à traduire le nom en français : « Cent lunes
gateaux ». Ils ont appris à vivre autrement à l’étranger.
Sanaa, étudiante en cycle secondaire, explique que dès que
son père débarque pour des vacances, il faut que tout soit
propre et impeccable à la maison. Chaque meuble, chaque
objet doit être à sa place. Et si quelqu’un n’est pas
ponctuel à son rendez-vous, il ne se gêne pas pour lui en
faire la remarque. « Il ne cesse de répéter la célèbre
phrase prononcée par le réformateur Mohamad Abdou lors de
son voyage en France, celle qu’il a trouvé là-bas des vrais
musulmans qui appliquent les règles de cette religion sans
la connaître », dit la jeune fille qui pense s’inscrire à la
faculté des lettres après le bac et pourquoi pas à la
section de langue et de littérature françaises.
Mohamad, propriétaire du cybercafé Uronet, explique qu’il
s’est chamaillé avec un ami émigré parce qu’il était arrivé
avec cinq minutes de retard à un rendez-vous. Et
Abdel-Moneim Younès reconnaît avoir été influencé par le
mode de vie en France, même s’il garde sa galabiya lorsqu’il
est au village et préserve les traditions de son pays. «
Là-bas, c’est ta compétence qui compte et qui fait ton
respect. Un diplômé en médecine peut travailler comme
peintre en bâtiment sans craindre d’être pointé du doigt, ce
qui n’est pas le cas ici », explique Younès qui constate le
manque d’intérêt porté à l’environnement et à l’écologie
dans son pays.
L’émigration en France a fait des riches à Mit Badr Halawa,
mais a aussi fait flamber les prix, ce qui n’est pas du goût
de ceux qui n’ont personne en France. « Revenant avec des
devises, les émigrés ne cessent de faire flamber les prix.
Un qirat (175 m2) de terre se vend à 500 000 L.E. Même pour
le cas des mariages, les émigrés sont prêts à verser de
belles sommes. Une situation qui déplaît à d’autres restés
dans le pays », explique Nabil, propriétaire du studio de
photos surnommé Paris. Il confie que pour promouvoir son
studio, il fallait choisir un nom qui fasse rêver les jeunes
du village. « Un nom qui attire l’attention de ceux qui
voudraient tant émigrer en France », dit le photographe qui
pense cependant que ces départs ont eu une influence
négative sur le village. Hag Abdel-Fattah, père d’un émigré,
réplique en disant que cet argent sert à assurer des emplois
au village grâce aux projets montés par les émigrés. « Ils
ont aussi versé de grandes sommes pour le réseau d’égouts et
pour la construction d’un hôpital qui va rendre des services
aux villageois ».
Cependant, cette réputation de la richesse du village des «
Français » ne fait que le discréditer chez les responsables
du gouvernement qui ne veulent pas y investir sous prétexte
que ce village est déjà bien loti. « Lors des visites
officielles au gouvernorat, nous entendons toujours des
remarques du genre, Mit Badr, ils sont riches, ils peuvent
résoudre leurs problèmes eux-mêmes », dit Fathi, un des
jeunes qui rêvent d’un visa pour la France, terre des rêves
comme la qualifie Mohamad, propriétaire du cybercafé. Ses
deux frères travaillent en France et ils l’ont aidé à
acheter son local. Cependant, il attend avec impatience le
jour où il pourra réaliser le rêve de sa vie, celui de
partir à son tour en France. « Là-bas, c’est la fortune. Ce
projet ne répond pas à mes ambitions », lance le jeune homme
qui essaye d’apprendre des mots de français durant les
visites de ses frères tout en ajoutant que la France est le
rêve de tous les jeunes hommes du village.
Un avis que ne partage pas Ibrahim, 22 ans, qui a interrompu
son chatting sur le réseau Internet pour dire qu’il n’a
nullement l’intention d’émigrer. Lui, l’aîné d’une famille
dont le père a été absent pendant une vingtaine d’années, a
senti le lourd fardeau de la responsabilité et le manque de
présence de son père. « Que va nous faire l’argent si l’on
perd l’esprit de famille et l’amour des siens. Les gens sont
devenus très matérialistes. Je connais beaucoup de jeunes
qui claquent l’argent que leur envoient leurs parents. Ils
finissent par devenir des drogués ou des délinquants »,
dit-il tout en ajoutant que beaucoup vont jusqu’à mettre en
danger leur vie pour aller en France. Ils voyagent de
manière illégale et sont arrêtés par les autorités, d’autres
meurent noyés au cours du voyage. Mais l’eldorado français
semble être plus fort que la crainte de la mort.
Doaa
Khalifa