Nature et défis des amendements constitutionnels
Moustafa Al-Saeed
Ancien ministre de l’Economie
Dans
son discours adressé aux députés à l’occasion de sa
proposition concernant l’amendement de certains articles de
la Constitution, le président Moubarak était clair et net.
Il a réitéré que ces amendements étaient un pas vers la
démocratie au sens global et strict du terme. Son message
adressé aux parlementaires disait intégralement : « Nous
assumons une grande responsabilité afin de réaliser
l’important équilibre requis entre notre aspiration à
développer notre démocratie et notre vie politique. Et entre
notre déviation vers des pas non calculés menaçant la
stabilité de la patrie et exposant cette expérience à un
revers ». A la fin de son discours, le chef de l’Etat a
mentionné que les amendements proposés nous font franchir de
nouveaux pas dans notre vie politique. Et ce, dans l’espoir
de renforcer notre assise constitutionnelle et d’approfondir
notre démarche démocratique ainsi que son exercice.
Une lecture plus attentive de ces mots nous fait découvrir
que le président Moubarak croit en la réalisation de la
démocratie au sens global du terme, mais selon une méthode
graduelle. Il estime apparemment que ses suggestions sont
conformes avec les nouvelles donnes et les exigences du
temps. Le président n’a pas dit que les amendements suggérés
auront pour résultat d’aboutir à la démocratie, mais il a
précisé qu’elles seraient un pas important sur cette voie.
Ceci signifierait que ces mesures doivent être suivis par
d’autres dans un processus en harmonie avec les évolutions
sociales, politiques et économiques en cours. Dans ce
contexte, deux questions s’imposent et auxquelles nous
devons répondre en toute objectivité et transparence.
La première concerne la méthode progressive adoptée par le
président Moubarak. Est-elle adaptée à notre réel et
objectifs pour réaliser la démocratie et le développement ?
Ou bien est-ce que notre réalité à l’heure actuelle et les
évolutions régionales et internationales qui nous entourent,
en plus de cet objectif qui est de réaliser des taux élevés
de développement, doivent nous mener directement à l’ultime
stade de la démocratie. C’est-à-dire cette étape où la
liberté de créer des partis est garantie, où le système
électoral est à l’écart de l’intervention du pouvoir
exécutif et où l’alternance au pouvoir est assurée avec
facilité et transparence ; et enfin où les libertés
fondamentales sont protégées à la lumière de la primauté de
la loi.
La deuxième interrogation est la suivante : si nous
supposons que cette méthode graduelle est celle qui est en
conformité avec notre réalité sociale, politique et
économique et qu’elle est la plus sûre vers la réalisation
de la stabilité, les amendements proposés seront-ils
conformes avec les données de chaque période et ses
exigences ? Ou bien est-ce que le stade que nous vivons
actuellement revendique une plus grande dose de réformes
constitutionnelles allant au-delà de ce qui est proposé ?
Pour répondre à la première question, les raisons pour
lesquelles nous optons pour cette méthode graduelle sont
fortes. Et je crois vraiment qu’il existe d’importants
secteurs de la société égyptienne, notamment les couches les
plus cultivées, qui s’alignent sur cette méthode même s’ils
divergent autour des détails.
D’ailleurs, l’une des plus importantes raisons pour laquelle
la majorité se range de ce côté est la volonté de contourner
les obstacles et les dangers qui pourraient accompagner le
revirement subit en passant du système individuel vers un
système démocratique global, avant de préparer la structure
et le terrain pour l’avènement de la démocratie de peur
qu’elle subisse un quelconque revers. L’enracinement du
système démocratique nécessite non seulement le changement
des lois en vigueur ainsi que les valeurs et la culture qui
règnent. Mais également la création de différentes forces
sociales et la formation de nouveaux cadres. C’est donc un
travail ardu qui nécessite du temps. Raison pour laquelle
tout changement subit engendre souvent de violents conflits
entre les différentes tendances politiques et
intellectuelles. Une situation qui affaiblit l’unité de la
patrie et paralyse le démarrage vers l’évolution politique
et le développement économique et social.
