Pakistan.
L’accord sur le partage du pouvoir entre le président Pervez
Musharraf et Benazir Bhutto est en difficulté après
l’attentat sanglant de la semaine dernière.
Une alliance à multiples inconnues

La
situation politique au Pakistan s’enlise de plus en plus.
Alors que l’arrivée au pays de l’ex-premier ministre,
Benazir Bhutto, exilée il y a 8 ans, dans le but de soutenir
Musharraf lors des législatives de janvier, constituait une
bouée de sauvetage pour le président Pervez Musharraf, son
retour a été endeuillé suite à un attentat effroyable qui
avait visé son cortège qui regroupait 250 000 de ses
partisans à Karachi (sud). L’attentat, qui a fait plus de
140 morts outre 500 blessés, est considéré comme le plus
meurtrier de l’histoire du pays.
Ce carnage a une grave signification politique pour le pays.
Selon les analystes, cet attentat va enliser le Pakistan
dans une crise d’envergure : « Nous nous dirigeons vers une
crise majeure. Ce carnage vise surtout à déstabiliser
Musharraf. Certains éléments voyous comme l’armée veulent
instaurer un climat d’insécurité pour ne laisser aucun
espace aux partis politiques de s’entendre », commente
Moonis Ahmar, professeur des relations internationales à
Karachi. En fait, d’aucuns voient d’un très mauvais œil
l’accord de partage du pouvoir que négocient il y a
plusieurs mois Musharraf et Bhutto, avec le soutien des
Américains. Outre les islamistes, le retour de Bhutto
dérange l’armée qui craint que cette dernière, une fois
nommée chef de gouvernement, ne tente de démanteler le
pouvoir de l’armée dans le pays.
L’attentat est venu rappeler les dangers d’une alliance
Musharraf-Bhutto. A n’en pas douter, cette alliance serait
soutenue par une frange conséquente de la population la plus
« occidentalisée » mais elle est déjà très mal perçue par
une part de plus en plus importante des 160 millions de
musulmans de cette République islamique du Pakistan, même
les plus modérés, qui considèrent que la « guerre de Bush »
contre les islamistes n’est pas la leur : ils ont eu
récemment à en subir les dégâts collatéraux, puisqu’une
vague d’attentats suicide sans précédent a fait plus de 300
morts dans tout le pays en trois mois, et qu’Ossama bin
Laden a déclaré lui-même la « guerre sainte » à M. Musharraf,
le « chien des Etats-Unis » selon Al-Qaëda. Shafqat Mahmood,
analyste politique et éditorialiste au quotidien Dayly News,
estime même, lui, qu’une telle alliance renforcerait les
partis fondamentalistes, représentés au Parlement, qui
rêvent de prendre le contrôle de cette puissance nucléaire
de 160 millions de musulmans. « Nos amis américains pensent
qu’en plaçant Musharraf et Bhutto ensemble au pouvoir, cela
formerait une équipe de rêve, mais cette Dream Team ne peut
pas éradiquer le terrorisme car ils sont tous deux hostiles
au religieux », a averti l’expert.
En outre, dans leurs deux partis, des voix s’élèvent pour
critiquer leurs leaders. Dans le camp Bhutto, certains
évoquent la « trahison » de l’ancienne antimilitariste
forcenée des années 1990, dans un pays qui a vécu plus de la
moitié de ses 60 ans d’existence sous la férule des généraux
putschistes, et qui pactise aujourd’hui avec le « diable ».
Et dans le camp Musharraf, nombre d’élus et d’officiers
rejettent l’alliance avec Mme Bhutto, qui risque de leur
faire perdre leurs sièges pour les premiers, leur énorme
pouvoir pour les seconds.
Selon l’expert et éditorialiste Shafqat Mahmoud, le maintien
de l’alliance Bhutto-Musharraf ne fera qu’exacerber la
colère des islamistes qui tenteront toujours de déstabiliser
le pays. Surtout que Mme Bhutto avait promis, à plusieurs
reprises, d’éradiquer la menace islamiste qui ronge le pays,
allant jusqu’à proposer une intervention militaire
américaine dans les zones tribales où se trouvent les
Talibans.
Les difficultés d’une éventuelle alliance entre Musharraf et
Mme Bhutto mettent dans l’embarras les Etats-Unis, qui
espéraient que cette alliance apporte la stabilité chez leur
allié pakistanais et l’aide notamment dans son combat contre
l’islamisme et le terrorisme.
Depuis juillet, les deux camps négocient une alliance qui
permettrait à leurs deux partis de remporter les élections :
le général Musharraf, qui a pris le pouvoir par un coup d’Etat
sans effusion de sang il y a huit ans mais dont la
popularité est en chute libre depuis six mois, resterait
président et Mme Bhutto redeviendrait premier ministre. Et
l’Administration Bush soutient de manière à peine voilée le
ticket Musharraf-Bhutto. Le général-président est l’«
allié-clé » des Etats-Unis dans leur « guerre contre le
terrorisme » depuis 2001 d’autant plus que Washington est
persuadé qu’Al-Qaëda et les Talibans afghans ont reconstitué
leurs forces dans les zones tribales du nord-ouest du
Pakistan, frontalières avec l’Afghanistan, soutenus par des
tribus pakistanaises fondamentalistes.
Maha
Al-Cherbini