Al-Ahram Hebdo, Evénement | Le triomphe du numérique
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 Semaine du 24 au 30 octobre 2007, numéro 685

 

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Bibliotheca alexandrina. L’heure est au bilan cinq ans après son inauguration. Si elle suscite encore des controverses sur son action culturelle, elle a le mérite d’avoir redonné à Alexandrie une partie d’un rôle qu’elle avait perdu au profit du Caire.

Le triomphe du numérique

Octobre 2007. Effervescence ... des va-et-vient continuels. On monte, on descend les escaliers. Les téléphones sonnent sans cesse. Très peu de signes de tension pourtant. L’atmosphère est plutôt vivante. Le directeur général passe. Il ouvre une porte et se retrouve devant trois jeunes, yeux figés devant les écrans de leurs ordinateurs. Tapes amicales sur les épaules. « Courage mes enfants. Quand est-ce que le documentaire sera-t-il prêt ? », demande Ismaïl Séragueddine aux monteurs. Des images d’Alexandre le grand, des Ptolémées, de la ville d’Alexandrie, de l’incendie de l’ancienne bibliothèque ... 21 minutes pour retracer l’histoire de la Bibliotheca Alexandrina. Le temps est donc à la fête. Occasion ? Cinq ans depuis l’inauguration de la nouvelle bibliothèque. Cette institution  n’est-elle pas « vie et destin », comme l’avait écrit le professeur Moustapha Al-Abbadi, qui fut à l’origine de la résurrection de ce lieu symbole ou « phare de la connaissance ». Un impressionnant cylindre à partie plongée dans l’eau, haut de onze étages, le soleil levant de la culture égyptienne s’impose facilement aux regards des Alexandrins qui sillonnent la corniche.

La Bibliotheca a cependant du mal à renaître de ses cendres pour faire rayonner intellectuellement la ville, en dépit des chiffres colossaux. En cinq ans, elle a ouvert ses portes à environ 3 millions de visiteurs, elle abrite 255 000 livres, 1 900 employés, 7 centres de recherches, 6 galeries d’art, 5 centres d’exposition, 3 musées et possède un budget de 110 millions de livres égyptiennes. « Cela voudrait dire que c’est un lieu vivant, un foisonnement continuel », précise Séragueddine. (Lire entretien). Les chiffres sont-ils une preuve de son rayonnement ou simplement représentent-ils un seul aspect d’une évaluation plus élargie ? La Bibliotheca Alexandrina ne devrait-elle pas être conçue autrement ? Une institution, un réseau, un lieu d’interaction qui devrait réparer un schéma culturel en pleine fissure. Ainsi lui reproche-t-on d’avoir opté pour l’élite intellectuelle au détriment d’une population intellectuellement moins initiée. Les gens ont parfois peur de s’y approcher (lire reportage page 5).

Youssef Al-Qaïd, écrivain et membre de la commission de langues et lettres de la bibliothèque, ne le cache pas. « Les intellectuels, les chercheurs se sont retrouvés, ont discuté ... mais le citoyen ordinaire, je ne l’ai pas remarqué ». On dit que son objectif est autre « une fenêtre égyptienne sur le monde et une fenêtre mondiale sur l’Egypte ». L’interprétation est difficile, mais se situe dans cette pensée de faire revivre un mythe. Du coup, la bibliothèque acquiert son intérêt « plutôt par sa forme gigantesque et le sentiment de nostalgie qu’elle fait revivre chez les citoyens », déplore Alaa Khaled, poète et rédacteur de la revue alexandrine Amkena (lieux).

La faute est-elle aux Egyptiens ou à la bibliothèque, les premiers rêvaient semble-t-il des Ptolémées qui avaient réussi à rassembler tous les livres et savants du monde dans la ville méditerranéenne. La nouvelle Bibliotheca, elle, a voulu le faire autrement. Elle veut sans doute être de son temps. Elle mise sur les sciences et l’informatique. A ce jour, elle est la seule au monde possédant une copie de l’Archive Internet, ce système américain de consultation des archives du web, et dont l’original se trouve en Californie. Le Digital Lib Federation, une sorte de fédération qui rassemble les plus importantes bibliothèques américaines pour élaborer les critères des bibliothèques numériques, n’a depuis sa création en 1995, accepté qu’une seule bibliothèque, la Britannique puis en 2005, l’Alexandrina.

Celle-ci est aujourd’hui l’un des cinq partenaires de la Bibliothèque numérique mondiale. Ce n’est pas pour rien. En fait, en matière de sciences et de nouvelles technologies, le rôle de la bibliothèque est très peu contesté. Branch Blumberg, Ceorges Charpak, Ryoji Noyori ... 18 Nobel ont trouvé leur chemin vers Alexandrie, en très grande majorité des lauréats en physique, médecine et chimie. C’est du jamais vu en Egypte. Mais on reste quand même dans le cadre des conférences et débats, loin des véritables recherches scientifiques qui pourraient contribuer à repêcher l’Egypte du puits de l’ignorance, disent les farouches opposants.

Or, un projet innovateur fait penser à la Bibliothèque autrement et en dévoile une sorte de vocation pluridisciplinaire. L’illustre cardiologue Magdi Yacoub a été à l’origine de l’idée. Une unité de recherche sur l’hypertrophie cardiomyopathie congénitale. Une recherche qui consiste à examiner l’arbre familial de certains Egyptiens et à suivre le gène provoquant cette maladie, propagée dans la campagne égyptienne. « Yacoub a préféré mener le projet avec la Bibliothèque pour sa neutralité et sa flexibilité », explique le radiologue Yéhia Halim, coordinateur du projet. L’Alexandrina a alors fourni les locaux, qui n’étaient que son siège temporaire avant la construction de l’actuel bâtiment. « Indice que la Bibliothèque s’intéresse à la recherche scientifique », précise Halim.

