Rencontre avec Doris Lessing
Mohamed Salmawy
La
célèbre romancière britannique Doris Lessing a su qu’elle a
remporté le prix Nobel de littérature quand elle est rentrée
chez elle après avoir rendu visite à son fils qui était
hospitalisé. Elle a trouvé les journalistes et les
photographes à son attente devant sa maison. Ils voulaient
savoir son sentiment après l’annonce de l’attribution du
prix.
Elle répondit en plaisantant, alors que l’étonnement se
dessinait sur son visage : « Donnez-moi quelque temps pour
que je puisse retrouver les mots que je dois prononcer dans
une occasion pareille. J’ai été surprise par la nouvelle,
d’autant plus que j’avais complètement oublié ce prix depuis
environ 40 ans ».
Lessing, âgée de 88 ans, racontait que son nom était à
plusieurs reprises proposé pour recevoir le prix. Selon
elle, depuis 40 ans elle figurait sur la liste du prix qui,
en général, ne comporte pas plus de 5 noms. Mais son nom a
pris du recul face à d’autres qui ont remporté le prix ces
dernières années, à tel point que personne ne prévoyait
qu’il lui serait attribué. D’ailleurs, elle-même l’avait
oublié.
Mais
vraisemblablement, l’Académie suédoise qui choisit le
lauréat du prix Nobel n’a pas oublié la grande écrivaine
britannique qui militait depuis toujours pour les causes des
femmes et des noirs. Elle a également lutté contre la
discrimination sous toutes ses formes depuis qu’elle a
commencé l’écriture au milieu du siècle dernier.
L’intérêt que portait Doris à la femme était bien plus
général et plus global que l’émancipation de la femme ou le
féminisme. C’est ce qu’elle a tenu à me clarifier il y a
environ 20 ans à Londres.
Alors que l’académie suédoise a expliqué que son choix s’est
fait pour récompenser « la conteuse épique de l’expérience
féminine », je me rappelle bien la colère qui s’est emparée
d’elle lorsque je lui avais posé une question sur son statut
en tant qu’écrivaine féministe. Elle me dit ce jour-là : «
Ne croyez pas ces femmes. Leur vision de la société est
superficielle et naïve. Elles ne voient le monde qu’à partir
d’un prisme étroit, qui illustre dans leur fantasme un monde
inexistant. Un monde qu’elles imaginent, habité uniquement
par les femmes et sans hommes ».
En réalité, cette clarification que m’avait apportée Doris
il y a 20 ans a figuré dans les raisons mentionnées par le
comité Nobel pour lui attribuer le prix. Le comité Nobel la
décrivait par ces mots : « Elle a réussi avec scepticisme,
ardeur et une force visionnaire à scruter une civilisation
divisée ».
Lors de notre première rencontre, j’ai remarqué sa petite
taille. Son apparence n’était pas celle d’une écrivaine. Si
je n’avais pas vu ses photos, je ne l’aurais jamais connue
lorsque je suis allé la voir à la Bibliothèque publique dans
laquelle elle m’avait donné rendez-vous. Elle avait plutôt
l’apparence d’une femme qui pratique de petits métiers, tel
que le ménage ou la cuisine. Mais dès que la conversation a
commencé, j’ai immédiatement remarqué qu’elle avait un grand
cœur, qui sympathise avec tout ce qui est humain et
progressiste et qu’elle peut difficilement être classée dans
les cadres intellectuels traditionnels. Elle est une
militante de gauche convaincue, mais elle transcende
l’idéologie marxiste. Elle est également militante des
causes de la femme, mais elle va au-delà du classement
féministe étroit.
J’ai dit à Doris Lessing : Vous avez beaucoup défendu dans
vos romans le droit perdu de la femme, notamment dans votre
célèbre roman The Golden Notebook, qui est considéré comme «
le manifeste » du mouvement féministe.
— Oui, mais à travers ce livre, je défendais une créature
humaine indépendamment de son sexe. Je ne suis pas touchée
par cette obsession envers l’autre sexe que je retrouve chez
beaucoup de militantes féministes. Pour moi, la libération
de la femme ne se réalise que dans le cadre de la libération
de l’homme. Parce que d’habitude, son arriération est due à
celle de l’homme.
Cette vision globale de la libération de la femme chez Doris
Lessing l’a poussée à une époque à se joindre aux
communistes britanniques, lorsqu’elle s’est rendue pour la
première fois en Angleterre après sa naissance en Iran 1919
et après avoir vécu en Rhodésie (Zimbabwe) en Afrique.
La cause féministe chez Doris Lessing fait partie d’une plus
grande cause, celle de l’homme, à laquelle le communisme
croyait avoir trouvé une solution au milieu du siècle
dernier. Si le communisme a découvert ses carences peu avant
la fin du siècle, Doris Lessing, quant à elle, n’a pas pris
aussi longtemps pour parvenir à ce constat. Je me rappelle
lorsque je l’ai interrogée sur l’effondrement de l’idéologie
marxiste en Union soviétique à l’époque de Michaël
Gorbatchev, bien avant la chute du Mur de Berlin, elle
déclara : L’idéologie communiste est en train de s’effondrer
et connaîtra une chute prochaine. Mais les grands principes
sur lesquels elle a reposé vont survivre, et en premier lieu
la justice sociale.
L’intérêt de Doris Lessing à la pensée marxiste remonte à
ses premières années d’écriture lorsqu’elle était encore à
la fleur de l’âge. A l’époque, elle subvenait à ses besoins
après avoir quitté l’école à l’âge de 13 ans et la maison de
ses parents à l’âge de 15 ans. Elle s’est ensuite vite
mariée, puis a divorcé. Elle avait commencé à lire beaucoup
en politique et en sociologie et a ensuite publié ses
premiers écrits. Elle adhéra au « Club des écrivains de la
gauche », un club socialiste, où elle a rencontré son
deuxième époux, dont elle porte toujours le nom. Il s’agit
de l’ambassadeur de l’Allemagne de l’Est en Ouganda, qui y
trouva la mort pendant la rébellion contre le président Idi
Amin Dada en 1979.
Suite à son divorce en 1949, Lessing est rentrée à Londres
et elle publia son premier roman, The Grass Is Singing qui
l’a rendue célèbre. Ses autres œuvres se sont alors succédé
avec Going Home, qui parle de la discrimination raciale en
Afrique du Sud, et The Good Terrorist qui parle d’un groupe
de terroristes de gauche.
Doris Lessing est ainsi la deuxième femme blanche défenseur
des noirs qui devient lauréate du Prix Nobel de littérature
après la célèbre écrivaine d’Afrique du Sud Nadine Gordimer.
Elle est également la 11e écrivaine à obtenir le prix depuis
sa création il y a 106 ans. En fêtant dans quelques jours
ses 88 ans, Doris Lessing est l’un des lauréats du prix
Nobel les plus âgés, après Raymond Devis, lauréat du prix de
physique en 2002, qui était son aîné de 5 jours seulement.
La valeur matérielle du prix lorsqu’il fut attribué à notre
grand écrivain Naguib Mahfouz, 19 ans plus tôt, ne dépassait
pas un million de L.E. Aujourd’hui, il vaut l’équivalent de
9 millions de L.E. Doris, quant à elle, ne sait pas quoi en
faire.