Al-Ahram Hebdo, Opinion | Mohamed Salmawy , Rencontre avec Doris Lessing
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 Semaine du 24 au 30 octobre 2007, numéro 685

 

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Opinion

Rencontre avec Doris Lessing 

Mohamed Salmawy 

La célèbre romancière britannique Doris Lessing a su qu’elle a remporté le prix Nobel de littérature quand elle est rentrée chez elle après avoir rendu visite à son fils qui était hospitalisé. Elle a trouvé les journalistes et les photographes à son attente devant sa maison. Ils voulaient savoir son sentiment après l’annonce de l’attribution du prix. 

Elle répondit en plaisantant, alors que l’étonnement se dessinait sur son visage : « Donnez-moi quelque temps pour que je puisse retrouver les mots que je dois prononcer dans une occasion pareille. J’ai été surprise par la nouvelle, d’autant plus que j’avais complètement oublié ce prix depuis environ 40 ans ».

Lessing, âgée de 88 ans, racontait que son nom était à plusieurs reprises proposé pour recevoir le prix. Selon elle, depuis 40 ans elle figurait sur la liste du prix qui, en général, ne comporte pas plus de 5 noms. Mais son nom a pris du recul face à d’autres qui ont remporté le prix ces dernières années, à tel point que personne ne prévoyait qu’il lui serait attribué. D’ailleurs, elle-même l’avait oublié.

Mais vraisemblablement, l’Académie suédoise qui choisit le lauréat du prix Nobel n’a pas oublié la grande écrivaine britannique qui militait depuis toujours pour les causes des femmes et des noirs. Elle a également lutté contre la discrimination sous toutes ses formes depuis qu’elle a commencé l’écriture au milieu du siècle dernier.

L’intérêt que portait Doris à la femme était bien plus général et plus global que l’émancipation de la femme ou le féminisme. C’est ce qu’elle a tenu à me clarifier il y a environ 20 ans à Londres.

Alors que l’académie suédoise a expliqué que son choix s’est fait pour récompenser « la conteuse épique de l’expérience féminine », je me rappelle bien la colère qui s’est emparée d’elle lorsque je lui avais posé une question sur son statut en tant qu’écrivaine féministe. Elle me dit ce jour-là : « Ne croyez pas ces femmes. Leur vision de la société est superficielle et naïve. Elles ne voient le monde qu’à partir d’un prisme étroit, qui illustre dans leur fantasme un monde inexistant. Un monde qu’elles imaginent, habité uniquement par les femmes et sans hommes ».

En réalité, cette clarification que m’avait apportée Doris il y a 20 ans a figuré dans les raisons mentionnées par le comité Nobel pour lui attribuer le prix. Le comité Nobel la décrivait par ces mots : « Elle a réussi avec scepticisme, ardeur et une force visionnaire à scruter une civilisation divisée ».

Lors de notre première rencontre, j’ai remarqué sa petite taille. Son apparence n’était pas celle d’une écrivaine. Si je n’avais pas vu ses photos, je ne l’aurais jamais connue lorsque je suis allé la voir à la Bibliothèque publique dans laquelle elle m’avait donné rendez-vous. Elle avait plutôt l’apparence d’une femme qui pratique de petits métiers, tel que le ménage ou la cuisine. Mais dès que la conversation a commencé, j’ai immédiatement remarqué qu’elle avait un grand cœur, qui sympathise avec tout ce qui est humain et progressiste et qu’elle peut difficilement être classée dans les cadres intellectuels traditionnels. Elle est une militante de gauche convaincue, mais elle transcende l’idéologie marxiste. Elle est également militante des causes de la femme, mais elle va au-delà du classement féministe étroit.

J’ai dit à Doris Lessing : Vous avez beaucoup défendu dans vos romans le droit perdu de la femme, notamment dans votre célèbre roman The Golden Notebook, qui est considéré comme « le manifeste » du mouvement féministe.

— Oui, mais à travers ce livre, je défendais une créature humaine indépendamment de son sexe. Je ne suis pas touchée par cette obsession envers l’autre sexe que je retrouve chez beaucoup de militantes féministes. Pour moi, la libération de la femme ne se réalise que dans le cadre de la libération de l’homme. Parce que d’habitude, son arriération est due à celle de l’homme.

Cette vision globale de la libération de la femme chez Doris Lessing l’a poussée à une époque à se joindre aux communistes britanniques, lorsqu’elle s’est rendue pour la première fois en Angleterre après sa naissance en Iran 1919 et après avoir vécu en Rhodésie (Zimbabwe) en Afrique.

La cause féministe chez Doris Lessing fait partie d’une plus grande cause, celle de l’homme, à laquelle le communisme croyait avoir trouvé une solution au milieu du siècle dernier. Si le communisme a découvert ses carences peu avant la fin du siècle, Doris Lessing, quant à elle, n’a pas pris aussi longtemps pour parvenir à ce constat. Je me rappelle lorsque je l’ai interrogée sur l’effondrement de l’idéologie marxiste en Union soviétique à l’époque de Michaël Gorbatchev, bien avant la chute du Mur de Berlin, elle déclara : L’idéologie communiste est en train de s’effondrer et connaîtra une chute prochaine. Mais les grands principes sur lesquels elle a reposé vont survivre, et en premier lieu la justice sociale.

L’intérêt de Doris Lessing à la pensée marxiste remonte à ses premières années d’écriture lorsqu’elle était encore à la fleur de l’âge. A l’époque, elle subvenait à ses besoins après avoir quitté l’école à l’âge de 13 ans et la maison de ses parents à l’âge de 15 ans. Elle s’est ensuite vite mariée, puis a divorcé. Elle avait commencé à lire beaucoup en politique et en sociologie et a ensuite publié ses premiers écrits. Elle adhéra au « Club des écrivains de la gauche », un club socialiste, où elle a rencontré son deuxième époux, dont elle porte toujours le nom. Il s’agit de l’ambassadeur de l’Allemagne de l’Est en Ouganda, qui y trouva la mort pendant la rébellion contre le président Idi Amin Dada en 1979.

Suite à son divorce en 1949, Lessing est rentrée à Londres et elle publia son premier roman, The Grass Is Singing qui l’a rendue célèbre. Ses autres œuvres se sont alors succédé avec Going Home, qui parle de la discrimination raciale en Afrique du Sud, et The Good Terrorist qui parle d’un groupe de terroristes de gauche.

Doris Lessing est ainsi la deuxième femme blanche défenseur des noirs qui devient lauréate du Prix Nobel de littérature après la célèbre écrivaine d’Afrique du Sud Nadine Gordimer. Elle est également la 11e écrivaine à obtenir le prix depuis sa création il y a 106 ans. En fêtant dans quelques jours ses 88 ans, Doris Lessing est l’un des lauréats du prix Nobel les plus âgés, après Raymond Devis, lauréat du prix de physique en 2002, qui était son aîné de 5 jours seulement.

La valeur matérielle du prix lorsqu’il fut attribué à notre grand écrivain Naguib Mahfouz, 19 ans plus tôt, ne dépassait pas un million de L.E. Aujourd’hui, il vaut l’équivalent de 9 millions de L.E. Doris, quant à elle, ne sait pas quoi en faire.

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