Sculpture.
Dans la galerie d’art de Zamalek, Elim Dutra offre un monde
où la richesse des matériaux et l’élancement des formes
communiquent entre deux grandes civilisations, le Brésil et
l’Egypte.
Scander la grandeur de la vie
Un
havre de paix. Lorsqu’on rentre dans la galerie d’art de
Zamalek, on est envahi par ce sentiment extraordinaire
d’être dans un monde privilégié où la sérénité est reine. On
est bien loin de la rue qui bouillonne et des gens qui
s’essoufflent dans cette ville du Caire. Dans ce grand
temple dédié à la profondeur des sentiments humains par Elim
Dutra, le sculpteur brésilien qui mène un double combat dans
la vie, celui d’être à la fois sculpteur et ambassadeur de
son pays au Caire, les choses ne semblent pas faciles.
Combien dur doit être ce combat alors que le bonheur
d’atteindre les cimes du monde qu’offre l’art est à chaque
fois perturbé par les compromis d’un quotidien où il faut
négocier sans cesse pour approcher — combien rarement — de
la case de la paix et de la sérénité. Mais qu’importe ! Bien
qu’essoufflé, Dutra arrive encore à mener son combat
personnel. Il lui suffit sans doute de réaliser quelques
sculptures et de les voir communiquer entre elles dans
l’espace qu’offre une salle d’exposition pour comprendre
qu’il a réussi.
Autour d’un corps humain, des totems immémoriaux scandent la
grandeur de la vie. Dédié à l’homme, qu’il soit mâle ou
femelle, le temple nous plonge dans les racines mêmes de
notre être. Ce corps aux formes élancées et douces révélant
dans leurs courbures étonnantes une force des formes fermes
qui nous laissent perplexes. Dans ces bois brésiliens aux
gerçures naturelles, le monde se construit et se défait
continuellement, selon l’angle de notre regard. Dans les
creux des espaces et dans la fermeté des lignes, le regard
perd en connaissance, mais devient de plus en plus riche
spirituellement. Car c’est de spiritualité qu’il est
question. Une spiritualité qui naît de ces formes dures qui
se meuvent souplement dans la générosité de contours. Ces
corps que nous voyons ça et là tout au long de notre périple
initiatique dans cette exposition revêtent les lumières de
nos désirs. Généreuses et retenues à la fois, elles
s’ouvrent pour recevoir, telles ces mères de la nature, le
monde de nos besoins. La texture du bois aide à l’élancement
des formes qui se projettent flexibles et ondulantes dans
l’espace environnant. Des jambes tronquées, de minuscules
têtes et de longs torses qui ondulent selon la couleur et
les gerçures du bois offrent à chaque fois un monde
différent et nouveau.
Et pourtant, les formes se renouvellent à l’infini selon le
matériau utilisé. Lorsque le granit, cette pierre dure et
ferme, est de la partie, notre regard devient plus alerte.
Après la douceur et la mouvance du bois, le granit, dans sa
stabilité étonnante, donne à la même forme une essence
nouvelle. Une autre richesse de cette exposition, où les
matériaux se mélangent et les choses surprenantes
communiquent entre elles. N’a-t-on pas parlé de paix ? Une
gageure que de mélanger des matériaux aussi lointains de par
leur structure ! On ne sait plus lesquels des deux offrent
plus de potentialités à notre regard. Mais Elim Dutra est un
homme qui aime bien les défis des contradictions. Cela
aussi, nous le savons bien. Selon les pièces exposées, leurs
formes et leurs mouvances, le monde évolue. Si les totems de
la tradition brésilienne de Dutra occupent l’espace, la
ville d’Assouan et son granit royal n’est pas loin. Entre
les deux villes et les deux espaces, Dutra sait avec humour
et distance se frayer un chemin vers le paradis de l’art.
Comme cette tête du Boss qui, selon le matériau, granit ou
bois, selon les dimensions et selon l’espace qu’il détient,
dans le musée ouvert au bord du Nil à Assouan ou dans une
salle d’exposition, nous raconte la relativité des choses et
l’absolu de l’art.
Une des forces de ce peintre brésilien qui porte en lui une
histoire riche et ancestrale qui a su communiquer avec
l’essence même d’une Egypte non moins ancestrale.
Pour
notre joie et notre sérénité à tous.
Soheir Fahmi