Dans Al-Riwaïyoun (les romanciers,
1988), Ghaleb Halasa, écrivain jordanien
installé en Egypte, décrit l’univers d’une génération de militants communistes,
dont leurs expériences en prison. Il a obtenu cette année, à titre posthume, le
prix d’Encouragement de l’Etat en Jordanie.
La prison
Le
cauchemar de tout prisonnier politique, c’est qu’il ne sait pas quand il sera
libéré. Ça peut durer des mois, comme ça peut durer dix ans, ou plus. Aucun
critère précis ne définit la durée de sa détention. Un prisonnier, Mohamad
Halabi, avait été arrêté parce qu’il portait le même nom qu’un suspect. Il
avait été arrêté plusieurs fois pour la même raison. Un an après l’arrestation
de Mohamad Halabi numéro un, le suspect originel a été arrêté, et placé dans le
même dortoir que le Halabi emprisonné par erreur. Ce dernier a contacté
l’administration de la prison pour exposer son cas. L’administration lui a fait
savoir qu’elle ne pouvait rien faire. Il rédigea une requête dans laquelle il
expliquait la situation. L’administration a refusé de l’étudier ; il était
interdit d’étudier les requêtes des prisonniers.
Un
jour a eu lieu l’impossible : le suspect originel a été libéré, tandis que
Halabi numéro un restait prisonnier. Les nerfs de l’homme flanchèrent. Il se
mit à raconter son histoire à tous ceux qu’il rencontrait. Tout le monde était
au courant. Puis, ils arrêtèrent d’en parler. Quand les prisonniers
commencèrent à se montrer agacés par son histoire qu’il répétait sans cesse, il
se mit à se la raconter à lui-même. On le voyait marcher dans le couloir, se
parler à lui-même, avec forces mimiques.
L’homme
était en fait comme un avertissement hantant le cœur de tout prisonnier. Tous
tentaient d’oublier cette obsession en bougeant perpétuellement, en se
concentrant sur les problèmes quotidiens. Au moment du coucher du soleil, juste
avant l’appel, le silence enveloppait la prison. On pouvait alors voir les
prisonniers marcher dans le couloir, un par un, silencieux, le visage absent. Au
fond d’eux-mêmes, ils se répétaient la question de tous les jours : quand
viendrait enfin la fin de ce cauchemar monocorde ? Ces interrogations
s’appliquaient aussi à leur vie à venir à l’extérieur.
En
prison, l’image du monde extérieur était celle d’un monde qui tournait le dos
au prisonnier, un monde où les sentiments et les rapports des gens avaient
changé. Les maisons des amis et des proches semblaient abandonnées, occupées
par des étrangers. Même Le Caire semblait devenu une autre ville, qui ne
reconnaissait plus le prisonnier, qui l’exilait.
Pendant
les premières heures de la nuit, quand les prisonniers sont enfournés dans
leurs dortoirs et que les portes se referment sur eux, cette sensation
écrasante libère une nostalgie vaporeuse, qui touche tout le monde, en
empruntant un chemin précis. Le programme prévu pour la soirée des communistes
ce jour-là était que chacun raconte ce qu’il comptait faire au moment où il
sortirait du ministère de l’Intérieur et se retrouverait libre. Walid dit qu’il
prendrait le premier taxi pour rentrer à la maison.
— Tu
ne vas même pas marcher un peu dans la rue pour voir ce qui s’est passé dans le
monde ?, demanda Ihab, réprobateur.
— Je
verrai le monde par la fenêtre du taxi. Et toi, Ihab ?
— Moi
? J’achèterai un paquet de cigarettes entier, un paquet entier, vous entendez
les gars, et je m’installerai chez Isaevitch pour boire quatre verres de thé. Pas
l’un après l’autre. Non, je les alignerai devant moi.
— Tu
n’iras pas te changer et te laver d’abord ?, demanda Moustapha.
—
D’abord les cigarettes, lui répondit Ihab, ensuite le thé. Le reste viendra
après.
Puis
dans une ambiance blagueuse, se pointèrent les rêves : « Se laver, mettre des
habits propres, le thé et la cigarette ». On demanda aux hommes mariés : « Et
après ? ». Tout le monde se mit à rire. Tous parlaient du Caire comme si
c’était une ville familière, mais en leur for intérieur, ils la voyaient comme
une ville étrangère, dans laquelle ils entreraient en touristes.
Avec
la fin de la soirée, des petits groupes se formaient, plus intimes, et les
conversations s’adoucissaient, les sentiments s’exprimaient sans retenue. Ils
racontaient des petites histoires qui semblaient exceptionnellement belles,
avec en eux-mêmes un étonnement : dans quel monde exceptionnel vivions-nous ? !
Est-ce vraiment la vie que nous vivions ? Ils étouffaient de désir et de
regret. Commençaient alors les allers et venues dans cet étroit couloir qui
séparait les corps endormis, à remâcher des souvenirs et des rêves éveillés.
Le
matin, les prisonniers étaient plus optimistes. Des rumeurs sur une prochaine
libération circulaient, qu’ils croyaient sans discuter. Il y avait un groupe
que l’on pourrait qualifier d’« optimistes chroniques ». Adli par exemple, avec
son uniforme de prison blanc, taillé dans le tissu rêche des voiles de bateaux,
sans manche ni col (Worldrobe), son petit corps trapu, était debout dans le
soleil du matin, pour se réchauffer. Il souriait à Ihab et ce sourire
envahissait son visage tout entier, emplissant de larges rainures éclatantes
comme de l’or, et chuchota : « mabrouk ».
