Frères musulmans.
Les déclarations d’un cadre affirmant que la confrérie
serait disposée à « reconnaître l’Etat d’Israël » ont
soulevé un tollé sur la scène politique.
Manœuvre ou signe de modération ?
«
Si les Frères musulmans arrivent un jour au pouvoir, il est
évident qu’ils reconnaîtront l’Etat d’Israël et les accords
de Camp David. Mais ces derniers doivent être modifiés en
fonction des intérêts de l’Egypte et des Egyptiens ». Le 18
octobre dernier, ces propos de Essam Al-Eriane, membre du
bureau politique des Frères musulmans, ont eu l’effet d’une
bombe sur la scène politique. Groupe religieux
fondamentaliste, les Frères musulmans sont connus comme tous
les groupes islamistes pour leur hostilité à Israël. Retour
sur les principes de la confrérie, manœuvre politique,
message pour les Américains ou divisions au sein de la
confrérie ? Les interrogations vont bon train. Quoi qu’il en
soit, les propos d’Al-Eriane ont mis les leaders de la
confrérie dans l’embarras. « Le dictionnaire des Frères
musulmans ne connaît et ne connaîtra jamais ce pays appelé
Israël. C’est une position irrévocable. Pour nous, Israël
n’est autre que des bandes sionistes qui occupent les
territoires arabes, et s’ils veulent vivre avec les Arabes,
cela doit être sous la souveraineté palestinienne. Mais
s’ils insistent à avoir un Etat, la lutte armée restera
toujours la seule solution pour nous », a déclaré le guide
spirituel de la confrérie, Mohamad Mahdi Akef. Face à la
polémique, Essam Al-Eriane s’est quelque peu rétracté en
nuançant ses propos. « Ce que j’ai dit est que n’importe
quel gouvernement élu doit respecter les accords signés, y
compris le Traité de Camp David signé avec l’ennemi
israélien. J’ai ajouté que seul le peuple a le droit de
réclamer la modification de ce traité et c’est à ceci que
les Frères s’engageront s’ils arrivent un jour au pouvoir »,
a indiqué Al-Eriane à Al-Ahram Hebdo.
Mais
cette « rectification » d’Al-Eriane n’a pas empêché les
spéculations et les critiques. Pour Essam Sultan, dissident
de la confrérie et membre du projet de parti d’Al-Wassat (le
centre), les propos d’Al-Eriane sont un message destiné à
avoir les faveurs de Washington. « Les Américains ont établi
des passerelles avec les Frères musulmans au cours des
récents mois et voient en eux une alternative au pouvoir
s’ils prouvent leur modération. Je crois que c’est dans ce
contexte qu’il faut situer les propos de Essam Al-Eriane »,
affirme Sultan pour qui ces propos sont une rébellion à la
légitimité, qui auront des répercussions néfastes au sein de
la confrérie. « Il serait naïf de croire qu’Al-Eriane s’est
mal exprimé. Pour preuve, Abdel-Halim Al-Ghazali, le
conseiller politique du guide spirituel, a affirmé que les
déclarations d’Al-Eriane sur la reconnaissance d’Israël
étaient prématurées, ce qui montre qu’il existe un courant
au sein de la confrérie qui soutient cette hypothèse. C’est
un danger pour l’avenir de la confrérie », estime Sultan.
Selon lui, le rapprochement avec les Etats-Unis constitue
actuellement la seule solution pour les Frères musulmans qui
font l’objet d’une vaste campagne d’arrestation par le
gouvernement. Une hypothèse que n’exclut pas Réfaat Al-Saïd,
président du parti du Rassemblement progressiste unioniste
(UPI) connu pour sa position opposée aux Frères musulmans.
Al-Saïd pense cependant que « ces déclarations soulignent
l’état de confusion, de faiblesse et de division qui règne
au sein de la confrérie. La structure rigide de la confrérie
fait que l’absence de certains cadres perturbe l’ensemble de
la direction ».
Débat important
Les Frères musulmans avaient réalisé une percée lors des
élections législatives d’octobre et de novembre 2005, en
remportant 88 sièges. La confrérie a annoncé récemment
l’élaboration d’un programme politique reconnaissant les
mécanismes démocratiques et qu’elle a soumis au débat aux
partis politiques. Diaa Rachwan, chercheur au Centre d’Etudes
Politiques et Stratégiques (CEPS) d’Al-Ahram et spécialiste
des groupes islamistes, pense que les propos d’Al-Eriane
sont l’indice qu’il y a un débat important au sein de la
confrérie entre la vieille garde et les cadres
intermédiaires. « Essam Al-Eriane ne représente pas un
courant au sein de la confrérie. Je ne pense pas qu’il
voulait envoyer un message à qui que ce soit. Il n’occupe
pas de poste-clé au sein de la confrérie et son avis ne
représente ni la direction ni les cadres des Frères. Si la
confrérie avait voulu envoyer un message, elle l’aurait fait
par le biais d’un autre responsable. Les Etats-Unis et les
Occidentaux ne sont pas naïfs pour élaborer leurs politiques
et prendre des décisions en fonction d’un membre des Frères
musulmans qui ne représente que lui-même », pense Rachwan.
Il pense que les circonstances politiques actuelles ne sont
pas adéquates à de telles manœuvres. Avec la tension dans
les territoires palestiniens et le refus du Hamas de
reconnaître Israël, comment la confrérie peut-elle faire de
telles déclarations ? Comme tous les groupes islamistes, la
confrérie a évolué et un débat important existe dans ces
rangs, conclut Diaa Rachwan.
May
Al-Maghrabi