Les Arabes et la tragédie somalienne
Abdallah Al-Achaal
Politologue
Rien
de nouveau s’agissant du statu quo en Somalie, comme dans
tout ce monde arabe qui a perdu la boussole et sa capacité
de faire une bonne lecture des événements. En d’autres
termes, posons-nous la question suivante : quelle est la
tragédie que vit actuellement la Somalie et où en est le
monde arabe, du moins quelques-uns de ses pays à l’égard de
ce dossier ? Ajouterons-nous une nouveauté si nous disons
que le monde arabe s’est engagé dans une période que l’on ne
peut qualifier que de cancéreuse, d’autant plus qu’il s’est
contenté de poursuivre ce que les Etats-Unis ont amorcé ? La
crise somalienne n’est en fait qu’un microcosme du monde
arabe et un modèle concret des conjonctures qui y règnent.
En bref, le problème en Somalie est que le régime de Siad
Barré, allié à Moscou et exerçant une tyrannie à
l’intérieur, a connu une chute subite qui a été vue comme
une victoire de l’Occident contre les régimes communistes et
leurs alliés. La Somalie s’est alors démantelée et sa
destinée a été contrôlée par les milices. Bien entendu, les
Etats-Unis ont essayé d’intervenir pour imposer leur
hégémonie, mais se sont échappés terrifiés après les
pratiques atroces contre ses soldats en 1993. Comme si la
fuite de Washington a été le prélude à celle de toute la
communauté internationale ultérieurement, y compris les
Nations-Unies. Ainsi, la Somalie s’est trouvée seule
confrontée à son destin obscur.
Entre-temps, la Somalie s’est divisée. Le gouvernement a
pris alors les rênes du pouvoir sans oublier les princes de
la guerre qui représentaient le visage odieux des crimes et
du chaos. Dans un second temps, les tribunaux islamiques ont
gouverné, mettant un terme à l’époque des princes de la
guerre. Les Tribunaux islamiques ont contrôlé la plupart des
recoins de la Somalie. Alors, la présence du gouvernement
transitoire béni en 2005 par la Ligue arabe et l’IGAD s’est
réduite, bien qu’il aurait pu survivre plus longtemps.
Cependant, les Tribunaux islamiques ont suscité des
craintes, surtout pour ce qui est de leur relation avec
Al-Qaëda ou du moins le soutien théorique qu’elle leur
accorde parce qu’ils appliquent la charia islamique. Un état
de faits a alors émergé, provoquant la colère des Etats-Unis
et de ses alliés, l’Ethiopie et le Kenya. Et effectivement,
l’Egypte, le Soudan et l’Arabie saoudite ont été accusés de
porter l’aide au gouvernement des tribunaux. Après ce stade,
un revirement radical a eu lieu, l’Oncle Sam a eu recours au
gouvernement transitoire somalien pour expulser les forces
des tribunaux de manière à ce que le Kenya contrôle leurs
frontières jusqu’à ce ces forces en question soient
liquidées à l’intérieur de la Somalie. L’Ethiopie, de son
côté, n’a pas cessé de nier son invasion de la Somalie, mais
son succès quant à expulser les Tribunaux islamiques l’a
incitée, ainsi que d’autres partis somaliens, à proclamer
leur intention de réaliser l’unité somalo-éthiopienne rêvée.
Apparemment, la Ligue arabe appelle à trouver un règlement
rapide à cette crise. Les Arabes ressentent de l’embarras à
l’égard de la situation en Somalie étant donné leurs
attitudes divergentes non seulement vis-à-vis des parties en
conflit, mais également vis-à-vis de l’invasion éthiopienne
et de décision d’Al-Qaëda de soutenir les Tribunaux. Cette
organisation appelle les musulmans à la lutte contre «
l’invasion des croisades éthiopiennes ». L’Arabie saoudite,
de son côté, n’a pas pris une position claire même si sa
presse critique l’invasion éthiopienne. Il semble que la
plupart des pays arabes se soucient peu de cette région,
mais leurs ambitions sont plutôt tournées vers la nécessité
de trouver rapidement un gouvernement efficace satisfaisant
la volonté des citoyens et leur procurant la sécurité. Bien
sûr, le gouvernement transitoire soutenu par la Ligue n’a
pas cet avantage, et il n’est pas prévisible non plus que
l’invasion éthiopienne le lui assurera.
Le problème de l’invasion éthiopienne réside dans le fait
qu’elle provient d’un pays étranger, quels que soient ses
objectifs nobles affichés. L’Ethiopie à titre particulier a
une longue histoire d’ambitions et de convoitises en
Somalie. Cette dernière, en 1978, a occupé la province de
l’Ogaden à l’heure où l’Ethiopie était communiste. La
Somalie, à cette époque, avait soutenu les pays opposés au
communisme, dont l’Egypte de Sadate, et l’Arabie saoudite.
L’original dans tout cela, c’est que le Yémen du Sud avait
soutenu la Somalie côte à côte avec la Libye qui s’était
tournée vers l’Union soviétique après la frappe aérienne de
Sadate. Le conflit était alors l’un des maillons de la
guerre froide. Quelle position doit prendre le monde arabe
sur la crise en Somalie ? Doit-il soutenir le gouvernement
transitoire, comme il l’a fait pendant l’année révolue avec
l’espoir que le gouvernement soit celui de tous les
Somaliens ? Le monde arabe doit-il s’attacher à ce soutien
malgré l’intervention de l’Ethiopie ? Ou bien doit-il fermer
les yeux sur l’intervention éthiopienne bien que la conflit
risque de se renouveler en Somalie à travers les parties
hostiles à l’Ethiopie ? La position arabe est-elle en
harmonie avec celle de l’Union africaine du 2 janvier 2007 à
Addis-Abeba qui a condamné l’invasion éthiopienne
implicitement lorsqu’elle a appelé l’Ehiopie à retirer ses
forces en se concentrant plus sur les solutions politiques ?
Y a-t-il une quelconque complicité
américano-éthiopio-kenyane pour redessiner la carte de la
région ?
Franchement, je pense que le monde arabe a été incapable de
faire une bonne lecture des événements en Somalie après que
ce dossier eut longuement été en proie à une grande
négligence arabe et après qu’il fut longtemps confronté seul
à son destin. Le monde arabe s’est trouvé incapable de
situer la Somalie dans la foulée des crises qui règnent dans
le Golfe, l’Iraq, le Liban, la Palestine, et le Darfour.
J’estime personnellement que la crise de la Somalie n’est
qu’un nouveau chapitre du déchirement du monde arabe dont le
destin est voué au démantèlement. Il serait alors absurde de
préciser la position qu’il incombe au monde arabe de prendre
tant que l’unité et la lecture correcte des événements lui
font défaut .