La géologue Mervat Haddad a travaillé pendant plus de dix ans avec la tribu des Ababdas dans le désert oriental égyptien. A force de combatitivité, elle est parvenue à changer le mode de vie de plus de 20 000 personnes.

 

Dompteuse des sables

 

Pendant ses investigations dans la région située à la frontière égypto-soudanaise de Chalatine, la professeure Mervat Haddad tombe sur la tribu nomade Al-Abada, oubliée de l’histoire et de la mémoire du pays, empêtrée dans des problèmes d’existence. Elle se penche aussitôt sur ses membres pour les sortir de leur mode de vie primitif. Là, l’été, la température peut dépasser les 50 degrés Celsius. Leurs tentes sont leur seul abri et parfois, en cas d’inondation, ils cherchent refuge dans la montagne.

D’abord arrivée dans la région pour des études de géologie au début des années 1990, elle se trouve un penchant pour la solidarité avec ces plus démunis, soufrant du manque d’eau, problème endémique de la population nomade. Son caractère solide et sa détermination l’amènent à décider de creuser un puits. « Œuvrer pour le bien d’autrui est ma devise. Cela me procure l’énergie de travailler et d’avancer dans la vie, dans un état de juvénilité permanent ». Imprégnée de ses lectures en sociologie, elle tisse des liens avec les nomades qui s’agrippent à l’espoir qu’elle leur fournit.

Et c’est là que commence une autre histoire. « Je ne pouvais imaginer qu’il existait des gens menant encore une telle vie en Egypte. Ces habitants de la montagne étaient tellement pauvres que certains d’entre eux ne possédaient qu’une seule tenue en hiver comme en été », se souvient la professeure Mervat Haddad, actuellement chef du département de géologie à l’Université d’Assiout. Une femme à l’allure très dynamique, en pantalon et gilet, maquillée légèrement, qui ne fait pas ses 57 ans. Pendant des années, elle fait tous les dix jours un trajet de 1 650 kilomètres en 4x4 pour rejoindre la tribu des Ababdas. Ses yeux pétillent et un large sourire se dessine sur ses lèvres lorsqu’elle raconte comment elle a bouleversé leur existence, pour que la génération à venir ait une vie meilleure. « Au début des années 1990, j’étais venue pour recueillir des échantillons de phosphates et de chromites et prouver que le platine existe bien en Egypte. En deux ans de travail, j’ai pu tisser de profondes relations avec les chefs de tribu qui m’ont beaucoup aidée. J’ai pu ressentir l’austérité de la vie et j’ai été touchée par leur souffrance et leur quête continue de l’eau », avance Mervat Haddad.

Car jusqu’à son arrivée, l’eau des 46 puits, dont la profondeur ne dépassait pas 150 mètres, n’était pas potable. D’où la propagation de maladies dermiques et rénales. Les habitants étaient coupés du monde extérieur, et vivaient sans électricité. L’arrière montagne servait de salle de bain à ciel ouvert pour hommes et femmes. Toute la population était aussi analphabète et le déplacement continu des 22 000 membres de la tribu réduisait les chances du développement régional. Telle était la situation.

En parcourant les lieux lui est venue l’idée d’un projet de pompage de l’eau souterraine, grâce à l’énergie solaire. « Le projet vise à présenter un service gratuit à ces personnes. Pendant 25 ans, j’ai cherché de l’eau, à tâtons, dans le désert. Avec l’eau, j’allais par la suite jeter les fondements d’une nouvelle société ». Sa combativité et sa croyance ferme dans la cause défendue l’aident à franchir des étapes difficiles. Pour ce faire, il a fallu relever de vrais défis. « Le plus grand problème était de trouver un financement, le projet coûtant plus d’un million de L.E. », lance Mervat Haddad, qui s’est heurtée à la corruption et la vénalité des bureaucrates. Elle a sillonné le ministère de l’Irrigation et des Ressources hydrauliques, le Fonds social de développement et le JEIF (organisme hollandais d’aide au développement). Mais seul un organisme danois a accepté de parrainer le projet. Mervat Haddad a aussi frayé un chemin, reliant cette région isolée au monde extérieur, pour faciliter l’accès des entreprises de forage de puits. Et traiter avec les entrepreneurs n’a pas été chose aisée. « Lors de toutes les phases de construction de la route, les tentatives d’abus ont été nombreuses. Certains chauffeurs réclamaient 250 L.E. pour la parcourir. Je me suis rendu compte à quel point le bénévolat nous était étranger », se rappelle Mervat Haddad.

Puis, après avoir pavé 40 km de route, les inondations en ont détruit plus de 20. Des aléas propres à une région farouche. « J’ai passé des jours et des nuits à la recherche de solutions. Mon mari, me voyant dans un tel état, a décidé de venir avec moi sur place. Il a vu combien je me fatiguais pour mon objectif. Il est pour moi un vrai partenaire de vie, qui m’a toujours soutenue », dit-elle.

Mère de quatre enfants, ce sont ses parents qui lui ont inculqué l’esprit de combat. Fille d’un avocat de renom, elle a appris à être directe, à travailler dur et à croire en sa cause. Chez les religieuses de Saint-Vincent de Paul, elle a acquis la notion de bénévolat. « Nous étions habituées à rendre visite aux malades et aux démunis avec nos professeurs », dit-elle.

Aujourd’hui, la tribu des Ababdas lui est reconnaissante. « Nous donnons le prénom de Mervat à nos filles, par gratitude à cette femme qui a changé notre vie », lance Hassan, de la tribu Ababdas qui ne cesse de vanter l’ouverture d’esprit de la géologue. Un trait de caractère qui marque aussi sa famille. Car la professeur a laissé son fils benjamin de 14 ans préparer sa carrière de footballeur. Et en tant que belle-mère, elle n’intervient guère dans la vie privée de ses enfants. « Je comprends bien le fossé entre les générations et je ne veux pas imposer ma façon de gérer mon foyer aux autres ».

La géologue passe aussi du temps sur Internet, histoire de se tenir au courant. Elle parcourt les œuvres de Naguib Mahfouz, d’Ihsan Abdel-Qoddous et les articles de Salah Montasser ou de Labib Al-Sébaï. Avec ses va-et-vient incessants entre Assiout et Le Caire, elle se le permet quand cela est possible. Pendant ses trois jours d’absence par semaine, sa famille ne manque de rien. « Je passe une grande partie de mes congés dans la cuisine, à préparer des plats chinois ». Son rêve est de découvrir un nouveau métal, auquel elle donnerait son nom, et d’entamer un magistère sur le pétrole. Champ d’étude qu’elle aspire à introduire dans le pays, avant de partir à la retraite.

Dina Darwich

Chahinaz Gheith