Al-Ahram Hebdo, Dossier | Le destin français de « Cent lunes Gâteaux »
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Rédacteur en chef Mohamed Salmawy
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 Semaine du 31 octobre au 4 novembre 2007, numéro 686

 

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Dossier

Emigration . Depuis les années 1980, un grand nombre de jeunes d’un bourg du Delta ont émigré en vagues succesives en France. Toute la vie de la localité en est bouleversée. Reportage.

Le destin français de « Cent lunes Gâteaux »

Un nom assez curieux d’autant plus qu’il désigne un village de la Basse-Egypte. Pour s’y rendre, il faut sillonner une partie du Delta du Nil. Sur une route non pavée, en passant par plusieurs modestes bourgades, on y arrive finalement. On est à Mit Badr Halawa. Des habitations d’allure modeste longent les rues parsemées d’immondices avant qu’on ne rencontre quelques villas somptueuses qui ne cadrent pas avec le paysage de ce village qui vit de l’agriculture. Un grand hôpital accueille le visiteur, il porte le nom d’Al-Dioli. Chose étrange dans ce petit village perdu, quelques boutiques et même quelques studios de photos affichent des noms français tels que Studio de Paris ou Euro Net mais non sans fautes d’orthographe : (Uronet).

En effet, Mit Badr n’est pas une localité comme les autres. Dès que l’on prononce son nom, les commentaires fusent : « Là-bas, au village des Français, tous les gens sont riches et habitent des villas, ils échangent des euros et parlent le français ». Une bourgade somme toute insolite si l’on croit les habitants des villages voisins. Mais à Mit Badr, on vient tempérer ces vues sans nier cependant qu’il y a une part de vérité dans tout cela. « Qui dit que l’euro coule à flots ici exagère. Nous connaissons parfaitement cette monnaie parce que nos parents en ramènent de France et se vantent d’en avoir », dit Ibrahim, un jeune de 22 ans qui ne nie pas que le mode de vie de ceux qui travaillent en France a beaucoup influencé ce village. En fait, l’information exacte est que depuis les années 1980, près de 7 000 personnes des 16 000 habitants du village sont partis en France en tant que travailleurs immigrés. Ils ont fui le chômage et les mauvaises conditions de vie. En France, ils sont maçons, peintres en bâtiment ou travaillent dans l’agriculture et la vente de légumes et de fruits.

Depuis, les nouvelles quotidiennes sont presque toujours les mêmes dans ce village où l’on ne parle que de ces jeunes immigrés et aussi de ceux qui se préparent pour un départ prochain en France. Parfois, les nouvelles sont plutôt tristes. On apprend la mort de l’un d’entre eux qui a péri en pleine mer en tentant de faire la traversée illégalement. On rechigne aussi à l’idée du visa qui coûte actuellement 100 000 L.E., à travers les intermédiaires. Aujourd’hui, les choses semblent plus compliquées pour ceux qui rêvent de l’eldorado. Pourtant, l’émigration reste la seule solution pour les habitants de Mit Badr Halawa.

Mais l’absence de toute cette jeunesse et pour de longues années ne manque pas d’avoir des conséquences parfois tristes. Beaucoup de femmes attendent vainement le retour de leurs maris. Elles guettent les moindres nouvelles ou se servent parfois du téléphone pour un contact éphémère.

Dans une villa somptueuse, entourée d’un jardin et clôturée par des grillages, se dresse une énorme porte dotée d’un Intercom. Un luxe insolite si l’on songe. La mère d’Achraf et Hicham Al-Kholi, en France depuis des années, joue le rôle de chef de famille. Sa demeure, bien meublée et garnie d’objets précieux, révèle un certain niveau de vie même si le goût n’est pas très raffiné.

Oum Achraf prend soin de ses belles-filles et même de ses petits-enfants. Dotée d’une force de caractère remarquable, elle refuse de donner des détails sur son train de vie quotidien, pas même sur celui de ses deux garçons travaillant à l’étranger. « Rien n’a changé, nous vivons comme les autres. En France, mes enfants peinent pour gagner de l’argent », dit-elle sobrement.

Personne ne peut deviner si elle est heureuse d’évoluer dans un cadre pareil, d’assumer autant de responsabilités ou si elle aurait préféré avoir ses deux garçons auprès d’elle plutôt que d’être privée de leur présence, de leur affection ?

Pas très loin, dans une maison voisine plus modeste mais cernée aussi de grillage, Abdel-Fattah, soixante ans, mène un train de vie paisible avec sa femme, sa fille et ses petits-enfants. Lui, a un garçon qui a émigré en France depuis une dizaine d’années ainsi que son beau-fils. Il explique que le phénomène de l’émigration en France a commencé depuis les années 1980.

Dès qu’un premier groupe de jeunes a réussi à trouver du boulot, d’autres suivent le même itinéraire. Un membre d’une famille, une fois installé, encourage ses frères et ses proches à en faire autant. Pourtant, cela n’a pas été aisé pour personne. « Tous ont beaucoup souffert de l’instabilité, de l’insécurité, ils ont mené une vie de galère jusqu’au jour où ils ont obtenu leur résidence », explique Abdel-Fattah, fier de ce fils qui fait partie de la communauté qui vit là-bas et qui a contribué à améliorer le niveau de vie dans son village. « Ce sont eux qui ont versé l’argent nécessaire pour construire le réseau sanitaire à Mit Badr », précise-t-il.

