Cirque.
Depuis plus d’un siècle, la famille Al-Helw fait
vibrer les chapiteaux en dépit des risques du métier et de
conditions de vie parfois difficiles. Rencontre avec une
tribu au destin exceptionnel.
Le danger en héritage
«
J’aime le cirque, il représente tout pour moi. Je suis née
sous ces tentes multicolores et j’ai commencé très jeune à
plier mon corps aux exigences d’un art que j’ai hérité de
mes oncles, de véritables dresseurs de tigres et de lions »,
explique Faten Al-Helw, qui dirige le cirque égypto-européen.
Entourée de ses serpents, elle se sent parfaitement à
l’aise. Faten Al-Helw, qui est charmeuse de serpents, mais
aussi dompteuse, ne laisse apparaître aucune expression de
frayeur. Elle se balade avec aisance parmi les félins,
caresse un lion ou fait un bisou sur la bouche d’un serpent.
Et ce, même si elle est bien consciente du danger.
Dotée d’une force de caractère, Faten continue de perpétuer
l’art du cirque que ses grands-parents ont introduit en
Egypte il y a plus d’un siècle et qui a fait la réputation
de toute sa famille.
Un ouvrage de Sayed Ismaïl, intitulé L’histoire du théâtre
égyptien, souligne que les premières tentatives de créer un
cirque égyptien ont commencé en 1869, mais sans aboutir. Et
c’est donc Hassan Al-Helw, originaire du gouvernorat de
Daqahliya, qui en 1889 put réaliser ce rêve. Un cirque
ambulant qui faisait le tour des Mouleds (festivités
religieuses). Et depuis, ce fut donc un parcours marqué de
succès. En 1960, le cirque a été nationalisé et annexé au
ministère de la Culture. Autre tournant dans la vie du
cirque, le départ d’Ibrahim Al-Helw en Allemagne dans les
années 1970 où il a préparé une thèse de doctorat sur les
arts du cirque, notamment l’art du domptage. De retour au
pays, il a repris en main le cirque et a transmis son
savoir-faire à ses cousins qui travaillaient avec lui et qui
manquaient d’expérience académique. « Alors que le cirque
russe est réputé par ses numéros d’acrobatie, les Egyptiens
étaient considérés comme les rois du domptage », répétait
avec fierté Hagga Mahassen Al-Helw, célèbre dompteuse
décédée il y a une trentaine d’années.
Aujourd’hui, la famille Al-Helw dirige quatre cirques au
Caire et à Alexandrie. Tous les membres de la famille
portent le flambeau de feu Hassan Al-Helw. Ils font des
échanges de spectacle entre eux. « Je fais appel à mon
cousin Mohamad Al-Helw pour présenter un spectacle sous mon
chapiteau. L’important pour nous est de conserver les
secrets du métier », dit Faten Al-Helw qui dirige le cirque
du Caire. « C’est là notre fortune et notre seul héritage.
D’ailleurs, c’est la raison pour laquelle on se marie en
famille. Certains ont rompu ce pacte à cause de l’argent.
Mais il reste encore de nombreux fidèles convaincus que le
cirque Al-Helw doit garder son image authentique comme des
objets signés », poursuit Faten. Mariée elle aussi à un
cousin, elle ajoute qu’il existe aujourd’hui des intrus qui
exploitent le nom d’Al-Helw pour s’inscrire dans les écoles
ou les clubs « et se faire une réputation ».
Une famille fascinée par le sens de l’aventure et qui a payé
un lourd tribut pour ceci.
Dans
les coulisses, une odeur de fauves empeste le lieu : « Ils
ne sont pas loin », signale un gardien. Sous le chapiteau,
une troupe d’artistes se prépare pour la représentation du
soir. Tous des professionnels prêts à déployer une énergie
phénoménale pour enthousiasmer leur public. A quelques
mètres, on peut voir des lions et des tigres enfermés dans
des cages entreposées sur de grands camions grillagés. Leurs
rugissements sont impressionnants. Une dizaine de gardiens
apparaissent au loin, transportant de grands seaux remplis
de viande. Ils marchent à pas de fourmis tant la charge est
lourde à porter. Sur la piste apparaît Sayed Al-Helw. Ce
dernier vient de reprendre son numéro après 6 mois de
convalescence. Un tigre en rut a failli lui lacérer le
visage. « C’était dur pour moi de rester inactif, je me
sentais comme un homme inutile. Malgré les risques et les
sacrifices, l’amour de ce métier reste plus fort que tout »,
s’exprime Sayed Al-Helw.
Quant à Loula Al-Helw, elle se déplace aujourd’hui en chaise
roulante. Elle a fait une chute de vingt-cinq mètres, mais
ne cesse de rêver du jour où elle va pouvoir faire de
nouveau du trapèze et être emportée par les applaudissements
d’un public enthousiasmé. Elle considère qu’elle a eu de la
chance, puisqu’elle est bien consciente que des accidents
peuvent être mortels.
L’exemple du prestigieux dompteur Mohamad Al-Helw, mort en
plein spectacle, n’est pas encore oubliée. Cela s’est passé
en 1972, quelques jours avant la fête du petit Baïram. Alors
que Mohamad Al-Helw présentait son numéro, le lion Sultane
lui a sauté au cou et l’a déchiqueté devant le public. « Le
jour de l’accident, une grande partie de la troupe Al-Helw
se trouvait à l’étranger. C’est en écoutant par hasard la
radio que nous avons appris le décès de mon oncle paternel.
