Liban.
La division entre la majorité et l’opposition se
cristallise autour des présidentielles. Le Parlement a
reporté les élections à fin octobre. Un consensus reste
difficile à trouver à l’heure où les pressions étrangères
s’intensifient.
La crise aux portes de Baabda
Tout
est en attente au Liban et jusqu’à nouvel ordre. La scène
dans la rue ressemble bizarrement à hier et fort
probablement à demain. Les touristes sont toujours peu
nombreux et les barrages bien installés, surtout dans les
coins où habitent députés, ministres et chefs des différents
partis politiques. Tout le monde est dans l’attente. Même
les noces, les pièces de théâtre ont été fixées à après le
25 novembre, date butoir où il devrait y avoir un nouveau
locataire au palais de Baabda. Les Libanais étaient au
départ très optimistes, ils s’attendaient à une issue, ce 25
septembre. Pas de chance. La question qui revenait sur
toutes les lèvres revient encore : Qui succédera à Emile
Lahoud à la tête du pays ? Et plus encore, comment ? Car
l’atmosphère au Liban est loin d’être à la normale. La
séance du Parlement qui devrait permettre aux deux camps
antagonistes de parvenir à un consensus sur le nom du futur
chef de l’Etat a finalement été reportée au 23 octobre faute
de quorum, soit la majorité des deux tiers, les députés de
l’opposition ayant boycotté la séance.
Le pays est catégoriquement divisé en deux. D’un côté, il y
a la majorité, conduite par le Courant du futur, de Saad
Hariri, le Parti socialiste progressiste, de Walid
Joumblatt, les Forces libanaises, de Samir Geagea et du
parti Kataëb d’Amin Gemayel. Elle accuse l’opposition de
chercher à déstabiliser le pays pour le compte de la Syrie
et de l’Iran. Celle-ci est dirigée par les partis du
Hezbollah, le mouvement Amal, de Nabih Berri, et le Courant
patriotique libre de Michel Aoun. Elle menace d’entraver
l’élection d’un nouveau chef d’Etat si un gouvernement
d’union nationale avec minorité de blocage n’est pas
préalablement nommé. Ce jour-là, Kamal Chatila, chef du
parti de la Conférence populaire, organise un iftar à
l’hôtel Phoenicia, c’est là où résident les principaux
députés et ministres dont le mouvement est restreint pour
des mesures de sécurité. La guerre des mots reprend. Parce
qu’au Liban on parle beaucoup. Chatila qualifie l’actuel
premier ministre Fouad Siniora de Karzaï le Libanais (en
allusion au premier ministre afghan nommé par les
Américains). Mais devant les politiciens, toutes tendances
mêlées, il affirme que les Américains veulent trois Karzaïs
au Liban, un président, un autre premier ministre et un
troisième président du Parlement.
Des mots qui trouvent des réponses dans l’autre camp, avec
des accusations entre autres d’affaires pour le compte de la
Syrie. Ce qui s’est passé au Parlement n’est qu’un indice.
L’opposition et la majorité auraient besoin d’un miracle
prophétique alors que l’époque des prophètes est bien
révolue.
Le
problème avec le président libanais, c’est que son nom n’est
pas une pure affaire libanaise. C’est une affaire régionale
qui a des racines au Vatican, traverse l’océan pour
atteindre Washington, en passant par Paris et avec peut-être
un feu vert de Damas et une facture payée par Riyad. Le
Conseil de sécurité n’en est pas loin non plus. Il vient
d’appeler à la tenue d’une élection libre et régulière le 23
octobre. Des déclarations qui semblent jeter de l’huile sur
le feu. Le président du Parlement, Nabih Berri, s’est ainsi
élevé contre « l’ingérence » du Conseil de sécurité dans les
affaires libanaises.
Le président sortant est intervenu aussi et mis en garde
contre les « répercussions » que pourraient avoir sur
l’élection présidentielle et « sur la sécurité des Libanais
» les interventions étrangères dans les affaires internes de
son pays. « De telles interventions peuvent susciter la
haine et augmenter la tension sur la scène libanaise »,
a-t-il déclaré devant l’Onu.
Ingérence ? Un mot à ne pas négliger au Liban. Ingérence
syrienne et iranienne disent les uns, ingérence américaine
et française, disent les autres, et ingérence israélienne,
affirment les deux.
Et sur le fond du problème on ne saurait oublier le
Hezbollah, ses armes plus précisément. L’opposition rejette
tous les candidats sortant des rangs de la coalition du 14
mars de crainte qu’un tel président ne succombe facilement
aux pressions internationales : les résolutions 1 559 et 1
701 en particulier. En bref, il cherchera à désarmer le
Hezbollah et Israël gagnera, par l’intermédiaire des
Libanais eux-mêmes, ce qu’il n’a pu faire en faisant la
guerre. Un accord avec Tel-Aviv serait une forte probabilité
aussi en cas de succès de ces ingérences.
La majorité a ses propres soucis, elle aussi. Elle ne veut
absolument pas répéter l’expérience d’Emile Lahoud, qui
s’est aligné complètement sur l’opposition et s’est dressé
contre le gouvernement. La position de Lahoud s’interprète
peut-être par le fait que cette majorité s’est, il y a trois
ans, opposée à un prolongement de son mandat. Une
cohabitation entre un gouvernement et un président fort
éloignés dans leur position était l’une des plus dures
expériences au Liban, en temps de paix. Pendant deux ans, la
vie politique a été complètement paralysée dans le pays du
Cèdre. Toutes les décisions adoptées par le gouvernement et
devant être paraphées par le chef de l’Etat sont restées
lettre morte. Même une prime décidée par le cabinet en
faveur des militaires pour leurs efforts durant les 10 mois
de sit-in, Lahoud a refusé de l’approuver car émanant d’un
gouvernement illégitime. Un gouvernement qui qualifie le
président lui-même d’illégitime puisque reconduit sous
pression syrienne .
