Bibliotheca alexandrina.
L’heure est au bilan cinq ans après son inauguration. Si
elle suscite encore des controverses sur son action
culturelle, elle a le mérite d’avoir redonné à Alexandrie
une partie d’un rôle qu’elle avait perdu au profit du Caire.
Le triomphe du numérique
Octobre
2007. Effervescence ... des va-et-vient continuels. On
monte, on descend les escaliers. Les téléphones sonnent sans
cesse. Très peu de signes de tension pourtant. L’atmosphère
est plutôt vivante. Le directeur général passe. Il ouvre une
porte et se retrouve devant trois jeunes, yeux figés devant
les écrans de leurs ordinateurs. Tapes amicales sur les
épaules. « Courage mes enfants. Quand est-ce que le
documentaire sera-t-il prêt ? », demande Ismaïl Séragueddine
aux monteurs. Des images d’Alexandre le grand, des
Ptolémées, de la ville d’Alexandrie, de l’incendie de
l’ancienne bibliothèque ... 21 minutes pour retracer
l’histoire de la Bibliotheca Alexandrina. Le temps est donc
à la fête. Occasion ? Cinq ans depuis l’inauguration de la
nouvelle bibliothèque. Cette institution n’est-elle
pas « vie et destin », comme l’avait écrit le professeur
Moustapha Al-Abbadi, qui fut à l’origine de la résurrection
de ce lieu symbole ou « phare de la connaissance ». Un
impressionnant cylindre à partie plongée dans l’eau, haut de
onze étages, le soleil levant de la culture égyptienne
s’impose facilement aux regards des Alexandrins qui
sillonnent la corniche.
La Bibliotheca a cependant du mal à renaître de ses cendres
pour faire rayonner intellectuellement la ville, en dépit
des chiffres colossaux. En cinq ans, elle a ouvert ses
portes à environ 3 millions de visiteurs, elle abrite 255
000 livres, 1 900 employés, 7 centres de recherches, 6
galeries d’art, 5 centres d’exposition, 3 musées et possède
un budget de 110 millions de livres égyptiennes. « Cela
voudrait dire que c’est un lieu vivant, un foisonnement
continuel », précise Séragueddine. (Lire entretien). Les
chiffres sont-ils une preuve de son rayonnement ou
simplement représentent-ils un seul aspect d’une évaluation
plus élargie ? La Bibliotheca Alexandrina ne devrait-elle
pas être conçue autrement ? Une institution, un réseau, un
lieu d’interaction qui devrait réparer un schéma culturel en
pleine fissure. Ainsi lui reproche-t-on d’avoir opté pour
l’élite intellectuelle au détriment d’une population
intellectuellement moins initiée. Les gens ont parfois peur
de s’y approcher (lire reportage page 5).
Youssef Al-Qaïd, écrivain et membre de la commission de
langues et lettres de la bibliothèque, ne le cache pas. «
Les intellectuels, les chercheurs se sont retrouvés, ont
discuté ... mais le citoyen ordinaire, je ne l’ai pas
remarqué ». On dit que son objectif est autre « une fenêtre
égyptienne sur le monde et une fenêtre mondiale sur l’Egypte
». L’interprétation est difficile, mais se situe dans cette
pensée de faire revivre un mythe. Du coup, la bibliothèque
acquiert son intérêt « plutôt par sa forme gigantesque et le
sentiment de nostalgie qu’elle fait revivre chez les
citoyens », déplore Alaa Khaled, poète et rédacteur de la
revue alexandrine Amkena (lieux).
La faute est-elle aux Egyptiens ou à la bibliothèque, les
premiers rêvaient semble-t-il des Ptolémées qui avaient
réussi à rassembler tous les livres et savants du monde dans
la ville méditerranéenne. La nouvelle Bibliotheca, elle, a
voulu le faire autrement. Elle veut sans doute être de son
temps. Elle mise sur les sciences et l’informatique. A ce
jour, elle est la seule au monde possédant une copie de
l’Archive Internet, ce système américain de consultation des
archives du web, et dont l’original se trouve en Californie.
Le Digital Lib Federation, une sorte de fédération qui
rassemble les plus importantes bibliothèques américaines
pour élaborer les critères des bibliothèques numériques, n’a
depuis sa création en 1995, accepté qu’une seule
bibliothèque, la Britannique puis en 2005, l’Alexandrina.
Celle-ci est aujourd’hui l’un des cinq partenaires de la
Bibliothèque numérique mondiale. Ce n’est pas pour rien. En
fait, en matière de sciences et de nouvelles technologies,
le rôle de la bibliothèque est très peu contesté. Branch
Blumberg, Ceorges Charpak, Ryoji Noyori ... 18 Nobel ont
trouvé leur chemin vers Alexandrie, en très grande majorité
des lauréats en physique, médecine et chimie. C’est du
jamais vu en Egypte. Mais on reste quand même dans le cadre
des conférences et débats, loin des véritables recherches
scientifiques qui pourraient contribuer à repêcher l’Egypte
du puits de l’ignorance, disent les farouches opposants.
Or, un projet innovateur fait penser à la Bibliothèque
autrement et en dévoile une sorte de vocation
pluridisciplinaire. L’illustre cardiologue Magdi Yacoub a
été à l’origine de l’idée. Une unité de recherche sur
l’hypertrophie cardiomyopathie congénitale. Une recherche
qui consiste à examiner l’arbre familial de certains
Egyptiens et à suivre le gène provoquant cette maladie,
propagée dans la campagne égyptienne. « Yacoub a préféré
mener le projet avec la Bibliothèque pour sa neutralité et
sa flexibilité », explique le radiologue Yéhia Halim,
coordinateur du projet. L’Alexandrina a alors fourni les
locaux, qui n’étaient que son siège temporaire avant la
construction de l’actuel bâtiment. « Indice que la
Bibliothèque s’intéresse à la recherche scientifique »,
précise Halim.
