A 48 ans, le comédien Chérif Mounir fait tête d’affiche, pour la première
fois, avec son film Al-Chayatine (les diables). Il vient également de récolter
trois prix
internationaux pour Qas we lazq
(copier-coller). Son dada est la qualité.
L’aventurier des salles obscures
Incarnation
parfaite de l’anti-héros, Chérif Mounir est parmi ces acteurs qui ont réussi à
sortir du carcan dans lequel leurs premiers succès les avaient vite
emprisonnés. Il a en effet imposé « acteur » à côté de l’étiquette de comique
léger, pour lequel il reste majoritairement acclamé. Ainsi a-t-il mis son
talent au service de grands films et s’est fait plaisir avec des rôles moins
importants. Ses airs de gentil-mauvais garçon, son sourire en coin, sa
réputation de chasseur de grands-petits rôles ont fait de lui un acteur
emblématique.
C’est
enfin, et après une carrière déjà parsemée de reconnaissances critiques, que
Chérif Mounir gagne, dans les grandes largeurs, celles publiques. Il enchaîne
coup sur coup deux grands films avec deux caractères totalement différents, Qas
we lazq (copier-coller) avec Hanane Tork, suivi d’Al-Chayatine (les diables)
avec la Syrienne Joumana Mourad et la Libanaise Dolly Chahine. Une dernière
fiction qui compte parmi les films d’action en vogue récemment dans le cinéma
égyptien. « Je considère Al-Chayatine (les diables) parmi mes films les plus
importants, vu son idée inspirée de la série des contes et aventures pour
adolescents Al-Chayatine al-talatachar (les 13 diables). En outre, c’est mon
premier grand rôle et c’est la première fois que je me retrouve responsable
tout seul d’un film ». Depuis des semaines, il ne parle que du film et ne fait
que suivre les préparatifs de sa sortie en salles, s’assurant que tout va bien.
Le succès vient récompenser un long parcours parsemé de désillusions.
Chérif
Mounir n’a pas connu en fait une jeunesse dorée. De cette enfance difficile à
Mansoura ensuite au Caire pour les conditions instables du travail de son père,
il a développé très tôt un grand sens de l’humour. Il a bien failli être
policier comme le souhaitait son papa, mais comme il le dit bien, « La police
c’est bien, mais le cinéma c’est mieux ! ». Cependant, il a eu la chance
d’avoir une mère qui voulait le voir grandir auprès des gens cultivés, afin
qu’il soit familier avec ce qu’elle considérait comme « le vrai monde ».
Passionné
de musique, il apprend la batterie — drums — en autodidacte. Face à la sévérité
de son père, il jouait même de l’accordéon en cachette, de peur de perdre toute
liaison avec son seul amour à l’époque : la musique. C’est ainsi très tôt qu’il
a éprouvé le besoin de canaliser par la musique une énergie extraordinaire, et
les représentations devant ses camarades de classe seront plus tard suivies par
une tournée de groupes de jazz et de musique pop.
Il a
eu vraiment de la chance en rencontrant le poète Salah Jahine, qui a pris en
charge de le transformer en un artiste. « J’étais l’ami de son fils,
aujourd’hui poète, Bahaa Jahine. Je ne savais pas qu’il était le fils de Salah
Jahine jusqu’au jour où je leur ai rendu visite. Salah Jahine a été le premier
à détecter mon talent de comédien, il m’a conseillé de devenir acteur, disant
que mes cheveux clairs, mes yeux verts et mon sens de l’humour allaient m’aider
», raconte Chérif Mounir.
Toutefois,
son propre père s’opposait à toute tentative artistique, surtout après l’échec
de son fils trois fois au bac ! Furieux, il l’a chassé de la maison et l’a
poursuivi par ses critiques. Jusqu’au jour où il a reçu un coup de fil du poète
Salah Jahine qui lui a demandé de lui céder la surveillance de Chérif et de
couvrir ses frais d’études. Et c’est plus tard, dans le salon de Jahine, qu’il
a pu rencontrer la majorité des stars et intellectuels de l’époque.
