Après le succès foudroyant de l’Immeuble Yacoubian,
Alaa Al-Aswani
se déplace vers un nouveau lieu, Chicago (éd.
Chourouq, 2007), où ses personnages, des Américains
d’origine égyptienne, trament leur histoire sur une
plate-forme politique. Dans cet extrait, il dresse le
portrait d’un Egyptien qui se veut plus Américain que les
Américains de souche.
Chicago
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Le professeur Denis Baker releva sa main en signe
d’acquiescement, ainsi que le professeur Friedmann, puis il
compta les voix rapidement avant de noter sur papier
l’accord du comité pour Nagui Abdel-Samad. La réunion se
termina et les professeurs prirent congé. Raafat Sabet
conduisit son auto pour rentrer chez lui. Il se sentait
tellement énervé à cause du résultat du vote qu’il cogna
violemment sa main contre le volant de l’auto en soufflant
de rage. Il se dit que les Egyptiens allaient semer le
désordre dans le département … C’est vrai … Les Egyptiens
sont incapables de travailler dans des lieux respectables.
Leurs défauts sont nombreux et impardonnables : La lâcheté
et la roublardise, le mensonge, la dissimulation, la
paresse, et l’incapacité de penser méthodiquement. Mais pire
que tout cela, la confusion et l’imposture.
Ce regard négatif qu’il portait aux Egyptiens s’accordait
parfaitement avec l’histoire de Raafat Sabet. En effet, il
avait émigré d’Egypte pour l’Amérique au début des années
1960 après que Nasser eut nationalisé les usines de verre de
son père Mahmoud pacha Sabet et malgré la main de fer du
régime à ce moment, il avait réussi à faire fuir une grosse
somme d’argent qui lui servit à commencer une nouvelle vie.
Il fit de nouvelles études et obtint son doctorat. Il
enseigna dans de nombreuses universités américaines à New
York et à Boston. Il se stabilisa enfin à Chicago où il vit
depuis 30 ans. Il épousa l’infirmière Mitchell et il obtint
la nationalité américaine. Il devint Américain en toute
chose. Il ne parlait plus guère en arabe, il pensait en
anglais et avait un accent américain bien marqué. Bien plus,
il faisait les mêmes mouvements des mains, dégageait en
parlant les mêmes sons que ceux des Américains. Les
dimanches, il assistait aux matchs de base-ball, dans
lesquels il était devenu un vrai expert tellement que les
Américains venaient vers lui lorsqu’ils n’étaient point
d’accord sur certaines de ses règles. Il s’installait dans
l’amphithéâtre, la casquette à l’envers, suivant le jeu avec
intérêt et enthousiasme en dégustant sa grande chope de
bière qui ne quittait pas sa main. Il aimait montrer, cette
image de lui-même, celle d’un Américain de pur sang, sans
aucun antécédent d’une quelconque origine. Dans les soirées
et les occasions sociales lorsqu’on lui demandait :
— D’où venez-vous ?
Raafat répondait rapidement : I am Chicagoan.
Beaucoup de personnes prenaient au mot ce qu’il disait.
Pourtant d’autres dévisageaient ses traits arabes et
disaient avec étonnement :
— Où étiez-vous avant de venir à Chicago ?
Alors Raafat soupirait et répétait sa phrase mémorable qui
devint son slogan préféré :
— Je suis né en Egypte, mais j’ai fui l’injustice et
l’arriération pour la justice et la liberté.
Ce respect absolu pour tout ce qui était américain à
comparer au dénigrement pour tout ce qui était égyptien
pouvait expliquer son comportement. Parce que les Egyptiens
ont les corps flasques et mènent une vie peu saine, il
prenait soin de sa ligne et de son corps. Et bien qu’il ait
atteint la soixantaine, il gardait encore un look séduisant
: Une taille élancée et un corps sportif musclé, une peau
jeune avec peu de rides et des cheveux teints avec élégance
laissant quelques cheveux blancs sur les tempes et le front.
Il était un bel homme à ne pas en douter, il portait en lui
l’élégance héritée d’une certaine aristocratie, qui
apparaissait dans sa tenue vestimentaire et dans ses gestes.
Il ressemblait beaucoup au comédien Rouchdi Abaza. Pourtant,
une certaine manière d’être nonchalante et indécise jetait
une ombre sur l’attrait que son physique pouvait exercer. Et
parce qu’il se sentait fier des victoires emportées par son
pays, le docteur Raafat aimait à posséder les appareils
électriques américains de pointe. Et ce, depuis la dernière
Cadillac dont il avait payé le premier versement du revenu
de ses conférences, l’hiver dernier, à Harvard, en passant
par le modèle le plus récent de téléphone portable, pour en
arriver au rasoir électrique qui asperge le menton de parfum
et aux ciseaux électriques qui coupent les herbes tout en
dégageant des airs musicaux. De préférence, en présence des
Egyptiens, il aimait à pavaner avec fierté ses appareils
électriques. Il demandait alors ironiquement aux présents :
— Quand donc l’Egypte pourrait-elle produire un appareil
comme celui-ci ? Après combien de siècles ?
Puis, il éclatait de rire au milieu de l’embarras des
personnes présentes. Et lorsqu’un étudiant égyptien du
département venait à réussir, Raafat se devait de lui lancer
une pointe. Il s’avançait vers lui en disant :
— Bravo pour ta réussite malgré l’enseignement misérable que
l’on t’a donné en Egypte. Tu devrais remercier l’Amérique
pour ce qu’elle t’a donné.