Un de mes cousins sanglotait en annonçant la triste
nouvelle. Les membres de la famille ont préféré ne pas nous
contacter, car on présentait un spectacle très important en
Allemagne. Avant de mourir, Mohamad Al-Helw a donné des
instructions pour que personne ne tue ni ne maltraite le
fauve avec qui il a partagé des moments de bonheur. Après le
décès de Mohamad Al-Helw, Sultane, le lion, ne voulait plus
manger et quelques jours plus tard, il est mort de chagrin
», confie Faten Al-Helw. Elle poursuit que l’image de ce
dompteur, dont les poumons et reins ont été déchiquetés
devant le public, a failli mettre fin à la carrière de toute
une famille. Pourtant, Faten estime qu’avec le temps on
apprend à vivre avec ce sentiment de danger. « Chaque jour,
je me rends à mon travail avec la peur de ne pas rentrer
chez moi », lance la femme dont les sentiments sont partagés
entre la peur de perdre la vie et l’amour de son métier.
Des félins sous le lit
Des sacrifices soit, mais ces fauves sont aussi des
compagnons. Parfois même, ils partagent le toit avec leur
dompteur. Chaque dompteur a ses fauves qu’il doit dresser
pendant quatre ans et étudier le caractère de chacun car il
n’est pas recommandé qu’un dompteur travaille avec les bêtes
d’un autre dresseur. « On les considère comme nos propres
enfants. La semaine dernière, l’une de mes bêtes s’est
cassée une patte. J’étais très triste, car c’était la star
de mon spectacle. Cet animal m’a coûté 80 mille L.E. en plus
des efforts pour le dresser », confie Faten Al-Helw, qui est
prête à prendre chez elle un félin ou un serpent pour le
soigner en cas de maladie. « Bien que mes filles ne
travaillent pas avec nous, elles se sont habituées à la
présence des animaux », poursuit Faten. Elle possède 6 lions
portant les noms de ses enfants : Mahassen, Camélia, Helmi,
Marzouq, Achraf, Mahrous. Les invités risquent d’être
surpris lors d’une visite chez la famille d’Al-Helw par le
rugissement d’un lionceau dissimulé sous un lit ou d’un
autre félin somnolant dans sa baignoire. La star Fouad
Al-Mohandess fut témoin d’une telle scène chez Mahassen
Al-Helw !
Et ce n’est pas tout. Les coulisses du cirque dévoilent
d’autres souffrances et tracas quotidiens que doit surmonter
cette famille. C’est l’heure du repas avec des menus variés
pour chaque animal. « C’est de la viande d’âne, lance un
gardien. Chaque lion mange environ 30 kg par jour et a droit
à un seul repas, précisément à dix heures du matin ». Ce
sont les instructions des dompteurs pour permettre aux bêtes
d’avoir plus d’agilité au moment du show. On veille à ce que
les bêtes mangent suffisamment, car un lion qui a faim peut
devenir dangereux. Raison pour laquelle tout dompteur doit
s’assurer que ses bêtes ont terminé leur repas.
A quelques pas, les serpents à leur tour profitent d’un bon
festin. « Je suis habituée à faire mon show avec des
serpents indiens, car ils ne sont pas venimeux, mais on peut
dire que toute leur force se concentre dans les muscles ».
Et d’ajouter que ce reptile doit manger quinze pigeons
vivants par mois et qu’il ne faut jamais l’approcher quand
il mue en hiver, car il devient agressif.
Sayed estime que la nourriture d’un lion coûte excessivement
cher. Pour garantir un minimum de sécurité pour le dompteur,
il nous faut quinze mille L.E. par mois de nourriture pour
un seul lion. « A l’époque de mon mari, Ibrahim Al-Helw, la
maison artistique dépendant du ministère de la Culture nous
fournissait une aide financière pour la nourriture. Un
soutien financier que l’on a annulé depuis sa mort »,
s’indigne Faten Al-Helw qui a reçu une offre de plusieurs
pays du Golfe pour parrainer le cirque d’Al-Helw. Elle
poursuit que les frais sont trop élevés, y compris le loyer
du terrain sans oublier les salaires des 70 artistes qui
travaillent avec elle.
En fait, tous les artistes exercent leur métier par amour,
et le cirque compte plus que tout pour eux. Pourtant, ils
sont mal payés. Des salaires qui varient entre 45 et 160
L.E. par mois. Ils sont tous membres du Syndicat des
artistes, mais les primes qu’ils perçoivent sont nettement
inférieures. Par ailleurs, ils ne bénéficient d’aucune
assurance alors qu’ils sont exposés au danger. Seuls les
dompteurs sont assurés (2 000 L.E.) en cas de décès ou
d’incapacité de travail. « L’Etat ne porte aucune
considération pour les artistes du cirque », se plaint Faten
Al-Helw qui a perdu plusieurs de ses proches et même des
amis sur les pistes … alors que la retraite de son mari ne
dépasse pas les 300 L.E. Nous avons été honorés par le monde
entier alors qu’en Egypte, malgré la popularité de cet art,
on ne reçoit que des miettes de la part de l’Etat.
« J’espère au moins que l’Etat nous octroiera un terrain,
car j’ai l’intention d’ouvrir une école pour le cirque »,
conclut Faten qui prépare actuellement à produire un film
narrant l’histoire de la famille. Une famille qui risque de
ne plus exister dans l’univers du cirque, puisque les
nouvelles générations se sont tournées vers d’autres
métiers.
Dina
Darwich
Manar Attiya