«
Chassé de chez moi, je suis allé vivre chez un ami dans le quartier d’Al-Sayeda
Zeinab pendant toute l’année scolaire, alors que Jahine couvrait toutes mes
dépenses et les frais des leçons particulières jusqu’à ce que j’aie obtenu mon
bac. Il m’a donné 12 chèques de 25 L.E. chacun. Il a même chargé le comédien
Mohamad Métoualli de m’entraîner avant les tests de sélection de l’Institut des
arts dramatiques. C’est pourquoi je le considère comme mon père spirituel ».
Comme
bon nombre d’acteurs, sa rencontre avec la comédie se fera par le plus grand
des hasards. Un jour, à peine arrivé dans les locaux de l’institut, il a
entendu par un copain qu’il y avait une audition pour un nouveau
télé-feuilleton , Rehlet al-millione (le voyage des millions). « Le doyen, le
Dr Fawzi Fahmi à l’époque, a proposé au comédien Mohamad Sobhi le nom du
musicien Chérif Salama pour participer au feuilleton. Mais Sobhi n’a capté que
le prénom, Chérif, et a pensé que c’était moi la personne choisie ! Alors, et
sans attendre d’être informé par le doyen, je suis allé à la répétition, et je suis
resté dans un coin, pendant plus de deux heures à attendre Mohamad Sobhi. J’avais
de la chance car Chérif Salama n’était pas libre pour assister aux répétitions,
alors Sobhi m’a dit : c’est toi qui va jouer le rôle ! ».
Il
officie dans des rôles secondaires certes mais cela dit, devant la caméra de
grands réalisateurs. Si l’on doit juger la carrière d’un acteur à la qualité
des metteurs en scène qui l’embauchent, alors Chérif Mounir peut être classé
parmi les grands comédiens de sa génération. Avec Ahmad Badreddine, c’est l’une
des références du drame télévisé : Rehlet al-millione, ensuite Bakiza we
Zaghloul, et surtout avec Ismaïl Abdel-Hafez dans la deuxième partie du
feuilleton Layali Al-Helmiya (nuits du quartier Al-Helmiya). « J’ai demandé
franchement au réalisateur de me changer le rôle du jeune coureur qui m’a été
accordé, pour jouer le personnage sérieux de Nagui Al-Samahi ».
Bien
que le public ait été déçu de ne pas le retrouver dans un rôle comique, la
performance n’en est pas restée moins admirable entre folie, douleur et
tragédie. Toutefois, Chérif Mounir ne renonce pas et opère après un petit
détour vers la comédie, avec le feuilleton Zéab al-gabal (loups de la
montagne), lequel a permis enfin aux spectateurs et aux professionnels du
cinéma de redécouvrir un acteur.
Mais,
il a fallu attendre le feuilleton Ghadéboune we ghadébate (furieux et
furieuses) pour que Chérif se fasse un nom. Le show deviendra en effet un grand
succès grâce à la large palette de personnages, tous plus bouffons les uns que
les autres, interprétés par Chérif Mounir. C’est sur cette vague ascendante que
les propositions cinématographiques vont affluer et permettre à l’acteur
d’atteindre enfin son objectif. Il porte des habits féminins dans le film
Hystéria (hystérie) devant Ahmad Zaki. Un rôle qui a engagé toute une polémique
sur les limites des acteurs dans le jeu des rôles féminins. Toutefois, toutes
les heures passées devant son miroir à travailler ses muscles faciaux et à
choisir sa façon de marcher n’ont pas été insignifiantes. Le film a été un
succès, et le personnage est lancé. « J’avoue avoir eu peur en lisant le
scénario de ce film. J’ai passé des jours à réfléchir car je craignais qu’un
tel rôle mette dans l’embarras mes enfants, mais c’est mon amour pour les
aventures artistiques qui m’a aidé à trancher l’affaire », se souvient-il.