Après le 11 septembre, Raafat affichait des avis contre les
Arabes et les musulmans, que les Américains les plus
racistes n’oseraient pas avancer. Ainsi, disait-il :
— Les Etats-Unis devraient empêcher n’importe quel Arabe de
fouler leur sol avant de s’assurer que c’est une personne
civilisée qui ne considère pas le meurtre comme un devoir
religieux.
De ce fait, accepter Nagui Abdel-Samad était en quelque
sorte un échec personnel pour le docteur Raafat. Cependant,
il décida d’effacer toute l’affaire de son cerveau. Il
déplaça sa main droite du volant et fit fonctionner son
magnétophone pour écouter les chansons de Lionnel Richy
qu’il adorait. Il se mit à penser à la soirée calme qu’il
allait passer avec sa femme Mitchell et sa fille Sarah. Il
se souvint du Royal Salut, ce whisky de qualité qu’il avait
acheté, il y a quelques jours. Il l’ouvrirait ce soir car il
avait besoin d’une boisson de qualité. Il arriva enfin chez
lui. Un bâtiment blanc composé de deux étages, entouré d’un
beau jardin et d’une cour arrière. Son chien allemand Mitz
le reçut en aboyant fortement, sans interruption. Il
contourna la maison, comme à son habitude, pour accéder au
garage. Pourtant, à son étonnement, il remarqua une lumière
venue de la salle à manger, ce qui signifiait qu’il y avait
des invités. Il fut surpris car sa femme Mitchell ne l’avait
pas prévenu qu’ils auraient des invités à dîner. Il pressa
sur sa commande et ferma sa voiture automatiquement. Il fit
de même pour la porte du garage et tira le rideau de fer
pour être sûr qu’il l’avait bien fermé. Il avança lentement
vers la maison en essayant de deviner qui pouvait être
l’invité. Il caressa à la hâte Mitz le chien et le quitta
pour rentrer chez lui par la porte de côté. Il traversa
l’entrée prudemment. Sa femme Mitchell devina son arrivée à
cause du crissement du parquet, elle alla à sa rencontre,
lui donna un baiser sur la joue et dit avec joie :
— Viens vite ! Il y a une belle surprise !
Lorsqu’il pénétra dans la salle à manger, Jeff l’ami de sa
fille Sarah se tenait debout à côté d’elle. Un jeune homme
de 25 ans, mince, le visage pâle avec de beaux yeux bleus.
Ses lèvres minces étaient serrées et ses cheveux châtains
formaient une longue tresse qui tombait sur son dos. Il
était vêtu d’un T-shirt blanc et d’un jean bleu avec des
taches de couleur en plusieurs endroits et de vieilles
sandales qui laissaient voir des orteils sales. Jeff avança
pour saluer Raafat alors que Mitchell élevait le ton par
derrière :
— Jeff a terminé sa nouvelle peinture ce soir et il a décidé
que nous serions les premiers à la voir. N’est-ce pas ?
— Merveilleux … Bonsoir Jeff.
C’est ce que dit Raafat alors qu’il remarquait par un rapide
coup d’œil à sa femme qu’elle était allée chez le coiffeur,
qu’elle s’était fardée et qu’elle portait son nouveau
pantalon en velours.
Jeff le salua et dit en riant :
— Laisse-moi être franc avec toi, Raafat. Ton avis m’importe
certes, mais lorsque j’ai terminé ma nouvelle peinture, je
n’ai pensé qu’à une seule chose, que Sarah devait être la
première à la voir.
— Merci … chuchota Sarah alors qu’elle lui pressait la main
et regardait son beau visage avec admiration. Sur ce,
Mitchell lui demanda comme si elle effectuait un entretien
pour la télévision :
— Dis-moi, Jeff, que ressent l’artiste lorsqu’il vient de
terminer une nouvelle œuvre ?
Jeff releva la tête lentement, fixa le plafond, ferma les
yeux et se tut un instant. Il étendit ses bras comme s’il
embrassait le monde et dit d’une voix rêveuse :
— Je ne sais pas comment te l’expliquer ? C’est l’instant le
plus heureux de ma vie lorsque je mets la dernière touche
sur une planche.
Les deux femmes furent profondément émues. Elles se mirent à
le regarder en l’admirant. Puis Mitchell dit :
— Et maintenant que penses-tu Raafat ? Commencerons-nous par
dîner ou allons-nous voir la peinture en premier ?
Raafat avait faim, il dit calmement :
— Comme tu veux.
Mais Sarah applaudit et s’écria avec joie :
— Je ne peux pas patienter une minute de plus avant de voir
la peinture !
— Moi non plus, dit Mitchell en riant alors qu’elle tirait
Raafat par la main vers un coin de la pièce. Jeff avait posé
sa peinture sur un chevalet et l’avait couverte d’un grand
tissu blanc brillant. Ils se tinrent tous debout en face un
instant, puis Jeff tira un bout du tissu de manière
théâtrale et découvrit la peinture. Mitchell et Sarah
s’écrièrent en chœur :
— Oh ! Superbe ! Superbe !
Sarah se retourna et se releva sur la pointe des pieds pour
embrasser Jeff sur les joues alors que Raafat regardait la
peinture en bougeant sa tête lentement comme s’il essayait
de mieux la comprendre.
(…) .
Traduction de Soheir Fahmi