Témoignage.
Les Mémoires de la figure patriotique Eriane Youssef Saad
nous plongent en 1919 et dans le 1er journal d’un détenu
politique égyptien. Il incite aussi à revoir les tensions
confessionnelles de l’époque sous un angle nouveau.
Une histoire engagée
L’écriture
d’un journal a toujours une omniprésence que l’on ne peut
éviter. Et surtout lorsqu’il retrace des pages oubliées ou
peu connues de l’histoire du pays. C’est le cas du
témoignage de Eriane Youssef Saad, paru aujourd’hui chez Dar
Al-Chourouq, 33 ans après la mort de l’un des acteurs de la
révolution de 1919. Conservées par sa fille Leïla, ces
mémoires, sans adopter le point de vue de l’héroïsme et du
militantisme, révèlent comment l’étudiant de la faculté de
médecine, fils d’une famille copte de Mit Ghamr, a adhéré
tout naturellement au mouvement révolutionnaire. Il répond
ainsi à l’appel d’un collègue d’études pour signer, au
bureau de son frère avocat, un mandat à la délégation
égyptienne réclamant l’indépendance de l’Egypte. Et dès que
l’on arrête le leader Saad Zaghloul et ses compagnons pour
l’empêcher de partir à Versailles et de soutenir sa patrie à
la conférence de réconciliation, Eriane sort parmi des
centaines de milliers d’étudiants dans des manifestations
violemment réprimées par l’occupation britannique.
Avec la montée du mouvement patriotique et le soutien du
peuple à la cause de Saad contre les manœuvres britanniques,
Eriane Saad va donner un exemple de militantisme idéaliste.
Sa position prouvera une fois de plus comment, à travers
l’Histoire, les tensions confessionnelles sont une arme
dressée de la part des forces extérieures, que ce soit le
colon d’hier ou l’oppresseur d’aujourd’hui, afin de semer la
zizanie et le chaos parmi les deux éléments de la nation.
Toujours en l’an 1919, on annonce l’arrivée d’un comité
anglais présidé par lord Milner, ministre des Colonisations
britanniques, pour réviser les réclamations de l’Egypte.
Saad Zaghloul déclare boycotter le comité, et sera soutenu
par toute la nation, y compris le gouvernement, dont le
premier ministre Mohamad Saïd pacha démissionne en signe de
protestation à l’arrivée de Milner. Une seule personne
allait rompre l’unanimité, c’est le ministre copte Youssef
Wahba pacha qui allait former un nouveau gouvernement. Il
fallait donc se débarrasser du traître, celui qui travaille
pour le compte des Anglais et contre l’intérêt des
concitoyens. A ce moment, Eriane Saad, membre de
l’organisation de « la main noire », chargée du meurtre des
officiers britanniques, décide de tuer Youssef Wahba, et de
revendiquer ce meurtre afin qu’on n’accuse pas un musulman
dans le but de résumer la cause patriotique à de simples
tensions confessionnelles. Il élucide ainsi son raisonnement
au cours du livre : « Le mouvement patriotique serait
défiguré, taché par l’idée de minorité et de majorité, et
c’est justement le but du colon, son ultime espoir est de
prendre la minorité comme prétexte pour renforcer sa
colonisation ». Dans une première partie du livre, Eriane
relate le contexte historique de l’an 1919 et les détails de
cet attentat manqué qui lui a valu 10 ans de travaux forcés,
et dans une 2e partie, il écrit son journal à la fameuse
prison de Tora. Publié en partie dans la revue Megalleti en
1940, ce journal, écrit dans un style narratif attrayant,
avec le recul nécessaire pour un travail littéraire,
constitue l’un des premiers écrits par un détenu politique
dans l’histoire de l’Egypte moderne.
Dina
Kabil