Portraits
Chérif, candidat PND 2008
« Je n’ai pas eu honte de révéler mon appartenance au PND à
mon entourage. L’opposition n’a pas le monopole du
patriotisme ». Chérif Abdel-Salam, 32 ans, est ingénieur
dans une entreprise de technologies de l’information (IT).
Son choix d’adhérer au Parti national démocrate (au pouvoir)
a beaucoup étonné son entourage. C’est en 2003, lors de la
formation du nouveau gouvernement qu’il a senti un esprit de
réforme souffler sur ce parti. Il a choisi la
circonscription Zeitoun, où il est né, pour présenter sa
candidature. Il a été ravi de constater que Zakariya Azmi
était le représentant de cette circonscription. « J’ai
toujours été fasciné par sa façon de lutter contre la
corruption des hauts responsables, alors même qu’il était
membre du gouvernement ». Projetant son image sur celle de
son héros, Chérif ne nie pas son ambition de devenir un jour
représentant de cette circonscription. Il a l’intention de
présenter sa candidature en 2008 lors des élections
municipales. Il s’y prépare déjà, en participant à toutes
les activités organisées par son parti : campagnes de
vaccinations, excursions à prix réduits pour les jeunes
étudiants, l’aide à la recherche d’emploi pour les jeunes
diplômés de sa circonscription. Dans le camp du PND on est
loin de l’esprit de militantisme. Ici, c’est l’ascension
sociale et les privilèges.
Lors des élections parlementaires, Chérif se rend dans les
maisons pour inciter les habitants de son quartier à voter
pour les candidats du PND. Lorsqu’il s’exprime, on a
l’impression d’entendre un représentant officiel du
gouvernement. Pas un mot de trop ne s’échappe de la bouche
de Chérif. Il garde même les titres « docteur Safwat
Al-Chérif, docteur Zakariya Azmi » pour citer les cadres du
parti.
Pourtant, il admet que l’Etat a encore de nombreux efforts à
faire pour changer son image et regagner la confiance du
peuple. Il souligne avec fierté que les jeunes du PND
représentent au moins 80 % du total des jeunes adhérants
dans les partis égyptiens. Dans le seul quartier de Zeitoun,
3 000 jeunes sont inscrits sur les listes de ce parti. Selon
lui, ce succès est dû principalement à la médiocrité des
autres partis qu’il qualifient de « partis à journaux »,
puisque leur activité se résume à la publication de journaux
exprimant leurs idées. Il ajoute que les Frères musulmans,
alors qu’ils sont interdits et ont donc plus de difficultés
à atteindre les gens, sont bien plus influents sur la scène
politique que les partis d’opposition autorisés. « Ce sont
des gens qui travaillent vraiment, pas comme ceux de
l’opposition qui sont là pour le spectacle ».
Il explique que les forces en présence sont très inégales :
potentiellement, le PND a le plus grand nombre de jeunes
adhérants. « Pourtant, les Frères musulmans ont un pouvoir
d’influence indéniable : si leur nombre est estimé à un
million de membres, les jeunes y sont surreprésentés (75 %
du total), ce qui fait des Frères un mouvement populaire et
très influent à la fois. Ainsi, la scène politique se
trouve-t-elle de fait divisée en deux forces : PND et Frères
musulmans qui se partagent l’espace public et essaient
d’attirer le plus de gens possible. Pour les jeunes, le
choix se résume souvent à ces deux principales forces.
Résultat : Il ne reste quasiment rien aux partis
d’opposition » .
Magdi et l’empreinte des Frères
C’est à travers son blog que Magdi Saad diffuse ses idées.
Il se définit lui-même comme « un Egyptien, membre des
Frères musulmans, qui aime les gens cultivés, ceux qui
partagent sa religion, ses idées, sa couleur, sa
nationalité, mais j’aime aussi ceux qui sont différents de
moi. Ce qui veut dire que j’aime tout le monde ». Yalla mech
mohem (de toute façon ce n’est pas important), tel est le
nom de son blog. C’est dans le quartier populaire de Sayeda
Zeinab qu’il est né, et dans la mosquée d’Ahmad Ibn Idriss
il a eu pour la première fois un contact avec les Frères.
Cette rencontre a bouleversé sa vie. Il a été fasciné
presque immédiatement par leurs idées : « Leur transparence,
leur intégrité, leur crédibilité et le soutien énorme qu’ils
apportent à ceux qui deviennent membres de leur confrérie :
il suffit que l’un de nous soit mis en prison pour que les
autres lui rendent visite, soutiennent sa famille et lui
trouvent un avocat ». Magdi lui-même est en charge de la
formation politique des jeunes étudiants qui souhaitent
vivre leur engagement politique au sein de leur université.
« Bien sûr, nos candidats sont systématiquement éliminés
des élections estudiantines, mais nous essayons de trouver
d’autres moyens pour atteindre les jeunes ».
