Presse.
Les condamnations à des peines de prison se succèdent et les
mesures de protestation s’organisent. La tension entre
journalistes et gouvernement reste très vive.
L'heure est a l'escalade
Près de 200 personnes se sont rassemblées jeudi soir devant
le siège du Syndicat des journalistes au Caire pour
protester, notamment contre les condamnations de
journalistes. Et les rédacteurs en chef de 15 journaux ont
aussi décidé une grève de parution, le 7 octobre, pour
protester contre la « campagne acharnée contre la presse
libre en Egypte ».
« Cette décision souligne la solidarité des journalistes. Il
s’agit de porter le débat à un autre niveau où les lecteurs
se trouvent directement impliqués ... C’est aussi un message
que captent bien les organisations de défense des droits de
l’homme à travers le monde », affirme Abdallah Al-Sennawi,
rédacteur en chef de l’hebdomadaire Al-Arabi. Mais cette
démarche, qui n’est prise qu’en cas de force majeure, ne
saurait être perpétuée indéfiniment, du fait de la charge
financière qu’elle implique pour les journaux, mais aussi
parce qu’elle porte la marque d’une passivité silencieuse au
moment où l’on a besoin le plus de hausser la voix.
Ce que veulent les journalistes, relayés par leur syndicat,
c’est d’abord et en premier lieu que le Parti National
Démocrate (PND, au pouvoir) appelle ses membres, qui œuvrent
à couvert à retirer les plaintes qu’ils avaient déposées
contre les journalistes, mais la réunion prévue samedi d’un
comité syndical avec le président du Conseil suprême de la
presse, et secrétaire général du PND, Safouat Al-Chérif, a
été reportée sine die à cause de l’hospitalisation du
président du syndicat, Galal Aref.
Le climat est donc de plus en plus tendu, surtout après les
nouvelles condamnations à des peines de prison survenues la
semaine dernière. Les derniers concernés furent le rédacteur
en chef du quotidien du parti libéral d’opposition Al-Wafd,
Anouar Al-Hawwari, et deux de ses journalistes. Ceux-ci ont
été condamnés, la semaine dernière, à deux ans de prison
ferme pour avoir « porté atteinte au prestige de la justice
». D’après les plaignants, onze avocats, Al-Wafd a « déformé
» des propos du ministre en lui attribuant des propos
humiliants pour l’ensemble du corps juridique.
Ce qui porte à treize le nombre de journalistes condamnés à
des peines de prison, dont cinq rédacteurs en chef. C’est
donc le bilan des deux dernières semaines. Un bilan qui
témoigne d’une baisse nette dans le plafond de tolérance
dont bénéficie, depuis pas très longtemps, la presse écrite.
Parallèlement, un avocat, Samir Al-Chichtawi, a porté
plainte auprès du procureur général contre le rédacteur en
chef du quotidien indépendant Al-Badil, Mohamad Sayed Saïd,
l’accusant d’avoir propagé de « fausses informations » sur
la santé du président. Toujours la semaine dernière, un
autre tribunal a condamné quatre journalistes, dont le
rédacteur en chef de Sawt Al-Oumma, Waël Al-Ebrachi, à un
mois de prison pour publication de « fausses informations »
sur un homme d’affaires. Al-Ebrachi faisait déjà partie des
quatre rédacteurs en chef condamnés, il y a deux semaines, à
un an de prison pour avoir « nui à l’intérêt général » dans
des articles critiquant le régime. Ce procès avait été
initié par le même M. Chichtawi, membre du PND.
Une série déconcertante mais apparemment bien concertée qui
risque de préoccuper les milieux journalistiques pour des
mois à venir. Ceux-ci y décèlent une intention du régime de
restreindre la liberté des journalistes dans le cadre d’une
campagne de répression plus large.
Beaucoup y voient la marque de fin du règne. Cette campagne
vise à museler la presse à un moment où la succession du
président Moubarak pouvait se conclure en faveur de son fils
Gamal, estiment beaucoup d’analystes.
« Le processus politique des années 2005/2006 n’a abouti à
aucun résultat au niveau de la démocratisation, bien au
contraire. A une exception près : la liberté de la presse en
est sortie gagnante », analyse Mohamad Al-Sayed Saïd, qui
doit comparaître le 11 octobre devant le Parquet de la
sûreté de l’Etat. « Il s’agit donc de saper la liberté de
presse qui, aujourd’hui, représente le seul chemin vers le
changement », poursuit-il. Ce bras de fer n’a jamais cessé
mais il gagne en force. Il y a un an, le combat se déroulait
aux portes du Parlement, lors de l’amendement de la loi sur
la presse. Alors que la majorité des députés (PND) voulaient
inclure une clause prévoyant la peine de prison pour les cas
d’atteinte à l’intégrité financière, le président Moubarak
était intervenu dans un coup de théâtre pour donner victoire
aux journalistes.
Or cette fois-ci, rien n’indique ce genre de Happy End. Le
champ de bataille se situant dans les cours de justice, ce
sont des membres du PND qui multiplient les plaintes, comme
la loi leur permet, estimant que le président, son parti, ou
son gouvernement ont été insultés. Une guerre par
procuration que lance le régime, juge-t-on. « Ces verdicts
montrent que le régime utilise la justice pour attaquer les
journalistes », lance Mohamad Abdel-Qoddous, responsable au
Syndicat des journalistes.
Comme pour renforcer les suspicions, le Conseil suprême de
la justice, une instance proche du gouvernement et dont la
tutelle est contestée par beaucoup de juristes, a mis en
garde la semaine dernière les journalistes en indiquant que
« tout commentaire publié sur un verdict peut constituer un
crime dans la mesure où cela représente une tentative
d’influencer le cours de la justice et de s’y ingérer ».
De quoi augurer de nouveaux verdicts .
Chérif Albert