Clan sadate.
L’homme de la guerre de 1973 a fait couler beaucoup
d’encre. A l’occasion du 6 Octobre, l’Hebdo a choisi de
donner la parole à sa famille. Témoignages de Jihane, son
épouse, Talaat, son neveu, et Roqaya, sa fille aînée.
Jihane, l’indéfectible
Lorsque
les portes de ce majestueux palais situé au bord du Nil, à
Guiza, s’ouvrent, l’on ne peut empêcher le flash-back.
Vingt-six ans se sont déjà écoulés depuis la mort du
président Anouar Al-Sadate. Pour le pays entier, il n’est
autre que l’homme qui a mené la guerre d’Octobre et qui a
offert aux Egyptiens la plus belle victoire qu’ils aient
connue.
Mais, pour sa famille, il s’agit bien de l’homme qui a
marqué toute leur vie. « Anouar est l’amour de ma vie. Je
voyais en lui le héros, le militant pour la libération de sa
patrie, le mari sincère, le père dévoué, l’homme au vrai
sens du terme ».
Jihane Al-Sadate est l’indéniable témoin d’une tranche
importante de l’Histoire de l’Egypte. D’une élégance
associée de simplicité, d’une beauté que les années n’ont pu
effacer et d’une confiance en soi empreinte de modestie,
elle parle de sa vie et de cet homme qu’elle qualifie de «
habibi », mon amour, avant de le qualifier de « mon mari ».
Dans
ce palais, elle vit plutôt dans l’ombre. Un choix qu’elle
avait fait depuis la mort de Sadate en 1981. C’est aussi
l’attitude de ses quatre enfants qui ont préféré mener un
style de vie calme et paisible. « J’ai suffisamment vécu
sous les feux des projecteurs quand j’étais la première dame
d’Egypte. Je sais que l’histoire est une roue qui tourne.
Maintenant, j’ai un autre rôle à jouer, celui de couvrir mes
enfants et mes petits-enfants d’affection ». Mais, elle
profite de chaque occasion pour leur raconter une histoire
concernant leur père ou leur grand-père. « Tout détail est
bon pour me souvenir de lui. Et je leur transmets son
héritage, que ce soit en leur servant son dessert préféré,
ou en leur lisant les lettres qu’il m’écrivait. Je les
rassemble autour de moi, les lis et on commence à parler de
lui et de l’amour qu’il nous portait ».
Une mère attentionnée, une grand-mère aimante, elle a
inculqué à ses enfants que le fait d’avoir comme père le
président de la République n’est qu’une chose temporaire. «
Mais j’étais loin de m’imaginer que la fin allait être aussi
atroce, bien que j’aie été consciente que le pouvoir n’est
qu’une situation provisoire. Je voulais donc qu’ils soient
capables de voir et d’admirer en lui le père et pas
seulement l’homme d’Etat ».
Malgré
la disparition de Sadate, cette maison reste la demeure
familiale. Tous les après-midi, ses trois filles ne peuvent
laisser passer un jour sans y faire un passage et voir leur
mère. « Elles viennent déjeuner chez moi et leurs maris
passent les chercher en fin de journée. C’est leur présence
autour de moi qui donne un sens à ma vie ».
Lorsqu’elle avait vu Sadate pour la première fois, elle ne
savait pas ce que lui cachait le destin. Et qu’Anouar, cet
homme au visage basané, né dans une famille pauvre parmi
douze frères et sœurs, allait être le partenaire de sa vie.
C’est à Suez, une petite ville portuaire, que s’est déroulée
la première rencontre. Une simple coïncidence, un destin. La
jeune Jihane, qui avait à peine 15 ans, passait ses vacances
d’été chez sa cousine, mariée et résidant dans cette ville
du Canal. Le mari, soldat dans l’armée égyptienne, venait
d’accueillir son meilleur ami et son collègue, Anouar
Al-Sadate. Il venait de sortir de la prison pour les
activités qu’il menait contre les troupes britanniques.