Avec le temps, le mouvement s’est accoutumé à ces pressions,
et s’adapte très rapidement aux nouvelles mesures pour le
contrer : « Dès qu’on resserre l’étau sur un de nos champs
d’action, on se renforce instantanément dans un autre ».
Magdi a ainsi perdu son travail en sortant de prison en mars
dernier. Il travaillait dans une société de marketing dont
25 employés sur 250 étaient membres de la confrérie. Le
propriétaire a reçu des menaces de voir son entreprise
fermée s’il ne se débarrassait pas de cette partie de son
personnel.
A 22 ans, Magdi est envoyé en prison pour la première fois
alors qu’il assistait à un camp d’étudiants à Alexandrie : «
Nous avons loué des appartements pour organiser nos camps,
car il nous est interdit de louer des clubs ou des centres
de jeunesse. J’étais le plus âgé », plaisante-t-il. Certains
détenus avaient à peine 18 ans. Il reste 6 mois en prison et
y passe trois examens. C’est ce parcours qui lui permet
d’accéder à son poste actuel auprès des jeunes étudiants.
Comme Chérif (lire ci-dessous), Magdi est fier de révéler
son appartenance politique. Il a appris au sein de la
confrérie à se comporter en ambassadeur de son mouvement,
pour « fasciner » ceux qu’il rencontre. Dernièrement,
l’université a souvent été le lieu de cristallisation des
tensions politiques : manifestations, élections libres. La
confrérie a donc décidé de calmer le jeu, et Magdi a droit à
6 mois de « congé », pendant lesquels il peut réfléchir à sa
vie et à sa carrière. « Je cherche mon âme sœur, pas
forcément une membre des Frères : nous sommes un mouvement
ouvert d’esprit et tolérant ».
Magdi, comme chacun de ces jeunes, est convaincu d’avoir
choisi « la bonne voie ». Par leur engagement, ils tentent
chacun, à sa façon, de redessiner le visage de son pays .
Charqawi, contestataire résolu
La surveillance sécuritaire n’a pas empêché la tenue de
manifestations par différents mouvements d’opposition.
Manifestations d’ailleurs, où le nombre de policiers est
souvent 100 fois supérieur à celui des manifestants qui se
font malmenés dans tous les sens. C’est dans ce milieu
qu’évolue Mohamad Charqawi, un jeune activiste de Kéfaya,
fondateur du mouvement Jeunes pour le changement. Ses deux
passages en prison et la surveillance constante de sa maison
et de ses communications n’ont pas empêché cet homme de 25
ans de continuer à lutter pour ses idées. Les pressions qui
s’exercent sur lui prennent des formes multiples : du
passage à tabac lors des manifestations aux complications
administratives systématiques. Pour autant, Charqawi est
bien déterminé à continuer son combat par tous les moyens
possibles : web designer dans la maison d’édition Meritt
(dont le propriétaire est aussi membre de Kéfaya), il
s’illustre en tant qu’un des bloggers les plus lus avec son
site freespeakers. Il est également l’auteur de nombreux
articles sur les droits de l’homme, qui visent un public
au-delà des frontières égyptiennes. Il décrit ses principes
en des termes simples : « Je crois en notre droit à choisir
ceux qui nous gouvernent, de vivre dans un pays qui nous
respecte, d’exprimer librement nos idées, de pratiquer la
religion de notre choix. Ce sont des droits que je considère
fondamentaux et inaliénables ». Les tortures et le temps
passé en prison l’ont renforcé dans son choix et lui ont
permis de se découvrir. « Dès mon plus jeune âge, j’ai dû
suivre l’éducation azharie imposée par mes parents. A l’âge
de 19 ans, j’ai refusé cet enseignement conditionné à la
religion ». Il décide de reprendre sa vie en main, et de
tracer son propre chemin. Il quitte l’université, puis son
village pour venir au Caire faire des études de journalisme,
apprendre des langues étrangères. Sa vie prend un nouveau
tournant. Rapidement, il se sent attiré par la politique, et
participe pour la première fois à une manifestation, à la
place Tahrir au lendemain de la guerre en Iraq. « Je me suis
trouvé entouré d’activistes de la gauche, des Frères
musulmans, des socialistes, des libéraux. Pour moi, c’était
ça la liberté ». C’est à partir de ce jour que son
engagement se concrétise au sein du mouvement Kéfaya. Il
trouve dans la politique une nouvelle raison de vivre. Il ne
cache pas sa fierté lorsqu’il nous montre des photos de lui
en train de manifester. Sur l’une d’elle, il brandit une
pancarte « Liberté pour Charqawi ». « J’ai été très touché
que des gens se mobilisent pour ma libération ».
Sur le chemin du militant, Charqawi a puisé sa détermination
dans tout un système de lutte et de croyances communes. « En
prison, j’ai croisé des gens qui n’avaient pas vu leur
famille depuis 25 ans. Je me suis rendu compte que ma peine
était légère par rapport à la leur » .
Amira
Doss