Iraq - Turquie.
La situation à la frontière est de plus en plus tendue.
Malgré les appels à la retenue, Ankara se dit résolue à
écraser les rebelles kurdes à l’intérieur du territoire
iraqien.
Guerre d’enchères
Une
nouvelle escalade à la frontière turco-iraqienne a ravivé
les craintes d’un embrasement régional alors que la
situation, tendue depuis près de deux semaines, ne fait que
s’aggraver. De violents combats entre l’armée turque et les
rebelles kurdes ont éclaté dimanche. Selon les médias turcs,
quelque 200 combattants du Parti des travailleurs du
Kurdistan (PKK), qui se seraient infiltrés depuis le
territoire iraqien, ont tué douze soldats. L’armée turque a
par la suite tué 32 séparatistes dans les accrochages les
plus violents de ces dernières années dans la zone très
escarpée de l’embuscade contre les soldats, située à
proximité de la frontière iraqienne, dans la province de
Hakkari (extrême sud-est). Cette nouvelle escalade est
intervenue quelques jours après le feu vert du Parlement
turc à des incursions militaires turques contre les repaires
des rebelles situés dans la montagne iraqienne.
S’agit-il donc d’une provocation de la part du PKK alors que
le gouvernement turc, particulièrement exaspéré ces derniers
temps, se dit prêt à tout pour écraser la rébellion ? Tout
porte à croire donc que le choix de cette période par le PKK
pour lancer une attaque d’une telle envergure n’est pas
fortuit. En effet, pour les Kurdes de Turquie, la
conjoncture actuelle est propice pour le maximum de
pressions en vue de mettre en avant leurs revendications et
éventuellement les obtenir. Avec la large autonomie dont
jouit le Kurdistan iraqien, le chaos qui prévaut en Iraq, la
position de Bagdad ainsi que celle des Américains qui en
découlent, les Kurdes misent sur une chose : que Washington
et la communauté internationale exercent davantage de
pressions sur le gouvernement d’Ankara. Les Etats-Unis
craignent qu’une intervention turque contre le PKK dans le
nord de l’Iraq ne déstabilise la région contrôlée par leurs
alliés kurdes iraqiens. En effet, face aux perspectives
d’incursion militaire, les Etats-Unis et l’Union européenne
ont invité la Turquie à la retenue, craignant qu’une
opération de grande ampleur dans le nord de l’Iraq ne
déstabilise davantage la région. Mais la situation est
compliquée. Le premier ministre turc, Recep Tayyip Erdogan,
se trouve toutefois soumis à la pression grandissante de
l’opinion et de l’armée. La Turquie respecte l’intégrité
territoriale de l’Iraq mais « ne tolérera pas l’aide et le
soutien au terrorisme », dit un communiqué officiel publié
dimanche soir après une réunion de crise des hauts
responsables civils et militaires du pays.
Les calculs des Kurdes d’Iraq
De l’autre côté de la frontière, c’est évidemment
l’inquiétude qui règne. Le président iraqien, Jalal
Talabani, un Kurde, a demandé au PKK de cesser le combat et
de se muer en organisation politique. « S’ils persistent à
vouloir combattre, ils devront quitter le Kurdistan iraqien
», a-t-il déclaré. Mais Talabani a aussi pris le risque
d’attiser la colère d’Ankara, jugeant impossible de livrer à
la Turquie les chefs du PKK retranchés dans les montagnes.
En même temps, le Parlement iraqien a voté dimanche une
motion condamnant la menace militaire turque, tout en
exigeant le départ du PKK de l’Iraq et en appelant le
gouvernement à prendre « les mesures appropriées ».
De son côté, Massoud Barzani, dirigeant de la région kurde
du Nord iraqien, qui jouit d’une large autonomie, a déclaré
qu’elle se défendrait si les forces turques lançaient une
incursion et attaquaient des objectifs kurdes. « Nous
n’allons pas nous laisser entraîner dans la guerre entre le
PKK et les Turcs, mais si la région du Kurdistan est visée,
nous défendrons la population », a expliqué Barzani après
avoir rencontré le président iraqien.
En fait, pour les Kurdes d’Iraq, il ne s’agit pas uniquement
de défendre leur territoire, mais aussi leurs acquis. Les
Kurdes d’Iraq sont convaincus que la tension actuelle avec
la Turquie vise à faire table rase de leur « expérience »,
celle d’une région autonome et prospère, qui inquiète Ankara
mais aussi le pouvoir central à Bagdad. Leurs responsables
ont, ces derniers jours, répété que les menaces proférées
par Ankara d’une incursion visant des rebelles kurdes vont
au-delà de l’élimination du PKK. Massoud Barzani, s’est
d’ailleurs déclaré « totalement déterminé à défendre notre
expérience démocratique, la dignité de notre peuple et
l’intégrité de notre territoire ».
Depuis qu’il a été placé sous protection des Etats-Unis en
1991 après la guerre du Golfe, le Kurdistan a pris ses
distances avec l’Etat central iraqien. Il s’est doté d’un
Parlement, d’un gouvernement et d’un président, et son
autonomie est reconnue dans la Constitution de 2005.
L’économie y est florissante, soutenue par la perspective de
trouver dans le sous-sol de nouvelles ressources
pétrolières. La sécurité y est assurée par environ 100 000
peshmergas (combattants), qui ont lutté depuis des
générations contre le régime de Bagdad et n’entendent pas
aujourd’hui lui céder la place. « La Turquie voit d’un
mauvais œil l’expérience fédérale en Iraq et craint que ce
fédéralisme ne débouche sur la création d’un Etat
indépendant », commente l’analyste politique kurde et
journaliste Sami Shorash, cité par l’AFP. « Les Kurdes
craignent que la Turquie ne détruise leur expérience »,
assure-t-il, et qu’elle « n’interfère » dans un processus
souhaité par les Kurdes qui devrait aboutir au rattachement
de Kirkouk et de ses champs de pétrole à la province kurde.
Pour l’heure, les autorités iraqiennes ont été discrètes sur
cette question, mais le rattachement de Kirkouk au Kurdistan
est un dossier explosif qui ne peut que relancer les
craintes d’un morcellement encore plus grand de l’Iraq au
moment où les différends ethniques et confessionnels
atteignent leur paroxysme.
Abir
Taleb