Al-Ahram Hebdo, Littérature | Sayed Al-Bahrawi, Le voyage du courlis
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Rédacteur en chef Mohamed Salmawy
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 Semaine du 24 au 30 octobre 2007, numéro 685

 

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Littérature

A partir de petits détails anodins de la vie de tous les jours, Sayed Al-Bahrawi perce les profondeurs des âmes et la complexité des relations entre les hommes. Tiré de son dernier livre Hédab wa wédiane (éditions Afaq), Le voyage du Courlis est un extrait touchant avec une simplicité toute en nuances. 

Le voyage du courlis 

1 

Personne d’entre nous n’imagina la fin du voyage.

Il y avait sans doute d’autres genres de craintes, de petites querelles à propos des enfants, des petites blessures à cause des chutes dans la piscine, des tensions entre les belles-sœurs et les sœurs.

Quant à moi, j’étais sorti du village, envahi par un sentiment profond celui d’être frappé par le mauvais œil. Je portais en moi une grande angoisse qui m’empêchait de savourer le début du voyage comme il se devait. Ce voyage annuel que nous faisions ensemble tous les ans, voilà 10 années, ma mère, ma femme, mes neveux et mes nièces en plus des épouses des enfants arrivées, il y a trois ans, dans la famille.

Ma femme et moi venions de rentrer de plusieurs voyages à l’étranger. Ma mère et ma sœur, elles revenaient d’une omra* toutes heureuses et en bonne santé, chose étrange surtout pour ma mère qui portait sur ses épaules 80 années d’oppression, de pauvreté et de familières maladies.

Nous les avions reçus au Caire et nous avions repris la route du village dans ma voiture renouvelée et dans celle de ma femme qui montra une efficacité étonnante dans ce trajet pour le village puis dans le voyage.

Dans le village, nous avions attendu une semaine jusqu’à la date du voyage. Elle se passa dans les accueils et les souhaits de bon retour et dans les petits souvenirs que ma mère distribuait avec bonheur et précaution afin qu’ils puissent suffire à tout le monde ainsi que les histoires des querelles qui avaient eu lieu entre ma mère et ma sœur durant la Omra et qu’elles racontaient avec de petites pointes de sarcasme et de gaieté … Nous avions tous remarqué qu’elles étaient revenues plus proches et plus solidaires alors qu’elles portaient auparavant une sorte de haine enfouie qui cachait une relation complexe entre une mère et sa fille ou une fille et une mère qui n’avait pas réussi — de manière générale — à donner à sa fille, comme il se devait, la tendresse d’une mère. Plus tard, une des filles avoua que sa mère n’avait, jamais, pardonné à sa mère ni à son père de l’avoir mariée trop jeune. Le mouvement des voitures entre ma maison et celle de ma sœur attirait l’attention. Les voisins se tenaient çà et là. Notre garage ne pouvait contenir qu’une seule voiture. Il nous fallait laisser une des deux voitures à l’extérieur. Quelquefois, les deux voitures étaient parquées à l’extérieur à cause de la paresse.

Mon voisin le Hag Abdel-Maaboud me demanda un jour si l’on faisait des travaux dans le garage.

Je répondis que non. Il dit : « Fais rentrer la voiture dans le garage pour que Dieu la préserve ». Plus tard, les filles racontèrent des histoires similaires sur des dires semblables répétés par les voisins.

2 

Je n’étais pas encore sorti des blessures de ma dernière relation.

La jeune fille m’avait quitté. Elle avait détruit une part de mon orgueil ainsi que ma confiance en moi-même. Elle laissa ma relation avec ma femme Amira plutôt froide. En fait, mon épouse avait perdu toute confiance en moi et en la possibilité d’une continuité de la relation. L’année s’était écoulée dans ce sentiment de doute, d’attente et d’anxiété. Cet état de choses perdurait. Moi-même, je ne savais pas au juste ce que je vivais avec cette jeune fille. Etait-ce de l’amour ? S’était-il terminé ou en restait-il quelque chose ?

Mes nièces avaient partagé cette crise, avec ses joies et ses peines, avec moi. Elles m’avaient soutenu et m’avaient aidé chacune à sa manière et selon sa façon de concevoir la vie et sa relation avec mon épouse. Elles en sont sorties avec de nombreuses cicatrices que je souhaitais compenser dans ce voyage.

Elles vivaient, elles aussi, des états d’angoisse et de tension ; leur vie ne manquant pas de difficulté entre le travail éreintant et l’avenir obscur à tous les niveaux.

Une seule s’était mariée et avait accouché de deux enfants. Même celle-là n’était pas très satisfaite de son mariage. Une grande ambition matérielle tout à fait légale et un manque de possibilités et d’adaptation rendaient les choses difficiles. Les autres n’avaient pas réussi à se marier ou à vivre un amour adéquat. Elles vivaient — ensemble — des tensions déclarées et d’autres diffuses qui se soldaient quelquefois par des disputes.