Il
continue à recevoir des scénarios qu’il refuse fermement, pour la simple raison
: chercher à être différent sur écran. « A mon avis, l’une des clés du succès
est de savoir dire non lorsqu’il le faut », avoue-t-il. Et d’ajouter : « J’ai
passé des jours sans avoir même de quoi acheter 5 litres d’essence pour ma
voiture, préférant rester emprisonné chez moi, que de me résigner et d’accepter
des rôles qui ne me plaisaient pas ». Une obstination dont le coût a été payé
également par sa famille.
Il
n’oublie jamais lorsque sa mère était gravement malade et avait besoin d’une
intervention chirurgicale au cœur alors qu’il n’avait pas l’argent nécessaire. Par
reconnaissance, il n’hésitait pas à porter sa tendre maman en montant les
escaliers en l’absence d’un ascenseur pour lui faire éviter l’effort. « Ma mère
était vraiment la personne la plus importante et la plus chère de ma vie. Elle
a beaucoup souffert et a tout fait pour que je devienne artiste et comédien. Malheureusement,
la mort l’a privée de voir le fruit de ses efforts », dit-il d’une voix cassée
et amère.
Il
était souvent critiqué par ses collègues, lui reprochant d’être trop sélectif. «
J’ai refusé de jouer dans la troupe théâtrale de Mohamad Sobhi pour être
indépendant de toutes entités artistiques ! J’ai refusé également de travailler
avec la star Adel Imam, disant au régisseur que je refuse de paraître dans deux
ou trois scènes sans grande importance, et qu’un jour je partagerais la vedette
avec Imam ».
Ce
jour est arrivé, et 19 ans plus tard, Chérif Mounir a participé à titre
égalitaire avec Adel Imam au film Ariss men guéha amniya (prétendant de la
sécurité). « J’étais surpris qu’Imam se soit souvenu bien de cet ancien
incident et il m’a félicité d’avoir eu la force de décider ». Le comédien n’est
guère satisfait tant qu’il ne remet pas en jeu sa carrière...
Séduite
par cette persévérance, la productrice Esséad Younès l’a engagé pour Sahar
al-layali (nuits blanches). Ce film de Hani Khalifa, fait de lui le « chouchou
» de tous les jeunes en 2001. Le rôle lui va comme un gant, la lecture d’un bon
scénario et le souhait de tourner avec un groupe de jeunes acteurs lui ont fait
accepter ce nouveau challenge. Ensuite, ce fut le rendez-vous avec d’autres
succès dans Ouija de Khaled Youssef et Al-Torbini d’Ahmad Medhat.
Il
manquait cependant une couleur à la palette de Chérif Mounir. Alors, il a été
le narrateur, prêtant uniquement sa voix, dans le film Baheb al-cima (j’aime le
cinoche). Et en 2004, il ajoute une nouvelle corde à son arc devenant
présentateur d’émissions télévisées sur les chaînes satellites. Le tout peut
être également émaillé d’apparition en « guest-star » dans le film Taymour we
Chafiqa dans une scène finale qui n’a duré que 30 secondes. « J’ai beaucoup
aimé le fait de paraître dans les seuls moments de joie qu’éprouve l’héroïne du
film, incarnée par Mona Zaki. La nécessité de s’entraider est le propre de
notre génération ».
Mounir
peut passer deux ou trois semaines dans les studios loin de sa femme et de ses
trois enfants, Asmaa, Fouad et la petite Farida. « Je suis du genre Si Al-Sayed
(père autoritaire comme le personnage de Naguib Mahfouz), un vrai maître à la
maison, mais j’essaye de mêler sévérité et esprit ouvert quant à l’éducation de
mes enfants. Car les temps changent et les dangers se multiplient ». Là, c’est
le père qui parle et non le comédien aux aventures périlleuses.
Yasser Moheb