Bibliotheca alexandrina.
La Bibliothèque ? C’est beau, c’est un objet de fierté, mais
on ne s’y rend jamais. Tous les Alexandrins n’ont pas
rejoint la foule des intellectuels. Reportage.
Un lieu de promenade préféré
Il
suffit de s’asseoir sur la corniche, juste en face de la
Bibliothèque d’Alexandrie, pour avoir l’une des meilleurs
vues de ce merveilleux bâtiment. « La Bibliothèque
d’Alexandrie est l’un des plus beaux et plus importants
bâtiments en Egypte. Les touristes viennent la visiter de
tous les coins du monde », dit Moustapha Sobhi, un jeune
Alexandrin d’un ton assez fier. Mais il ne faudrait surtout
pas s’étonner de savoir qu’il n’a jamais, lui, pensé à s’y
rendre.
La Bibliothèque représente sûrement une importance pour la
majorité des Alexandrins, mais dans certaines limites. Ils
parlent de sa construction magnifique, de son importance sur
le plan international, de sa richesse mais souvent sans oser
s’y approcher. Et ils répètent qu’elle s’adresse surtout aux
élites. Des points de vue qu’ils échangent sans avoir la
curiosité d’y pénétrer pour connaître la réalité de ces
rumeurs. « J’ai bien sûr beaucoup entendu parler de la
Bibliothèque. On en parle souvent à Alexandrie mais je n’ai
jamais eu la curiosité d’aller la visiter », affirme Mona
Riyad, femme au foyer qui se promenait avec son mari sur la
corniche.
De l’autre côté de la Bibliothèque, à la rue Port-Saïd, la
situation n’est pas bien différente. Des centaines
d’étudiants remplissent cette rue étroite où se trouvent les
facultés de lettres, d’économie, de droit, de pédagogie et
de tourisme et hôtellerie. Tous étudiants soient-ils, ils
restent à l’extérieur de la Bibliothèque, les gens se
baladent, parfois ils jettent un coup d’œil mais toujours
sans penser y entrer. « Si je vais sortir avec mes enfants,
je crois que j’irai passer la journée dans un jardin public
ou aller au cinéma plutôt que de venir les enfermer ici »,
lance Samah Nasser, employée dans une entreprise d’un ton
moqueur.
Une grande barrière sépare fortement les Alexandrins de leur
Bibliothèque. C’est uniquement ceux qui s’y rendent qui y
sont influencés, mais pour l’homme de la rue, la
Bibliothèque ne représente qu’un nouveau bâtiment, très bien
construit qui est placé au centre de leur ville.
Un grand nombre d’entre eux qui ont visité la Bibliothèque
n’ont pas pensé à y revenir. Même l’exception confirme la
règle. Tamer Abdel-Salam, employé de banque, affirme qu’il
s’est rendu par hasard pour un travail à la Bibliothèque,
mais qu’il a été par la suite séduit. « Depuis, j’y vais
régulièrement toutes les semaines. Je suis devenu un accro
». La crise culturelle bat son plein dans la rue. En effet,
la direction est accusée par ce public alexandrin de ne pas
présenter une diversité de livres. Ce sont uniquement des
ouvrages de référence plutôt que des livres de
divertissement. « La direction devrait faire en sorte
d’essayer de répondre à tous les goûts. Actuellement, elle
ne s’adresse qu’aux étudiants. Mais où sont les autres ? »,
réplique Sara Gamal, étudiante en troisième année de
lettres. Raison qui explique peut-être pourquoi la présence
de cette bibliothèque n’a réussi à toucher qu’une catégorie
minime d’Alexandrins. Il y aurait peut-être une erreur de la
direction qui n’arrive toujours pas à attirer un public
autre que les étudiants, mais c’est peut-être le contraire,
la mentalité des citoyens qui devrait s’ouvrir de plus en
plus pour connaître la vraie valeur d’un tel endroit. Une
chose est sûre : il reste encore beaucoup à faire pour que
les Alexandrins puissent se rendre compte du grand intérêt
que représente cette bibliothèque.
Plus on se rapproche de l’entrée de la Bibliothèque, plus on
a des chances de rencontrer des gens qui s’y intéressent.
Ici, on voit de nombreux groupes touristiques, des
excursions d’écoles et des étudiants visitant le lieu. Les
flashs des caméras clignotent dans tous les sens. De petits
groupes de jeunes se dirigent vers les portes de la
Bibliothèque. « Nous avons une recherche à faire pour la
faculté alors on vient presque chaque jour à la Bibliothèque
car elle contient des références qu’on ne peut trouver nulle
part ailleurs », remarque Asmaa Hassan, étudiante en
troisième année de droit. Dans un autre coin, une grande
famille de sept personnes attend les tickets. Un père de
famille, Ahmad Al-Béheiri, a emmené toute sa progéniture, y
compris l’oncle qui vient d’arriver du gouvernorat du Fayoum
à la Bibliothèque : « La présence de cette bibliothèque ici
dans notre ville nous honore et nous donne de la fierté. A
chaque fois que nous avons un invité d’un autre gouvernorat,
nous n’hésitons pas à l’emmener ici. Et d’ailleurs, ils ont
tous été éblouis ». Une réaction très égyptienne somme
toute. On est fier de nos pyramides, de nos temples et de
bien d’autres, tout en pensant qu’ils sont là pour la parade
: une bonne propagande en direction de l’étranger.
D’ailleurs, il ne faut surtout pas croire que tous ceux qui
se trouvent dans l’entrée de la Bibliothèque s’y dirigent
forcément. Un grand nombre d’entre eux n’est là que pour se
balader. L’entrée de la Bibliothèque est devenue l’un des
lieux les plus importants pour les rencontres amoureuses.
Il suffit de s’y asseoir un peu pour entendre les
conversations entre couples. Voilà qu’une demoiselle appelle
son fiancé sur son portable pour lui donner rendez-vous à la
Bibliothèque tandis qu’une autre dit à son copain qui
l’accompagne : « Tu sais bien que la Bibliothèque est le
seul endroit où je peux te rencontrer.
Je ne
sors pas ailleurs ».
Chaïmaa Abdel-Hamid