C’est dans le contexte de cette polémique que les
négociations se déroulent actuellement autour du nouveau
président. Elles s’articulent plus actuellement entre le
chef de la majorité parlementaire, Saad Al-Hariri, et le
président de la Chambre des députés, Nabih Berri. Ce
dernier, en tant que représentant de l’opposition, est à la
recherche d’un candidat qui serait accepté des deux parties,
une équation difficile à résoudre.
Pour la tendance dite du 14 mars : plusieurs candidats sont
retenus, d’où leur point de faiblesse. La majorité n’a pas
réussi à s’accorder sur un seul nom. Nassib Lahoud,
président du Mouvement de renouveau démocratique et ancien
ambassadeur à Washington (lire interview), semble avoir plus
de chances que les autres. La majorité se considère en droit
d’avoir un de ses candidats président de la République.
L’opposition oppose une fin de non-recevoir à la candidature
de Lahoud et ne considère pas Harb comme un candidat idéal,
puisqu’il ferait partie du mouvement du 14 mars. S’il est
élu, l’opposition aura perdu toutes ses revendications, y
compris celle de la formation d’un gouvernement d’union
nationale.
La crise de l’opposition
La faiblesse de l’opposition provient de son attitude qui
semble de pure forme sans désigner un candidat particulier.
En fait, c’est Michel Aoun, ce candidat potentiel. Et pour
des raisons inconnues, il n’a su mener sa bataille. Au cours
de ces derniers mois, il a paru comme un candidat-choc qui
adopte un langage inadmissible sur le plan politique. A
l’instar de Walid Joumblatt dans l’autre camp, il
distribuait ses accusations à gauche et à droite,
s’engageait dans des polémiques inutiles et ne s’est pas
présenté comme un candidat susceptible de rallier les deux
camps et de faire l’objet d’entente.
Le député Michel Aoun invite désormais « à un dialogue pour
déterminer les points de divergences et les résoudre ». Il
espère un dialogue « franc et public » parce que le Liban ne
devra « son salut que par l’intermédiaire de toute sa
population ». Il a assuré qu’il reconnaissait « les autres
quelles qu’en soient les doctrines et les idéologies
politiques. Mais aux autres de nous reconnaître et de
reconnaître nos droits ». Récemment il a changé de ton,
considérant que les présidentielles sont l’occasion d’une «
construction nationale sur des bases saines. Parce que tout
ce qui serait fondé sur l’erreur est appelé à s’effondrer ».
Il a mis en garde contre l’assassinat « moral permanent à
travers les mensonges » et invité à renoncer à tout ce qui
relève de « l’humeur » dans le choix d’un président. En tout
cas, cette situation était de toute façon prévisible et la
scène est réduite à des « pro-Syriens » opposés aux «
anti-Syriens ».
Le député Saad Al-Hariri, chef du Bloc de l’avenir, accuse
sans ambages la Syrie d’être à l’origine de ce
ralentissement du processus électoral. Pour lui, ce « projet
de vide est celui d’un seul régime qui est bien connu et qui
est pointé du doigt par tous les Libanais, les Arabes et la
communauté internationale ». Donc, c’est Damas l’accusé pour
Hariri. Il explique que l’objectif des contacts et des
consultations auxquels il procède n’est pas de choisir un
chef d’Etat sans discernement, mais un président libanais
qui ferait l’unanimité chez les chrétiens, les maronites en
particulier, et le Liban tout entier. Un président qui, lui,
aurait comme tâche d’assurer la présence d’un « Liban arabe
libre ». Pour Hariri, telles sont les spécifications de ce
président devant émerger suite à une conciliation.
En revanche, on relève un changement dans le ton du
président du Bloc du « changement et de la réforme ». Tout
compte fait, on ne peut que relever des discours qui prônent
tous la bonne foi mais qui semblent tous esquiver la
question fondamentale. On se demande pourquoi le Liban vit
tellement une crise qui semble remettre en cause son système
sans que la volonté nationale ne se manifeste pour débloquer
la situation. Voire d’aucuns considèrent que tout faux pas
dans ces présidentielles mènerait au chaos. C’est d’ailleurs
l’avis d’une partie des plus influentes, le Hezbollah.
Cheikh Naïm Qassem, secrétaire général de ce parti, relève :
« Depuis l’adoption de la résolution 1 559 jusqu’à présent,
et pendant trois ans, nous avons vécu des situations
difficiles et le Liban est aujourd’hui au carrefour de deux
chemins, soit succomber au projet américain, soit opter pour
un consensus national ». Les Américains ne se sont pas
encore prononcés sur les présidentielles au Liban, ils
semblent vouloir garder leur dernier mot jusqu’à la dernière
minute. Leur voix serait d’ailleurs la plus élevée sauf si
les Libanais leur coupent l’herbe sous les pieds avec encore
une fois une « démocratie consensuelle ».
En tout cas, le bilan est lourd au Liban. On dit que tout
est à refaire. « Le climat n’est pas aussi délétère qu’on
peut le penser », déclare, cependant, Berri, après une
rencontre avec le patriarche chrétien maronite, Nasrallah
Sfeir. « Si Dieu le veut, le Liban aura un président avant
le 24 novembre ».
Maher
Meqled