Carte de Séjour.
Des milliers de personnes passent tous les jours au Mogammaa
Al-Tahrir, en plein cœur du centre-ville, pour renouveler
leur résidence. Un parcours truffé de risques, de règlements
et de stress.
L’escale obligée du Mogammaa
La
loi relative à la résidence des étrangers en Egypte varie
selon le statut et la nationalité de chacun et la durée de
sa résidence en Egypte. (Voir encadré). Selon les chiffres
de l’administration nationale des passeports et de
l’émigration, le nombre d’étrangers vivant en Egypte varie
entre 1 et 1,5 million d’individus. Et pour demander une
résidence ou la renouveler, le Mogammaa est un passage
obligé.
Il est 8 heures du matin, le deuxième étage du Mogammaa
grouille de monde. Des dizaines d’étrangers attendent tout
près des différents guichets qui délivrent les résidences.
Iraqiens et Américains, Français et Algériens, Chinois et
Russes sont au rendez-vous. Les négociations se font avec le
personnel au guichet. Pour les uns, la résidence n’est
qu’une simple routine, pour d’autres, cela peut être plus
compliqué. C’est là que se détermine parfois le destin de
quelques étrangers qui, probablement, seraient contraints de
quitter le territoire égyptien. Cette bâtisse témoigne de
toutes sortes d’histoires humaines.
Khadiga, Algérienne, attend avec impatience la décision
concernant sa résidence. « Je vis en Egypte depuis 14 ans.
Je suis venue avec mon mari menacé de mort par les
intégristes dans les années 1990 en Algérie. Grâce à sa sœur
mariée à un Egyptien, il obtenait la résidence avec une
garantie du beau-frère et moi avec. Mon mari est mort cette
année. Et donc, au moment de renouveler ma résidence, on m’a
fait savoir que je devais prouver mon lien de parenté avec
un Egyptien ou avoir 50 000 dollars en banque ou un
appartement dont la valeur équivaut à cette somme pour
bénéficier d’une résidence de longue durée. A croire que
dans ce monde, seuls les riches ont le droit de bénéficier
de tous les privilèges », confie Khadiga qui s’est attachée
à l’Egypte et ne veut plus retourner dans son pays. Ses
amis, sa maison, sa vie sont là.
Gaafar, Soudanais, 48 ans, partage avec elle les mêmes
soucis. Il cite le cas de beaucoup d’étrangers vivant en
Egypte parce qu’ils ont dû quitter leurs pays pour une
raison ou une autre, contraints à vivre dans la
clandestinité, pour la simple raison qu’ils n’ont pas les
moyens de s’offrir cette résidence, avance Gaafar qui habite
le bidonville du kilo arbaa wa noss, une région où le quart
des habitants est soudanais.
D’après un responsable à l’administration des passeports et
de l’émigration, l’Egypte est un pays ouvert à tous les
étrangers. Il suffit de mentionner que les 19 aéroports, 15
ports et les 7 points de frontières enregistrent la rentrée
et sortie d’environ 15 000 étrangers par jour. Il précise
que l’Egypte est le seul pays au monde à accorder ce qu’on
appelle la résidence obligatoire. Cela signifie que
l’étranger peut obtenir un droit de séjour directement de
l’aéroport, ce qui n’est pas le cas de nombreux pays dans le
monde. Mais, selon ce responsable, le droit à la résidence
comporte aussi des mesures de sécurité. « Même les pays qui
pendant longtemps ont ouvert leurs frontières aux étrangers
commencent à imposer des restrictions, surtout avec la
montée de la violence dans les pays d’où viennent les
postulants et aussi l’ascension de ce qu’on appelle la
xénophobie. On veut éviter le chaos, tout simplement »,
poursuit-il.
Les Européens privilégiés
Avoir les moyens peut faciliter la procédure de certains,
mais avoir un passeport européen, c’est la baguette magique
ou celui d’un pays du Golfe, notamment de l’Arabie saoudite,
des Emirats et du Koweït, semble être pour d’autres le
mot-clé. James, Américain qui travaille en Egypte, confie
qu’il a eu sa résidence en deux jours. Dans la file voisine,
Françoise, Française, l’a obtenue en quatre jours ! Alors
que Fahd, Iraqien de 55 ans, a enduré un vrai calvaire. «
Pour faire ma résidence, il a fallu attendre. Pour que l’on
m’accorde six mois, j’ai dû commencer à préparer mes papiers
trois mois à l’avance. Au cours de cette période, j’ai fait
des va-et-vient incessants au Mogammaa. Le guichetier me
répondait à chaque fois froidement : repassez demain. Pour
eux, il semble que le temps n’a aucune valeur ». Les
personnes originaires de pays plus pauvres doivent aussi
présenter des papiers qui prouvent qu’elles ont une source
de revenus en Egypte. Une condition légale qui paraît sévère
pour les postulants de ces pays. « La question se complique
quand il s’agit d’une femme. On insiste pour connaître la
source de mon gagne-pain et je ne peux pas le prouver », se
lamente Zeina, Marocaine. Pire encore. « Parfois, on rejette
ma demande sans me donner la moindre explication »,
poursuit-elle.
Selon le même responsable, l’obtention de la résidence
dépend de deux critères : la sécurité nationale et le marché
du travail. C’est pour cela que l’affaire prend parfois du
temps pour obtenir une résidence.
« Pour certains étrangers qui viennent de pays source de
conflits ou en état de guerre, ils doivent attendre, le
temps que la Sûreté de l’Etat fasse son enquête et s’assure
que la personne ne va pas causer de problèmes. On doit
rester vigilant, car l’Egypte a beaucoup souffert du
terrorisme. En outre, on doit s’assurer que le marché
égyptien peut englober cette main-d’œuvre et ne pas
provoquer un chômage supplémentaire. Il suffit de mentionner
qu’il existe environ 19 000 étrangers sur le marché égyptien
alors que le taux de chômage est de 9 %. Des personnes
venant d’Asie de l’Est ne cessent d’affluer en Egypte et
aggravent la situation dans le pays. C’est la raison pour
laquelle nos ambassades à l’étranger sont en train de
restreindre le quota en visas », confie la même source
policière.
La politique joue à son tour un rôle important pour
l’obtention de la résidence. La famille d’Oum Sélim,
composée de 9 personnes, confie que les Palestiniens
essuient les revers de la politique. « Alors qu’à l’époque
nassérienne on a pleinement joui des droits de citoyenneté,
après Oslo, obtenir une résidence est devenu plus compliqué,
surtout pour nos enfants. Les frais que cela engendre sont
un fardeau pour les familles palestiniennes — en majorité
pauvres — qui doivent renouveler la résidence contre 86 L.E.
par personne chaque année », conclut Oum Sélim. Donc, le
jour où elle a appris qu’elle avait obtenu sa résidence d’un
an, et celle de ses enfants, ses cris de joie ont résonné
dans le Mogammaa. Une année de sursis pour elle et toute sa
famille.
Dina
Darwich