Foire du Livre .
A la fois événement culturel et forum politique, cette
manifestation accueille tous les ans des millions de
visiteurs.Pour la deuxième année consécutive, la politique y
est interdite,au grand dam des intellectuels et des
opposants.
Chassez le politique, il revient au galop
«
Celui qui veut la politique n’a qu’à la chercher ailleurs,
pas à la Foire du livre ». C’est en ces termes que le
président de l’Organisme général du livre, Nasser Al-Ansari,
a répondu aux journalistes qui l’interrogeaient sur
l’absence de débats politiques cette année à la Foire du
livre. « Dorénavant, l’activité de la Foire consistera à
fournir des livres à des prix réduits », a ajouté Al-Ansari.
Cette 39e édition de la Foire internationale du livre du
Caire, qui se tient du 23 janvier au 4 février, tente
d’exorciser le politique, comme cela a été fait lors de la
précédente édition. Cette insistance a soulevé les critiques
des intellectuels et de l’opposition. « Cette décision est
incompréhensible. La Foire du livre était le seul endroit en
Egypte où les citoyens ordinaires pouvaient débattre de
questions politiques. C’était le seul endroit où l’on
pouvait rencontrer des responsables directement et évoquer
des sujets qui intéressent les gens », lance l’écrivain
Mahmoud Amin Al-Alem, qui a boycotté la Foire l’année
dernière.
Créée en 1969, la Foire du livre attire chaque année des
millions de citoyens. Evénement culturel et littéraire, la
Foire a pris au fil des ans une trajectoire politique. Des
ministres, des économistes et des politiciens de tous bords
y étaient invités. Au début des années 1990, alors que l’Egypte
était confrontée à la vague terroriste, des face-à-face ont
été organisés entre plusieurs courants, notamment entre
penseurs islamistes et laïques. Cependant, ces débats ont
soulevé de vives polémiques. Et à partir du milieu des
années 1990, le rôle de la Foire en tant que lieu de débat
politique a commencé à régresser. Ainsi, les responsables de
la Foire ont-ils cessé d’inviter des écrivains et
intellectuels qui critiquaient trop ouvertement le régime.
Exemple : Mohamad Hassanein Heykal à la fin des années 1990.
Le gouvernement a alors cherché à instrumentaliser la Foire
pour ses propres intérêts. Au lieu d’être un lieu de débat
pour tous, elle est devenue la tribune du gouvernement.
C’est devenu l’occasion d’envoyer des ministres pour
défendre les politiques gouvernementales, comme le programme
de réforme économique.
« Cette décision est une preuve de la faillite de l’Etat et
son refus de faire face aux critiques. Les débats qui
avaient lieu au sein de la Foire étaient en faveur du
gouvernement. Celui-ci a ainsi coupé les passerelles avec
les citoyens », estime Hussein Abdel-Razeq, cadre du
Tagammoe (parti de gauche). Il s’interroge : Comment le
gouvernement nous parle-t-il de mesures démocratiques, alors
qu’il ferme la seule porte permettant au citoyen de
communiquer directement avec les autorités ?
Annulation de colloques
Cette décision intervient au moment où la scène politique
est en effervescence en raison des réformes
constitutionnelles annoncées et au moment où l’Etat est en
conflit sur plusieurs fronts, notamment avec les juges, sans
compter les procès de corruption, comme celui des poches de
sang.
En fait, il s’agirait pour le gouvernement d’éviter de
débattre ces questions. C’est du moins ce qu’affirme le
peintre Adel Al-Siwi, membre du mouvement politique Artistes
pour le changement. Il estime que ces événements sont à la
base de l’annulation des colloques politiques à la Foire. «
Le gouvernement craint toute confrontation avec les citoyens
qui seront sans doute déçus de ce qui se passe sur la scène
politique et ont beaucoup de critiques. Face à cette vague
de controverse, le gouvernement annule toute rencontre
publique. La preuve en est que cette décision, prise dès
l’année dernière, est intervenue à l’heure où plusieurs
incidents ont soulevé la colère publique. A titre d’exemple,
le référendum de mai 2005 où des citoyens ont été agressés,
et l’incendie du théâtre du Palais de la culture de
Béni-Souef faisant une cinquantaine de morts à cause de la
négligence », explique Al-Siwi.
En fait, annuler ces contacts, les seuls, avec les citoyens,
révèle l’échec non seulement de la politique du
gouvernement, mais aussi de la Foire du livre. « Si M.
Al-Ansari nous dit que la Foire est seulement un lieu pour
vendre des livres, nous lui demandons de nous compter les
citoyens qui achètent aujourd’hui des livres. D’ailleurs,
peut-il nous justifier la saisie de livres qui se contredit
avec un tel objectif ? », s’interroge l’activiste Georges
Ishaq, organisateur du mouvement politique Kéfaya (ça
suffit). Kéfaya avait organisé l’année dernière une
manifestation au sein de la Foire du livre pour dénoncer les
restrictions qu’impose l’Etat à la liberté d’expression.
Plusieurs centaines de visiteurs de la Foire y ont
participé, de façon à ce que la police est intervenue et a
arrêté les manifestants. Pourtant, Kéfaya se prépare
aujourd’hui à une manifestation dans la Foire et à la
publication des communiqués de dénonciation. « Quelles qu’en
soient les conséquences, nous allons déclarer à tout le
monde notre refus de la politique du régime. Que veut faire
le gouvernement ? Comment parle-t-on de la réforme
démocratique et on annule toute voie officielle pour nous
exprimer ? », dénonce Ishaq, tout en affirmant que l’on peut
trouver le livre dans n’importe quel endroit et à prix
réduit, mais la Foire était un lieu pour de nombreux jeunes
de parler politique au moment où le rôle des partis
politiques est absent.
Le poète Abdel-Rahmane Al-Abnoudi, lui, a un avis différent.
Il refuse tout boycottage de la Foire ou organisation de
manifestations. « C’est à cause de ces manifestations que la
politique a été interdite ». Pour lui, « il ne faut pas
oublier que cet événement accueille quotidiennement des
millions de visiteurs de tous les niveaux culturels, qui
n’exercent pas d’activités politiques et pourraient
s’intégrer dans ces manifs sans savoir même la raison »,
tout en concluant que ces hautes instructions ne cherchent
qu’à assurer la sécurité dans la Foire et à limiter son rôle
à son nom, le livre et les débats culturels. Ainsi, même
avec l’interdiction, la politique s’est-elle invitée à la
Foire. D’ailleurs, peut-on séparer le culturel et le
politique ? .
Héba Nasreddine