Exposition.
Hani
Rashed retravaille la photo, le
texte et le message médiatique pour repeindre l’image de
l’Occident.
Répétition créatrice
Originalité
et fictionalité. Ce sont les
deux mots-clefs qui s’imposent dès que l’on visite les
nouvelles œuvres de Hani
Rashed, mais aussi dès que l’on
échange une simple conversation avec le jeune artiste.
Celui-ci, dans sa trentième exposition, ne cesse de nous
étonner. Avec une vision toute personnelle, il va à la
recherche de l’ambiguïté de l’image de l’Occident. Cet
Occident qu’il a réussi dernièrement à attaquer — grâce aux
nombreuses invitations de par le monde (aux Pays-Bas, en
Grèce, à la fondation Tapiès à Barcelone, etc.) — porte à la
fois l’image positive du progrès, d’un monde ordonné bien en
place, et celle chargée des vices de la politique, de ce que
les médias nous transmettent à chaque instant, comme
violence ou passivité pratiquées contre cette partie du
monde qui est la nôtre. Au-delà d’une idée classique de l’Orient-Occident,
l’originalité de Hani Rashed réside dans la substitution de
l’imagination qui marque ses œuvres par une vision
personnelle et un brin d’ironie, dans son incessante
recherche de renouveler les supports et varier les
techniques. Ainsi, il recourt au collage de papiers des
magazines européens, pour la plupart français, et y repeint
les personnages de multiples façons. La totalité des œuvres
présentées à la galerie Mashrabiya reflètent l’idée de
l’image diffusée, de la vitrine à travers laquelle l’on
expose ce que les autres doivent voir, d’une publicité dans
un sens plus large. L’artiste semble ainsi au cœur de la
modernité : il reprend l’image toute
faite,
comprenant la photographie et le texte, publiée dans les
magazines, puis la revisite, tantôt la retouche et tantôt la
repeint. Et durant ce parcours, le mot d’ordre reste la
répétition. Les personnages des tableaux sont reproduits
d’une manière identique, soit en duo, soit, souvent, en
trio, fixant le même mouvement. L’inoubliable image du
carton d’invitation reprend trois hommes de dos, identiques,
en complets, les portables collés aux oreilles. Ils tiennent
de l’autre main un chariot parmi les centaines rangés à
l’infini portant le logo de la banque HSBC. La signification
de l’emprise de l’univers de consommation est toute claire.
L’homme fait partie de la marchandise. Il fait partie de
tout un système dans lequel il est un simple actant ne
possédant guère le dernier mot. Sur d’autres tableaux, on
retrouve un trio de femmes en bikini, ou un duo de deux
vamps travaillant dans une station d’essence avec en texto «
I like exploring my sexuality and my body. I don’t think
it’s never gratuitous ». Il remet en cause le mythe de la
liberté occidentale.
La répétition à laquelle s’attache Hani Rashed ne joue pas
simplement un rôle technique et esthétique, celui de fournir
le travail de la mouvance, de la succession, de donner une
vivacité au mouvement au-delà de la position fixe. Ou celui
de donner une impression générale, par-delà la totalité des
œuvres d’un défilé d’images qui se succèdent, ou des
planches de dessins animés qui se répercutent confirmant la
même idée de monotonie.
Le recours à la redondance reflète surtout l’idée que se
fait l’artiste de l’Occident, ce trop d’ordre, de
bureaucratie, de machinerie, d’une vie aux dépens des
calculs qui étouffent toute liberté. « Je trouve du plaisir
à regarder la beauté de l’Occident dans mes visites rapides,
avance l’artiste, mais je trouve que la vie y est très dure,
puisque chaque individu est enchaîné dans une série
d’obligations dues au travail ou aux besoins de
consommation. Ici, par contre, l’attitude décontractée, le
chaos et le pêle-mêle permettent quand même une marge de
liberté ».
Dans un jeu de miroir, ces grands bâtiments marqués par la
présence d’hommes et de femmes qui ont perdu leur
spécificité rappellent également les nombreux jeunes en
complet qui peuplent aujourd’hui les multinationaux ou les
nouvelles entreprises de portables en Egypte. Ces
personnages déshumanisés ayant des silhouettes d’insectes
qui ont caractérisé une exposition précédente deviennent
aujourd’hui des hommes-robots, ou des personnages de dessins
animés. Tandis que sur le plan de l’expérience personnelle,
cette répétition bureaucratique renvoie à une partie de la
vie de l’artiste comme technicien à la télévision où il a
vécu et souffert comme artiste de la vie de fonctionnaire.
Autodidacte, Hani Rashed a été découvert par Mohamad Abla
qui l’a adopté artistiquement pendant dix ans, et depuis
l’âge de 18 ans, cela fait aujourd’hui 14 ans, il s’est
donné à l’art avec une énergie remarquable, sans pouvoir
abandonner complètement son travail principal. Une donnée
qui rappelle les cas de nombreux artistes en Egypte qui sont
sensés vivre à cheval entre deux mondes et jouer à la fois
l’artiste et le « technocrate ». Au bout de 14 ans
d’expérience artistique, de multiples # expositions et
d’innombrables consécrations internationales, il ne rate
aucune occasion pour mentionner la gratitude qu’il ressent à
Abla qui, curieusement, lui a révélé les techniques et les
secrets de la matière, et à Stéfania Angarno, propriétaire
de la galerie Mashrabiya, qui a cru dès ses débuts à son
talent et lui ouvrant de nombreuses portes vers les
biennales à l’étranger.
Dina
Kabil