Ihab
se sentit envahi d’un sentiment de désir impatient : mabrouk pour quoi ?
Le
sourire de Adli se transforma en un désir impatient découvrant des dents bien
alignées :
— On
va être libérés.
—
Libérés ? Quand ça ?
— Plus
vite que tu ne le crois, répondit Adli.
Il
rit, puis ajouta qu’il avait appris cela d’un officier dans l’administration de
la prison, dont il ne pouvait divulguer le nom. Il demanda à Ihab de ne pas
diffuser cette nouvelle.
—
C’est donc du sérieux, dit Ihab.
—
C’est sérieux, mais n’en parle à personne.
Ihab
murmura la nouvelle à plusieurs personnes. A midi, un des prisonniers des
Frères musulmans s’approcha de lui et chuchota :
— On
sera libérés bientôt. C’est sûr. N’en parle à personne.
Un
matin, les communistes découvrirent que les Wafdistes avaient rangé leurs
affaires et les avaient alignées dans le couloir, devant la porte de leur
dortoir. Certains étaient installés sur leurs affaires, d’autres restaient
debout, silencieux, ou parlaient avec les prisonniers. Ils étaient tous rasés.
Ismaïl s’approcha de Fattah et lui demanda :
— Que
se passe-t-il ?
— On
va être libérés aujourd’hui, lui répondit Fattah.
—
Quelqu’un vous a prévenus ?, lui demanda Ismaïl.
En
général, les libérations sont annoncées dans le micro de la prison, et tous les
prisonniers entendent la nouvelle. Ceux qui sont libérés sont convoqués à
l’administration de la prison.
— Non,
mais aujourd’hui on est mardi et on est le quatre du mois.
— Oui,
oui, c’est le rêve de Saïd bey, répondit Ismaïl.
Environ
deux semaines après l’arrivée des Wafdistes en prison, Saïd bey avait rêvé
qu’il voyait un calendrier accroché au mur, sur lequel était inscrit « mardi »,
et le chiffre quatre, très clair. Ce rêve, pour les Wafdistes, ne pouvait avoir
qu’une seule signification : ils allaient être libérés quand le quatre du mois
tomberait un mardi. Et quand arriva ce jour, ils considéraient que leur
libération ne faisait aucun doute. Ils restèrent donc debout près de leurs
affaires. Ils étaient tellement convaincus qu’ils avaient repris les traits qui
étaient les leurs à l’extérieur. Saïd bey avait pris un air réservé pour
s’adresser aux prisonniers. Il regardait au loin quand ils lui parlaient.
Fattah était devenu nerveux et avait giflé Morsi, qui avait été emprisonné avec
les Wafdistes et faisait office de domestique dans leur dortoir.
Au
coucher du soleil, les geôliers passèrent dans le couloir en criant : « l’appel
». Tous regagnèrent leurs dortoirs, à l’exception des Wafdistes. Le geôlier
Saleh Adwan s’approcha d’eux et hurla : « l’appel ».
— On
va être libérés, dit Saïd bey.
—
Comment ça, libérés, cria Saleh. Entrez, tous.
Mais
ils ne voulaient rien entendre. Eleiwa se retira alors et revint en compagnie
d’un officier de l’administration. Il leur ordonna fermement d’entrer et de se
préparer pour l’appel.
— On
va être libérés, mon commandant, dit alors Fattah.
—
Arrêtez vos enfantillages, et entrez.
— On
est sûrs qu’on va être libérés, répéta Saïd bey.
Là,
l’officier s’emporta et se mit à hurler :
—
Comment ça ? ! Une libération annoncée par les prisonniers, alors que
l’administration n’est même pas au courant !
Il ne
restait plus aux Wafdistes qu’à regagner leur dortoir. Une heure après la fin
de l’appel, au moment où le dîner était distribué dans le dortoir des
communistes, on entendit des coups sur la porte du dortoir des Wafdistes, et
des voix qui appelaient de l’intérieur : « soldat ! ». La porte du dortoir des
Wafdistes fut ouverte. Peu après, la porte du dortoir des communistes s’ouvrit
à son tour. Eleiwa apparut :
— Un
médecin pour le dortoir des Wafdistes.
Parmi
les prisonniers communistes, il y avait trois médecins. L’un d’entre eux se
leva et suivit le geôlier. Les responsables de la distribution du repas
continuaient à se déplacer entre les groupes. Ceux qui étaient assis gardaient
les yeux fixés sur la porte ouverte du dortoir, sans interrompre leur
discusson. Certains se remettaient à manger après des soupirs.
— Ils
ont les nerfs fragiles, dit Zaki.
Il ne
s’adressait à personne en particulier. On entendit des rires çà et là. Tous
s’imaginaient que quelque chose de très drôle devait avoir lieu en ce moment
même dans le dortoir des Wafdistes.
Le
docteur Mohamad revint assez vite. Il avait la tête inclinée et un sourire aux
lèvres.
— Rien
de spécial, répondit-il aux questions qui fusaient de partout. Saïd bey
s’est évanoui.
Traduction de Dina Heshmat