Abdel-Moneim Younès, son beau-fils, est en vacances dans son village natal. Propriétaire d’une petite société de travaux en bâtiment en France, il suit les maçons et les peintres qui sont en train de donner les dernières touches à la maison familiale. Une habitation qui lui coûté des années de dur labeur. « L’important est de laisser quelque chose à mes deux enfants, d’améliorer le niveau de vie de ma famille. J’ai dû en payer le prix. J’ai vécu plus de vingt ans séparé de ma mère, de ma femme et de mes enfants. De longues années de souffrance et un mariage blanc pour obtenir la résidence. Ce n’est pas facile. Nous sommes trois frères à travailler là-bas, nous avons laissé notre mère toute seule », confie Younès.

 

Des mœurs nouvelles

Ce dernier ne cesse de faire des remarques à ses enfants. Mohamad, ne joue pas avec le sable, Asmaa, ne marche pas les pieds nus. Un style de vie et une manière de se conduire que les émigrés ont apportés dans ce village, dont ils se plaisent à traduire le nom en français : « Cent lunes gateaux ». Ils ont appris à vivre autrement à l’étranger.

Sanaa, étudiante en cycle secondaire, explique que dès que son père débarque pour des vacances, il faut que tout soit propre et impeccable à la maison. Chaque meuble, chaque objet doit être à sa place. Et si quelqu’un n’est pas ponctuel à son rendez-vous, il ne se gêne pas pour lui en faire la remarque. « Il ne cesse de répéter la célèbre phrase prononcée par le réformateur Mohamad Abdou lors de son voyage en France, celle qu’il a trouvé là-bas des vrais musulmans qui appliquent les règles de cette religion sans la connaître », dit la jeune fille qui pense s’inscrire à la faculté des lettres après le bac et pourquoi pas à la section de langue et de littérature françaises.

Mohamad, propriétaire du cybercafé Uronet, explique qu’il s’est chamaillé avec un ami émigré parce qu’il était arrivé avec cinq minutes de retard à un rendez-vous. Et Abdel-Moneim Younès reconnaît avoir été influencé par le mode de vie en France, même s’il garde sa galabiya lorsqu’il est au village et préserve les traditions de son pays. « Là-bas, c’est ta compétence qui compte et qui fait ton respect. Un diplômé en médecine peut travailler comme peintre en bâtiment sans craindre d’être pointé du doigt, ce qui n’est pas le cas ici », explique Younès qui constate le manque d’intérêt porté à l’environnement et à l’écologie dans son pays.

L’émigration en France a fait des riches à Mit Badr Halawa, mais a aussi fait flamber les prix, ce qui n’est pas du goût de ceux qui n’ont personne en France. « Revenant avec des devises, les émigrés ne cessent de faire flamber les prix. Un qirat (175 m2) de terre se vend à 500 000 L.E. Même pour le cas des mariages, les émigrés sont prêts à verser de belles sommes. Une situation qui déplaît à d’autres restés dans le pays », explique Nabil, propriétaire du studio de photos surnommé Paris. Il confie que pour promouvoir son studio, il fallait choisir un nom qui fasse rêver les jeunes du village. « Un nom qui attire l’attention de ceux qui voudraient tant émigrer en France », dit le photographe qui pense cependant que ces départs ont eu une influence négative sur le village. Hag Abdel-Fattah, père d’un émigré, réplique en disant que cet argent sert à assurer des emplois au village grâce aux projets montés par les émigrés. « Ils ont aussi versé de grandes sommes pour le réseau d’égouts et pour la construction d’un hôpital qui va rendre des services aux villageois ».

Cependant, cette réputation de la richesse du village des « Français » ne fait que le discréditer chez les responsables du gouvernement qui ne veulent pas y investir sous prétexte que ce village est déjà bien loti. « Lors des visites officielles au gouvernorat, nous entendons toujours des remarques du genre, Mit Badr, ils sont riches, ils peuvent résoudre leurs problèmes eux-mêmes », dit Fathi, un des jeunes qui rêvent d’un visa pour la France, terre des rêves comme la qualifie Mohamad, propriétaire du cybercafé. Ses deux frères travaillent en France et ils l’ont aidé à acheter son local. Cependant, il attend avec impatience le jour où il pourra réaliser le rêve de sa vie, celui de partir à son tour en France. « Là-bas, c’est la fortune. Ce projet ne répond pas à mes ambitions », lance le jeune homme qui essaye d’apprendre des mots de français durant les visites de ses frères tout en ajoutant que la France est le rêve de tous les jeunes hommes du village.

Un avis que ne partage pas Ibrahim, 22 ans, qui a interrompu son chatting sur le réseau Internet pour dire qu’il n’a nullement l’intention d’émigrer. Lui, l’aîné d’une famille dont le père a été absent pendant une vingtaine d’années, a senti le lourd fardeau de la responsabilité et le manque de présence de son père. « Que va nous faire l’argent si l’on perd l’esprit de famille et l’amour des siens. Les gens sont devenus très matérialistes. Je connais beaucoup de jeunes qui claquent l’argent que leur envoient leurs parents. Ils finissent par devenir des drogués ou des délinquants », dit-il tout en ajoutant que beaucoup vont jusqu’à mettre en danger leur vie pour aller en France. Ils voyagent de manière illégale et sont arrêtés par les autorités, d’autres meurent noyés au cours du voyage. Mais l’eldorado français semble être plus fort que la crainte de la mort.

Doaa Khalifa

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