A partir de petits détails anodins de la vie de tous les
jours, Sayed Al-Bahrawi
perce les profondeurs des âmes et la complexité des
relations entre les hommes. Tiré de son dernier livre Hédab
wa wédiane (éditions Afaq), Le voyage du Courlis est un
extrait touchant avec une simplicité toute en nuances.
Le voyage du courlis
1
Personne d’entre nous n’imagina la fin du voyage.
Il y avait sans doute d’autres genres de craintes, de
petites querelles à propos des enfants, des petites
blessures à cause des chutes dans la piscine, des tensions
entre les belles-sœurs et les sœurs.
Quant à moi, j’étais sorti du village, envahi par un
sentiment profond celui d’être frappé par le mauvais œil. Je
portais en moi une grande angoisse qui m’empêchait de
savourer le début du voyage comme il se devait. Ce voyage
annuel que nous faisions ensemble tous les ans, voilà 10
années, ma mère, ma femme, mes neveux et mes nièces en plus
des épouses des enfants arrivées, il y a trois ans, dans la
famille.
Ma femme et moi venions de rentrer de plusieurs voyages à
l’étranger. Ma mère et ma sœur, elles revenaient d’une omra*
toutes heureuses et en bonne santé, chose étrange surtout
pour ma mère qui portait sur ses épaules 80 années
d’oppression, de pauvreté et de familières maladies.
Nous les avions reçus au Caire et nous avions repris la
route du village dans ma voiture renouvelée et dans celle de
ma femme qui montra une efficacité étonnante dans ce trajet
pour le village puis dans le voyage.
Dans le village, nous avions attendu une semaine jusqu’à la
date du voyage. Elle se passa dans les accueils et les
souhaits de bon retour et dans les petits souvenirs que ma
mère distribuait avec bonheur et précaution afin qu’ils
puissent suffire à tout le monde ainsi que les histoires des
querelles qui avaient eu lieu entre ma mère et ma sœur
durant la Omra et qu’elles racontaient avec de petites
pointes de sarcasme et de gaieté … Nous avions tous remarqué
qu’elles étaient revenues plus proches et plus solidaires
alors qu’elles portaient auparavant une sorte de haine
enfouie qui cachait une relation complexe entre une mère et
sa fille ou une fille et une mère qui n’avait pas réussi —
de manière générale — à donner à sa fille, comme il se
devait, la tendresse d’une mère. Plus tard, une des filles
avoua que sa mère n’avait, jamais, pardonné à sa mère ni à
son père de l’avoir mariée trop jeune. Le mouvement des
voitures entre ma maison et celle de ma sœur attirait
l’attention. Les voisins se tenaient çà et là. Notre garage
ne pouvait contenir qu’une seule voiture. Il nous fallait
laisser une des deux voitures à l’extérieur. Quelquefois,
les deux voitures étaient parquées à l’extérieur à cause de
la paresse.
Mon voisin le Hag Abdel-Maaboud me demanda un jour si l’on
faisait des travaux dans le garage.
Je répondis que non. Il dit : « Fais rentrer la voiture dans
le garage pour que Dieu la préserve ». Plus tard, les filles
racontèrent des histoires similaires sur des dires
semblables répétés par les voisins.
2
Je n’étais pas encore sorti des blessures de ma dernière
relation.
La jeune fille m’avait quitté. Elle avait détruit une part
de mon orgueil ainsi que ma confiance en moi-même. Elle
laissa ma relation avec ma femme Amira plutôt froide. En
fait, mon épouse avait perdu toute confiance en moi et en la
possibilité d’une continuité de la relation. L’année s’était
écoulée dans ce sentiment de doute, d’attente et d’anxiété.
Cet état de choses perdurait. Moi-même, je ne savais pas au
juste ce que je vivais avec cette jeune fille. Etait-ce de
l’amour ? S’était-il terminé ou en restait-il quelque chose
?
Mes nièces avaient partagé cette crise, avec ses joies et
ses peines, avec moi. Elles m’avaient soutenu et m’avaient
aidé chacune à sa manière et selon sa façon de concevoir la
vie et sa relation avec mon épouse. Elles en sont sorties
avec de nombreuses cicatrices que je souhaitais compenser
dans ce voyage.
Elles vivaient, elles aussi, des états d’angoisse et de
tension ; leur vie ne manquant pas de difficulté entre le
travail éreintant et l’avenir obscur à tous les niveaux.
Une seule s’était mariée et avait accouché de deux enfants.
Même celle-là n’était pas très satisfaite de son mariage.
Une grande ambition matérielle tout à fait légale et un
manque de possibilités et d’adaptation rendaient les choses
difficiles. Les autres n’avaient pas réussi à se marier ou à
vivre un amour adéquat. Elles vivaient — ensemble — des
tensions déclarées et d’autres diffuses qui se soldaient
quelquefois par des disputes.
