Corruption.
Selon un rapport du ministère du Développement
administratif, 76 % des employés de la fonction publique
perçoivent des pots-de-vin. Une étude réalisée dans 47 pays
par le PEW Research Centre vient confirmer le constat.
Etat d’alerte
Parcours d’un citoyen ordinaire dans les services de
l’administration municipale : « Bonjour. Je voudrais
m’informer sur les permis de construction, s’il vous plaît
», dit le citoyen en se présentant au service des permis. Et
l’employé de répondre : « Oui, bien sûr. Vous devez remplir
le formulaire X, présenter deux photocopies de votre carte
d’identité et avoir la signature de Y, Z et W. Ensuite, vous
allez devoir nous apporter le titre de propriété du terrain,
le croquis du bâtiment et avoir l’approbation des ingénieurs
X et Y. Un employé de nos services viendra ensuite examiner
les lieux ». Après un véritable parcours du combattant, le
citoyen parvient à s’approprier ce fameux formulaire et à le
signer par X et Y. Mais au moment de le présenter au
guichet, une surprise l’attend. « Désolé M., il est presque
14h, nous n’aurons pas le temps car nous allons fermer,
passez un autre jour ». Le citoyen, un peu énervé, rétorque
: « Mais j’habite loin et voudrais en finir, il n’est pas
encore 14h ». Il est intercepté par la voix de l’employé : «
Nous sommes au mois de Ramadan M. Enta kollak nazar. (à vous
de voir) ». Le citoyen a effectivement compris de quoi il
s’agit. Il a immédiatement sorti de sa poche 20 L.E. et l’a
fourré dans la main de l’employé.
Cette scène assez caricaturale se répète quotidiennement des
milliers de fois dans les bureaux de l’administration. Et
vous l’avez sûrement vécu au moins une fois. Elle est assez
symptomatique de l’état de corruption qui règne parmi les
employés de ce secteur.
Le dernier rapport du ministère du Développement
administratif confirme donc un état de fait. Il parle de 76
% des employés de la fonction publique en Egypte, soit 3,5
millions d’employés, qui perçoivent des dessous-de-table
durant l’exercice de leur fonction. Absence de contrôle ou
mauvaise gestion ? En fait, les évolutions politiques et
économiques durant les 50 dernières années sont en partie
responsables de la situation. Depuis les années 1970, l’Egypte
combine le système socialiste hérité de l’époque nassérienne
avec le système libéral adopté par Sadate. Les inconvénients
des deux systèmes ont fait que la corruption a pris de
l’ampleur. D’un côté, il y a des fonctionnaires très mal
payés dont les conditions de vie sont extrêmement précaires.
De l’autre, les nouvelles classes aisées, fruit du
libéralisme tous azimuts, qui sont prêtes à payer pour
obtenir les services souhaités.
Mais, cette tendance s’est accrue ces dernières années. La
vente d’organismes du secteur public et la suppression des
subventions ont accentué la pauvreté et élargi le fossé
entre riches et pauvres avec comme conséquence directe une
aggravation du phénomène de la corruption. « Aujourd’hui, le
petit employé doit faire face aux difficultés de la vie et à
la hausse des prix. Il n’a d’autre choix que d’accepter la
corruption et il trouve les prétextes moraux et sociaux pour
agir ainsi. Ce qui est grave, c’est que la corruption des
petits employés n’est plus considérée comme corruption. On
lui donne d’autres appellations et on tente de la justifier
par tous les moyens », affirme le Dr Abdel-Rahmane Tawfiq,
expert en gestion administrative.
La corruption administrative est très répandue dans certains
secteurs comme les municipalités, les douanes ou les impôts.
Elle est pratiquée sous différentes appellations :
Ikramiyates (sommes versées par largesse) pistons et autres
commissions devenues désormais monnaie courante. Mais outre
les évolutions économiques, des considérations d’ordre
pratique ont contribué à aggraver le phénomène. C’est ce
qu’affirme la conseillère Nagwa Sadeq, vice-présidente du
Parquet administratif. « Dans de nombreuses administrations,
le citoyen ne dispose d’aucune indication ou renseignement
sur les procédures qu’il doit accomplir. Dans ces
conditions, il est obligé de recourir à des facilitateurs
pour obtenir ce qu’il veut et payer de l’argent en échange
de ce service », souligne-t-elle. Et d’ajouter : « Le
problème est qu’il est très difficile de détecter ce genre
de délits. Nous le savons lorsque des plaintes nous
parviennent des citoyens. En même temps, il n’y a pas de
mécanismes réels pour lutter contre le phénomène. Les
sanctions sont quasi-inexistantes », assure Nagwa Sadeq.
Pour certains, c’est le climat politique qui favorise la
corruption. C’est ce que pense Réfaat Al-Saïd, président du
parti du Rassemblement unioniste progressiste (UPI), gauche.
« Le régime est corrompu, il est tout à fait normal que les
fonctionnaires grands ou petits acceptent et justifient la
corruption », dit-il.
Quant à Moustapha Elwi, professeur de sciences politiques à
l’Université du Caire, il pense que le secteur administratif
dans son ensemble a besoin d’une réforme afin d’améliorer
les compétences professionnelles et techniques des employés.
« Et plus important encore, l’Etat doit améliorer les
salaires des employés afin de leur assurer un niveau de vie
acceptable. En même temps, il faut mettre en place des
mécanismes de contrôle rigoureux », conclut Elwi.
Une étude réalisée dans 47 pays par le PEW Research Centre,
un centre américain de recherches indépendant, et publiée
ces derniers jours relève que l’Egypte arrive en deuxième
position parmi les pays du Proche-Orient en matière de
corruption administrative, derrière le Liban.
Dans certains secteurs, les sommes impliquées sont
colossales. L’Organisme de contrôle administratif a
récemment annoncé avoir ouvert une enquête sur un certain
nombre d’employés ayant placé des sommes colossales allant
de 3 à 20 millions de L.E. dans les banques. Parmi eux, un
ingénieur dans une municipalité ... .
Ola Hamdi
Chérif Soliman