Supprimer Naguib Mahfouz
des programmes scolaires ?!
Mohamed Salmawy
Yousri
Al-Gamal, ministre de l’Education, a exprimé sa surprise
lorsque je l’ai informé de la suppression d’un texte
concernant Naguib Mahfouz des programmes scolaires de la 3e
année secondaire. Le ministre m’a appris que les programmes
des années primaires ont été remaniés conformément à un
nouveau plan et que l’étape secondaire n’avait pas encore
été touchée par ces remaniements.
Je me suis référé aux programmes de la troisième année
secondaire mais je n’ai pas trouvé la leçon en question qui
avait pour titre « Naguib Mahfouz se souvient ». Celui qui a
attiré mon attention sur ce fait est un citoyen, Abdallah
Bazazou, originaire de Kafr Al-Cheikh, qui m’a envoyé une
lettre dans laquelle il se demandait la raison de cette
lacune accompagnée de la leçon en question. Il se demandait
comment peut-on annuler un texte sur Naguib Mahfouz alors
que nous avons aujourd’hui grand besoin d’inculquer à nos
étudiants ce qui pourrait renforcer leur fierté quant à leur
patrimoine civilisationnel moderne, qui fait l’objet
aujourd’hui de tentatives abjectes de déformations de
l’intérieur comme de l’extérieur.
Le chapitre « Naguib Mahfouz se souvient » repose sur le
livre du grand romancier Gamal Al-Ghitani dans lequel il
relate la naissance de Naguib Mahfouz et son parcours
scolaire. Ensuite, il parle des circonstances de l’écriture
de la célèbre Trilogie qu’il avait terminée avant le
déclenchement de la Révolution de Juillet 1952 et qui
retrace l’Histoire de l’Egypte dans la première moitié du
XXe siècle à travers trois générations successives issues
d’une même famille. Cette trilogie a été traduite dans plus
de 30 langues et est considérée comme l’un des plus
importants chefs-d’œuvre de notre grand écrivain.
Le chapitre comportait une multitude de titres importants,
dont « La tristesse de Mahfouz parce que la trilogie n’avait
pu être publiée » et « Sa publication a pu être assurée
grâce à Youssef Al-Sébaï après la Révolution ». Egalement, «
La naissance du roman, en tant que genre littéraire », « La
grande erreur commise par Naguib Mahfouz et qui ne s’est
jamais répétée », « 90 % des personnages de la trilogie ont
une origine réelle », « Le personnage d’Ahmad Akef ne
représente pas Naguib Mahfouz », « Son conflit avec la
langue au moment de la rédaction de la trilogie ». Ceci,
sans oublier une panoplie de sujets fascinants qui envoûtent
l’imagination des jeunes sur Naguib Mahfouz et son roman.
J’ai entre les mains une enquête effectuée par un magazine
après le décès de notre grand écrivain en août dernier,
selon laquelle une large tranche de jeunes, à quelques
exceptions près, affirme qu’elle n’a connu Naguib Mahfouz et
ses œuvres qu’à travers le cinéma. Est-ce raisonnable et qui
en est responsable ?
Sans doute le climat culturel prédominant est certes
responsable de cette carence, surtout que les jeunes se sont
détournés de la lecture à tel point qu’ils ne savent rien
sur les grands noms de la littérature qui font l’objet de
l’intérêt du monde entier. Nos appareils médiatiques
portent, quant à eux, une part de responsabilité. Malgré les
discours continuels sur l’évolution et la modernisation des
médias, il reste que le contenu culturel qui enrichit les
connaissances des jeunes fait défaut. L’éducation qui est
inculquée aux enfants dans les familles est également
responsable de cet état de léthargie. Celle-ci ne prend pas
soin d’apprendre aux enfants, dès leur plus jeune âge,
l’importance du livre et comment il doit leur servir de
guide au cours de leur vie. Cependant, la plus grande part
de responsabilité relève du système d’éducation dont m’a
parlé le ministre Yousri Al-Gamal et qui avait besoin de
restructuration à la base. Comme l’a confirmé le ministre,
il faut former un professeur apte à dispenser un nouveau
type d’enseignement qui repose sur le développement des
aptitudes mentales et de la créativité des élèves et non pas
sur l’apprentissage et la mémorisation. Le ministre m’a
d’ailleurs appris qu’un nouveau centre de formation des
enseignants a été créé dans le Village intelligent et qui a
commencé ses activités.
Le ministre était aussi étonné que moi en apprenant la
nouvelle de la suppression d’une leçon d’une telle ampleur
des programmes scolaires, à l’heure où le monde se hâte de
les introduire dans les siens. En automne dernier, j’ai été
invité à assister à un concours entre les étudiants des
écoles du Sud d’Italie, au cours duquel chacune faisait une
interprétation et une présentation d’une œuvre de Naguib
Mahfouz. L’ambassadeur d’Egypte à Rome, Achraf Rached, m’a
raconté qu’après le décès de Mahfouz, considéré par les
Italiens comme un écrivain égyptien de renommée mondiale,
lauréat du prix Nobel, le département d’éducation de la
région du Sud de l’Italie a pris la décision que les jeunes
choisissent une des œuvres de Mahfouz pour l’actualiser dans
une grande cérémonie ayant lieu à la fin du semestre. J’ai
d’ailleurs été invité à cette cérémonie pour prononcer une
allocution avec le gouverneur de la région, l’ambassadeur
égyptien et un nombre de responsables italiens.
La cérémonie comprenait des séquences variées toutes
inspirées des œuvres de Naguib Mahfouz. Nous avons pu
visionner différents genres de représentations, de la pièce
de théâtre, aux pièces musicales, en passant par le film
vidéo, le défilé et les poèmes. Le directeur du département
d’éducation de la région du Sud de l’Italie m’a déclaré que
l’objectif n’était pas de rendre hommage à Naguib Mahfouz.
Il s’est d’ailleurs exclamé en se demandant quel hommage
pouvaient rendre les étudiants sud-italiens à un écrivain,
lauréat des plus grands prix littéraires et ayant réalisé
une renommée mondiale sans pareille. Il s’agissait, m’a-t-il
dit, que les étudiants fassent la connaissance de la
littérature de Naguib Mahfouz, d’autant plus que toute la
presse parlait de son décès. Il était question également de
leur inculquer comment s’ouvrir sur le monde, par le biais
de la lecture d’une littérature d’une autre culture que la
leur. Le jeu artistique qu’ils devaient présenter était
alors une manière d’exprimer certains aspects de cette
culture. En d’autres termes, ces représentations faisaient
partie d’un plan pédagogique et d’une ouverture sur l’autre,
bien que les œuvres de Mahfouz ne fassent pas partie de
leurs programmes scolaires.
Si les Italiens agissent de la sorte, est-il raisonnable que
nous n’en fassions rien ? Non seulement en nous abstenant de
connaître l’autre, mais aussi en annulant ce qui est une
source de richesse pour nos étudiants au niveau de leur
propre culture.
Je mets cette expérience italienne entre les mains de Yousri
Al-Gamal, ministre de l’Education, à un moment où je sais
parfaitement bien qu’il est soucieux de faire évoluer notre
enseignement et de créer un étudiant égyptien adapté à la
nouvelle donne du XXIe siècle qui a déjà commencé, il y a
quelques années. Un siècle où nous n’avons pas encore
franchi les premiers pas.