Jihane le regardait avec fascination. Pour elle, il était un
héros, un militant qui faisait tout pour libérer sa patrie
de l’occupation. « J’étais impressionnée par son courage. Je
n’arrêtais pas de lui poser des questions sur son train de
vie, sur le mouvement des Officiers Libres, sur sa vision de
l’avenir de l’Egypte ». Rien ne pouvait prédire, ce jour-là,
que la jeune fille allait partager avec lui le reste de sa
vie. « Malgré mon admiration pour lui, je savais bien que le
chemin était semé d’embûches. Il venait de sortir de la
prison, il n’avait ni métier ni autre source de revenu, il
avait 15 ans de plus que moi, il était déjà marié et avait
trois enfants. En plus, sa vie était dédiée au combat contre
l’occupation britannique alors que ma mère était anglaise »,
se rappelle Jihane. Ce fut donc l’un des plus grands défis
de sa vie. Et elle a investi toute son énergie pour
convaincre sa famille. Car, pour elle, il n’était pas
question de le perdre.
Le jour J
Ses
yeux brillent lorsqu’elle évoque cette période. Ici, dans
cette maison, chaque recoin est témoin d’un souvenir. « A
quelques jours de la guerre d’Octobre, Anouar accueillait à
la maison des officiers de l’armée. Il était très tendu et
je sentais qu’un événement très important allait avoir lieu.
Un jour, il m’avait demandé de lui préparer sa valise. Il
m’a juste annoncé qu’il allait passer la nuit en dehors de
la maison. Il m’a donné une série de conseils et m’a demandé
d’envoyer les filles à l’école. J’avais compris que le jour
J était venu mais je n’ai pas voulu le stresser avec mes
questions. Je lui disais que même si nous n’allions pas en
sortir victorieux, nous aurions au moins fait notre devoir,
celui d’avoir essayé. Il m’a répondu d’un ton très ferme ce
jour-là, m’affirmant qu’il croyait en notre victoire ».
Jihane Al-Sadate se rappelle le 6 Octobre comme si c’était
hier. Pour elle aussi, c’était un tournant. « Je n’ai pas pu
rester les bras croisés. Tout le pays était en ébullition.
J’ai décidé de former une équipe de bénévoles, nous avons
travaillé avec le Croissant-Rouge. Nous faisions le tour des
hôpitaux d’Egypte, offrant soins et médicaments aux blessés
de la guerre. Nous étions tous fiers de participer à la
reconstruction du pays ».
Une joie qui ne dure pas longtemps. En pleine gloire et en
célébrant l’anniversaire de la victoire du 6 Octobre, Jihane
voit tomber sous ses yeux, et à quelques pas d’elle, l’homme
de sa vie. « Je ne pouvais pas imaginer qu’il allait être
victime d’un assassinat perpétré par ses propres soldats ».
Ce jour restera à jamais gravé dans sa mémoire. « Quand je
me suis rendue à l’hôpital de Maadi, j’ai tout de suite
compris que c’était fini, qu’il n’était plus. J’ai pu lire
la nouvelle dans les yeux de tout le monde, l’équipe
médicale, les ministres ... J’ai pris mes enfants et nous
sommes allés le voir une dernière fois et lui faire le
dernier adieu ». Tout ce qu’elle voulait faire, c’était
fuir. « Tout autour de moi me rappelait ce que nous venions
de vivre ». Jihane Al-Sadate a donc décidé d’accepter la
première offre qui lui est venue d’une université américaine
lui proposant un poste de professeur expert de la femme
arabe. « J’ai mis longtemps pour comprendre que la vie doit
continuer. J’ai tout fait pour rassembler toute ma force et
soutenir mes enfants ».
Vingt-six ans après la mort de Sadate, elle trouve sa
consolation dans le fait de recevoir ses admirateurs, de
collecter tous les articles de presse qui parlent de lui, et
surtout de raconter à ses petits-enfants qui était Sadate,
leur grand-père, ce grand homme. Sa philosophie de vie ne la
quitte jamais. « Quand il était emprisonné en 1946, il m’a
dit qu’il avait découvert en prison la loi de l’existence,
c’est cette loi qui m’a aidée à surmonter la crise ». Sadate
répétait : « L’amour a triomphé en fin de compte. A travers
mille souffrances et mille peines dans la cellule numéro 54,
la souffrance cristallise la foi intérieure d’une âme, c’est
par elle que l’homme de caractère peut parvenir au fond de
lui-même. L’amour m’a apporté la foi ».
C’est ainsi que Jihane a appris que la douleur renforce.
Elle a vécu dans l’amour et survit par l’amour.
Amira
Doss