Les deux fils et leur femme ne furent pas d’accord sur la
période de ce voyage. Ils ne pouvaient pas tous partir,
laissant derrière eux leurs maisons, leurs champs et leurs
bêtes sans que quelqu’un n’en prenne soin. D’habitude,
chacun des maris partait pour la moitié de la période. Cette
année, une des deux épouses était enceinte et elle était
dans ses derniers mois. La crainte d’un avortement possible
l’empêcha de se joindre à nous. Abir demeura ainsi que sa
fille Hoda avec Ahmad et son épouse Nawal et leur fils
Achraf. Mahmoud se joignit à nous pour conduire la seconde
voiture.
3
Nous nous partageâmes, au hasard, les deux voitures à
l’exception de Mahmoud et moi-même, qui nous occupions de la
conduite. Ma mère demanda d’être dans la grande voiture.
Amira, ma sœur et sa fille Soad avec Saïd, le petit de Mona,
se joignirent à nous tout à fait par hasard. Dans l’autre
voiture, il y avait Hamed, le mari de Mona, et sa fille Soha
avec les autres filles Soad et Sanaa.
Je m’installai devant le volant avec à mes côtés ma femme et
derrière moi directement ma sœur et à côté d’elle ma mère
puis Saïd et Soad.
Les portes bloquées, les voitures s’ébranlèrent. Je choisis
avec précaution de prendre un chemin qui nous écartait des
autres demeures de la famille pour que personne ne sache que
nous partions en estivage. Car il ne semblait pas logique
pour eux qui portaient les signes ostentatoires de leur
religiosité, à savoir la barbe et le voile que celui qui
revient de la Omra parte directement au bord de la mer.
Quant à moi, je fuyais les yeux des jeunes orphelins que
j’avais emmenés, plusieurs fois, avec moi, il y a quelques
années.
Au début de la route agricole, Hamed me fit plusieurs signes
comme quoi il voulait prendre un café. En effet, il venait
directement du Caire et portait sur le visage les traces du
sommeil. Je ralentis la voiture et m’approchai de lui pour
lui dire : « A Damanhour ». Je pensais à ce charmant café
ombragé où nous nous étions arrêtés auparavant et où nous
avions passé des heureux moments en buvant du thé, du café
et des boissons glacées.
Cette année, nous avions agi de la même manière. Nous étions
heureux d’être ensemble. Nous prîmes plusieurs photos comme
l’an dernier sans la présence de Abir et Hoda mais avec
Salwa, qui était de la partie après avoir terminé son
magistère qui l’avait empêchée de se joindre à nous l’année
dernière. Je me souviens que l’année dernière, nous l’avions
contactée sur le téléphone portable pour partager avec elle
notre joie et pour, également la taquiner. Ma mère et ma
sœur étaient apparemment très heureuses de manière
inhabituelle ainsi que Mahmoud, Mona, leurs enfants et son
mari. Quant à Salwa et Soad, leur tension réprimée était
bien évidente malgré leurs efforts pour la cacher. Sanaa la
plus jeune était dans les nuages, mais sans trop se faire
remarquer.
Amira essayait de se faire avec le groupe et de dépasser la
tension qui s’était forgée entre elle et moi avant d’arriver
au café.
Elle avait remarqué que j’étais surmené et avait proposé de
conduire à ma place. Mais elle ne semblait pas dans un bon
moud ce qui la rendait nerveuse au volant. Je repris donc la
conduite. Elle ne dit rien. Mais je savais combien elle
était sensible et douce et combien elle pouvait se sentir
blessée par n’importe quel geste, remarque ou reproche.
Après le café, nous reprîmes notre élancement. Avec la même
répartition, sauf pour Soad qui se joignit à l’autre
voiture. Mona prit sa place. Ainsi, la répartition des rôles
devint-elle claire : la grande voiture du pouvoir et des
vieux et la petite voiture des jeunes. De même que pour les
enfants nous avions Saïd alors que dans l’autre voiture, il
y avait Soha, la plus jeune. Ils s’étaient sans doute rendu
compte de cette division des rôles car subitement et sans
préavis — comme un signe de différence et de revanche contre
nous — ils se mirent à applaudir et à chanter à voix haute.
Très vite, ils chantèrent pour de bon et semblèrent heureux.
Certains d’entre nous essayèrent d’agir de même, mais sans
succès.
Nous poursuivîmes notre chemin en longeant Alexandrie, en
direction de la route désertique pour arriver à la route de
Marsa Matrouh. Là-bas, nous nous arrêtâmes pour demander ce
qu’il nous restait pour prendre la route du Courlis. Je leur
dis que c’était au kilo 68 alors qu’ils insistaient qu’une
centaine de kilos restaient encore à faire.
Nous nous lançâmes toutes sortes d’accusations alors que
nous poursuivions notre route. Je faisais attention à ce que
leur voiture reste en premier pour qu’il ne leur arrive
rien. Pourtant, et sur l’insistance de Saïd, je les
dépassais jusqu’à notre arrivée à Borg Al-Arab. Il était
clair alors qu’Al-Hammam n’était pas loin, suivi de
Marbella, des Rouwad puis du Courlis. J’étais satisfait que
nous n’étions plus loin et que le vrai délassement se fera
bientôt au bord de la mer.
Traduction de Soheir Fahmi