Et c’est sous cet angle aussi qu’il faudrait considérer la
création de l’Académie de technologie arabo-nipponne que la
Bibliothèque lance en coopération avec le Japon pour servir
la zone industrielle à Borg Al-Arab. En cheminant ainsi vers
les disciplines scientifiques ne comble-t-on pas ainsi une
lacune importante ? C’est bien la science qui fait défaut à
l’Egypte alors qu’elle pourrait être le remède pour un pays
qui vit sur trop de mythes et superstitions.
A l’image du climat ambiant
Cela dit, des réserves fusent concernant une orientation
exclusivement pragmatique. « L’humanité avance par les
sciences naturelles et les sciences humaines et on ne peut
pas sacrifier les deuxièmes au profit des premières », pense
Youssef Al-Qaïd. Parce que les hommes de lettres voudraient
réaliser un autre rêve, celui d’une bibliothèque qui fasse
revivre une culture, celle d’une Alexandrie, naguère
brillante. L’espoir ainsi placé obéit tout d’abord à la
vocation première de la Bibliothèque et ensuite au contexte
dans lequel elle a vu le jour. Ainsi, parallèlement à la
Bibliothèque, d’autres institutions culturelles ont vu le
jour ou ont été renouvelées à Alexandrie : comme l’Opéra, le
musée d’art moderne, le centre des Jésuites. La Bibliothèque
disposant de moyens beaucoup plus importants devrait aller
encore plus loin. Mais comme le dit l’écrivain Youssef
Abou-Raya, « elle aurait dû lancer un projet national de
culture, et favoriser un terrain fertile à la pensée. Mais
elle a préféré les apparences majestueuses, surtout des
invités 5 étoiles ». Ce lauréat du prix Naguib Mahfouz n’a
par exemple jamais été convié à la Bibliothèque. Un regard
hautain envers lesdits indépendants ou les intellectuels
marginaux ? Alaa Khaled explique ainsi que la Bibliothèque
est tombée dans le piège du « système égyptien », « pour les
différentes commissions, elle a fait appel aux penseurs qui
occupent déjà des postes dans les institutions de l’Etat ».
Du coup, on est resté dans le même « musée politico-culturel
».
D’où cette crainte d’une égyptianisation qui pourrait
intervenir. Elle deviendrait une institution comme une autre
et perdrait son caractère mondial. S’agirait-il d’une
conséquence normale qui s’explique par son lien avec la
présidence ? Son fameux congrès sur la réforme politique a
été inauguré par le chef de l’Etat en présence de nombre de
ministres, « comme si elle proclamait son alignement sur les
politiques de l’Etat », souligne Qaïd. Liées à l’atmosphère
qui règne pour le 5e anniversaire en témoigne. Dans la
grande salle de lecture, un podium a été installé. Des
lumières, des spots, un grand piano. Oui, c’est la fête, le
président et Mme Moubarak et d’autres personnalités triées
au volet seront là. Dépendance donc de l’Etat, c’est sûr,
mais un cérémonial reste bien un cérémonial auquel il faut
faire honneur.
De toute façon, le lien avec l’Etat dérange. Même si le
Parlement égyptien a donné à la Bibliotheca un mandat très
large, « tant qu’elle n’est pas indépendante financièrement
(l’Etat égyptien assure environ 70 % de son budget), elle ne
le sera pas entièrement sur les autres niveaux », dit
Al-Qaïd. Mais ne serait-il pas pourtant exagéré de faire
assumer à la seule Bibliotheca la responsabilité d’une crise
nommée culture ? N’est-elle pas née dans à « un instant où
l’arbitraire constitue la règle, où l’imagination créatrice
fait défaut et où la culture égyptienne ignore sa réalité
? », selon les termes d’Abou-Raya. N’a-t-elle pas tenté de
briser ce cadre mais pour se trouver face à cette rigidité
qui caractérise la société égyptienne aujourd’hui ? Comme le
montre cette initiative lancée par la Bibliothèque en
direction de Maktabet Al-Osra (la bibliothèque de famille),
célèbre publication dépendant du Haut Conseil de la culture,
a reçu une fin de non-recevoir. Et la Bibliothèque a pris
alors à son compte de publier des versions « populaires »
d’œuvres importantes. Trois titres pour commencer, dont le
fameux Ibn Khaldoun, qui se vend dans sa nouvelle forme à 25
L.E. au lieu de 250. Une autre initiative en direction de
l’Université de Kafr Al-Cheikh a été froidement accueillie,
comme l’explique Khaled Azab, l’attaché de presse de la
Bibliothèque. « On voulait en tant qu’université voisine,
l’aider en lui offrant 300 ouvrages, accompagnés d’une
lettre dans laquelle nous avons exprimé notre souhait de
soutenir davantage l’université. Nous voulions également lui
offrir des ordinateurs et la seule réponse qu’on a reçue
était une classique lettre de remerciements ! ».
Comment demander à la Bibliothèque de faire plus, si le
contexte est celui d’une crise ? Un instant où l’Egypte est
hors cadre. De toute façon, sans faire renaître le passé
glorieux d’Alexandrie, elle a forgé une place pour la ville,
qui était tombée au rang de provinces en marge de la
culture. La très cosmopolite Alexandrie d’avant 1952 avait
succombé devant le poids montant de la capitale.
Aujourd’hui, elle rattrape une partie de son héritage et se
place sur la carte, même rachitique, de la culture grâce à
une bibliothèque qui accumule les atouts et les carences de
toute une société.
Samar
Al-Gamal