Les deux fils et leur femme ne furent pas d’accord sur la période de ce voyage. Ils ne pouvaient pas tous partir, laissant derrière eux leurs maisons, leurs champs et leurs bêtes sans que quelqu’un n’en prenne soin. D’habitude, chacun des maris partait pour la moitié de la période. Cette année, une des deux épouses était enceinte et elle était dans ses derniers mois. La crainte d’un avortement possible l’empêcha de se joindre à nous. Abir demeura ainsi que sa fille Hoda avec Ahmad et son épouse Nawal et leur fils Achraf. Mahmoud se joignit à nous pour conduire la seconde voiture. 

3 

Nous nous partageâmes, au hasard, les deux voitures à l’exception de Mahmoud et moi-même, qui nous occupions de la conduite. Ma mère demanda d’être dans la grande voiture. Amira, ma sœur et sa fille Soad avec Saïd, le petit de Mona, se joignirent à nous tout à fait par hasard. Dans l’autre voiture, il y avait Hamed, le mari de Mona, et sa fille Soha avec les autres filles Soad et Sanaa.

Je m’installai devant le volant avec à mes côtés ma femme et derrière moi directement ma sœur et à côté d’elle ma mère puis Saïd et Soad.

Les portes bloquées, les voitures s’ébranlèrent. Je choisis avec précaution de prendre un chemin qui nous écartait des autres demeures de la famille pour que personne ne sache que nous partions en estivage. Car il ne semblait pas logique pour eux qui portaient les signes ostentatoires de leur religiosité, à savoir la barbe et le voile que celui qui revient de la Omra parte directement au bord de la mer.

Quant à moi, je fuyais les yeux des jeunes orphelins que j’avais emmenés, plusieurs fois, avec moi, il y a quelques années.

Au début de la route agricole, Hamed me fit plusieurs signes comme quoi il voulait prendre un café. En effet, il venait directement du Caire et portait sur le visage les traces du sommeil. Je ralentis la voiture et m’approchai de lui pour lui dire : « A Damanhour ». Je pensais à ce charmant café ombragé où nous nous étions arrêtés auparavant et où nous avions passé des heureux moments en buvant du thé, du café et des boissons glacées.

Cette année, nous avions agi de la même manière. Nous étions heureux d’être ensemble. Nous prîmes plusieurs photos comme l’an dernier sans la présence de Abir et Hoda mais avec Salwa, qui était de la partie après avoir terminé son magistère qui l’avait empêchée de se joindre à nous l’année dernière. Je me souviens que l’année dernière, nous l’avions contactée sur le téléphone portable pour partager avec elle notre joie et pour, également la taquiner. Ma mère et ma sœur étaient apparemment très heureuses de manière inhabituelle ainsi que Mahmoud, Mona, leurs enfants et son mari. Quant à Salwa et Soad, leur tension réprimée était bien évidente malgré leurs efforts pour la cacher. Sanaa la plus jeune était dans les nuages, mais sans trop se faire remarquer.

Amira essayait de se faire avec le groupe et de dépasser la tension qui s’était forgée entre elle et moi avant d’arriver au café.

Elle avait remarqué que j’étais surmené et avait proposé de conduire à ma place. Mais elle ne semblait pas dans un bon moud ce qui la rendait nerveuse au volant. Je repris donc la conduite. Elle ne dit rien. Mais je savais combien elle était sensible et douce et combien elle pouvait se sentir blessée par n’importe quel geste, remarque ou reproche.

Après le café, nous reprîmes notre élancement. Avec la même répartition, sauf pour Soad qui se joignit à l’autre voiture. Mona prit sa place. Ainsi, la répartition des rôles devint-elle claire : la grande voiture du pouvoir et des vieux et la petite voiture des jeunes. De même que pour les enfants nous avions Saïd alors que dans l’autre voiture, il y avait Soha, la plus jeune. Ils s’étaient sans doute rendu compte de cette division des rôles car subitement et sans préavis — comme un signe de différence et de revanche contre nous — ils se mirent à applaudir et à chanter à voix haute. Très vite, ils chantèrent pour de bon et semblèrent heureux. Certains d’entre nous essayèrent d’agir de même, mais sans succès.

Nous poursuivîmes notre chemin en longeant Alexandrie, en direction de la route désertique pour arriver à la route de Marsa Matrouh. Là-bas, nous nous arrêtâmes pour demander ce qu’il nous restait pour prendre la route du Courlis. Je leur dis que c’était au kilo 68 alors qu’ils insistaient qu’une centaine de kilos restaient encore à faire.

Nous nous lançâmes toutes sortes d’accusations alors que nous poursuivions notre route. Je faisais attention à ce que leur voiture reste en premier pour qu’il ne leur arrive rien. Pourtant, et sur l’insistance de Saïd, je les dépassais jusqu’à notre arrivée à Borg Al-Arab. Il était clair alors qu’Al-Hammam n’était pas loin, suivi de Marbella, des Rouwad puis du Courlis. J’étais satisfait que nous n’étions plus loin et que le vrai délassement se fera bientôt au bord de la mer.

Traduction de Soheir Fahmi

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* Petit pèlerinage à La Mecque.

 

 




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