Si la réponse à la première question ne suscite pas une
grande polémique dans les milieux sociaux et culturels, la
seconde est la plus dangereuse et elle suscite le plus grand
tollé et la divergence entre les courants et blocs
intellectuels et politiques, toutes tendances confondues. Un
camp que l’on ne peut guère ignorer estime que cette méthode
graduelle, adoptée par le président Moubarak depuis son
accession au pouvoir en 1981, est lente et que, par
conséquent, les pas entrepris dans le sens de la démocratie
sont faibles et ne sont guère conformes aux conjonctures par
lesquelles sont passés l’Egypte et le monde entier. Ils
prennent comme exemple à l’appui l’état d’urgence en vigueur
depuis son investiture jusqu’aujourd’hui. L’autre exemple
est la constante intervention du pouvoir exécutif pour
influencer les résultats des élections au profit des
candidats du Parti National Démocrate (PND). Sans oublier
l’intervention de la législation pour empêcher l’évolution
du système pluripartite et la création de solides partis
d’opposition. Ce camp estime également que ces amendements,
même s’ils représentent un pas sans précédent dans la
démarche démocratique, restent incapables de satisfaire les
besoins de larges tranches de la société. L’exemple qu’ils
utilisent à l’appui est que l’amendement de l’article 77 de
la Constitution n’a pas abordé le nombre des mandats
présidentiels.
J’estime que ce camp a le droit d’adresser librement les
critiques et d’exprimer ouvertement son avis. Il n’en
demeure pas moins que son attitude vis-à-vis des derniers
amendements était exagérée. Nous pouvons être d’accord que
la démocratisation n’était pas suffisante entre 1981 et
2005. Cela dit, les événements terroristes qui se sont
multipliés dans les années 1980 et 90 et la priorité
accordée à la réforme économique peuvent le justifier. Mais
personne ne peut cependant nier que les pas sur cette voie
ont connu une accélération depuis le discours du président
Moubarak prononcé à Ménoufiya concernant l’amendement de
l’article 76 de la Constitution jusqu’à ces dernières
déclarations d’amender 34 articles annoncés récemment. Sans
doute les récents amendements sont un bond sans précédent
vers la démocratie au sens global du terme. Quelles que
soient les divergences, le défi réel à relever avec ces
amendements qui doivent mobiliser les efforts de toute la
société se résume en deux points :
— Il s’agit de parvenir aux objectifs prônés de ces
amendements en les protégeant des tentatives de certains de
les vider de leurs contenus réels. Comme il s’est passé avec
l’article 76 de la Constitution.
— Il faut suivre le même rythme auquel nous avons procédé
depuis l’amendement de l’article 76 en 2005. Voire, il faut
hâter les pas pour instaurer un régime démocratique global.
Le premier point représente un réel défi : l’élite au
pouvoir qui veut maintenir le statu quo sans évolution
aucune et les opportunistes qui ne peuvent vivre sans
flatter le pouvoir. Ces forces craignent la démocratie et
donc la possibilité que leurs centres d’intérêts soient
menacés. Ces groupuscules peuvent s’infiltrer par plusieurs
moyens pour réaliser en fin de compte leurs intérêts.
Ces forces essayeront non seulement de vider ces amendements
de leur contenu, mais crieront avec d’autres forces que ces
amendements représentent le sommet de la démocratie. Des
tentatives qui sont en contradiction avec les objectifs du
président Moubarak. C’est à ce moment-là qu’intervient la
responsabilité du président qui doit veiller à ce que ces
propositions voient le jour pour réaliser l’équilibre entre
l’Etat et les citoyens. Pour mener à bien la démarche vers
la démocratie pour que tout le monde puisse en récolter les
fruits. Là également, s’inscrit la responsabilité de toutes
les forces nationales, politiques et culturelles. Il n’est
pas uniquement question de formuler des textes sans changer
la culture même de la démocratie et ses piliers dans les
mentalités depuis le pluralisme, en passant par le soutien
des institutions de la société civile, et l’augmentation des
taux de participation politique. Jusqu’à l’approbation du
principe de l’alternance du pouvoir et de la liberté des
citoyens .