Et c’est sous cet angle aussi qu’il faudrait considérer la création de l’Académie de technologie arabo-nipponne que la Bibliothèque lance en coopération avec le Japon pour servir la zone industrielle à Borg Al-Arab. En cheminant ainsi vers les disciplines scientifiques ne comble-t-on pas ainsi une lacune importante ? C’est bien la science qui fait défaut à l’Egypte alors qu’elle pourrait être le remède pour un pays qui vit sur trop de mythes et superstitions.

 

A l’image du climat ambiant

Cela dit, des réserves fusent concernant une orientation exclusivement pragmatique. « L’humanité avance par les sciences naturelles et les sciences humaines et on ne peut pas sacrifier les deuxièmes au profit des premières », pense Youssef Al-Qaïd. Parce que les hommes de lettres voudraient réaliser un autre rêve, celui d’une bibliothèque qui fasse revivre une culture, celle d’une Alexandrie, naguère brillante. L’espoir ainsi placé obéit tout d’abord à la vocation première de la Bibliothèque et ensuite au contexte dans lequel elle a vu le jour. Ainsi, parallèlement à la Bibliothèque, d’autres institutions culturelles ont vu le jour ou ont été renouvelées à Alexandrie : comme l’Opéra, le musée d’art moderne, le centre des Jésuites. La Bibliothèque disposant de moyens beaucoup plus importants devrait aller encore plus loin. Mais comme le dit l’écrivain Youssef Abou-Raya, « elle aurait dû lancer un projet national de culture, et favoriser un terrain fertile à la pensée. Mais elle a préféré les apparences majestueuses, surtout des invités 5 étoiles ». Ce lauréat du prix Naguib Mahfouz n’a par exemple jamais été convié à la Bibliothèque. Un regard hautain envers lesdits indépendants ou les intellectuels marginaux ? Alaa Khaled explique ainsi que la Bibliothèque est tombée dans le piège du « système égyptien », « pour les différentes commissions, elle a fait appel aux penseurs qui occupent déjà des postes dans les institutions de l’Etat ». Du coup, on est resté dans le même « musée politico-culturel ».

D’où cette crainte d’une égyptianisation qui pourrait intervenir. Elle deviendrait une institution comme une autre et perdrait son caractère mondial. S’agirait-il d’une conséquence normale qui s’explique par son lien avec la présidence ? Son fameux congrès sur la réforme politique a été inauguré par le chef de l’Etat en présence de nombre de ministres, « comme si elle proclamait son alignement sur les politiques de l’Etat », souligne Qaïd. Liées à l’atmosphère qui règne pour le 5e anniversaire en témoigne. Dans la grande salle de lecture, un podium a été installé. Des lumières, des spots, un grand piano. Oui, c’est la fête, le président et Mme Moubarak et d’autres personnalités triées au volet seront là. Dépendance donc de l’Etat, c’est sûr, mais un cérémonial reste bien un cérémonial auquel il faut faire honneur.

De toute façon, le lien avec l’Etat dérange. Même si le Parlement égyptien a donné à la Bibliotheca un mandat très large, « tant qu’elle n’est pas indépendante financièrement (l’Etat égyptien assure environ 70 % de son budget), elle ne le sera pas entièrement sur les autres niveaux », dit Al-Qaïd. Mais ne serait-il pas pourtant exagéré de faire assumer à la seule Bibliotheca la responsabilité d’une crise nommée culture ? N’est-elle pas née dans à « un instant où l’arbitraire constitue la règle, où l’imagination créatrice fait défaut et où la culture égyptienne ignore sa réalité  ? », selon les termes d’Abou-Raya. N’a-t-elle pas tenté de briser ce cadre mais pour se trouver face à cette rigidité qui caractérise la société égyptienne aujourd’hui ? Comme le montre cette initiative lancée par la Bibliothèque en direction de Maktabet Al-Osra (la bibliothèque de famille), célèbre publication dépendant du Haut Conseil de la culture, a reçu une fin de non-recevoir. Et la Bibliothèque a pris alors à son compte de publier des versions « populaires » d’œuvres importantes. Trois titres pour commencer, dont le fameux Ibn Khaldoun, qui se vend dans sa nouvelle forme à 25 L.E. au lieu de 250. Une autre initiative en direction de l’Université de Kafr Al-Cheikh a été froidement accueillie, comme l’explique Khaled Azab, l’attaché de presse de la Bibliothèque. « On voulait en tant qu’université voisine, l’aider en lui offrant 300 ouvrages, accompagnés d’une lettre dans laquelle nous avons exprimé notre souhait de soutenir davantage l’université. Nous voulions également lui offrir des ordinateurs et la seule réponse qu’on a reçue était une classique lettre de remerciements ! ».

Comment demander à la Bibliothèque de faire plus, si le contexte est celui d’une crise ? Un instant où l’Egypte est hors cadre. De toute façon, sans faire renaître le passé glorieux d’Alexandrie, elle a forgé une place pour la ville, qui était tombée au rang de provinces en marge de la culture. La très cosmopolite Alexandrie d’avant 1952 avait succombé devant le poids montant de la capitale. Aujourd’hui, elle rattrape une partie de son héritage et se place sur la carte, même rachitique, de la culture grâce à une bibliothèque qui accumule les atouts et les carences de toute une société.

Samar Al-Gamal

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