Al-Ahram Hebdo, Evénement | Chassez le politique, il revient au galop
  Président Salah Al-Ghamry
 
Rédacteur en chef Mohamed Salmawy
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 Semaine du 24 au 30 janvier 2007, numéro 646

 

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Foire du Livre . A la fois événement culturel et forum politique, cette manifestation accueille tous les ans des millions de visiteurs.Pour la deuxième année consécutive, la politique y est interdite,au grand dam des intellectuels et des opposants.

Chassez le politique, il revient au galop

« Celui qui veut la politique n’a qu’à la chercher ailleurs, pas à la Foire du livre ». C’est en ces termes que le président de l’Organisme général du livre, Nasser Al-Ansari, a répondu aux journalistes qui l’interrogeaient sur l’absence de débats politiques cette année à la Foire du livre. « Dorénavant, l’activité de la Foire consistera à fournir des livres à des prix réduits », a ajouté Al-Ansari. Cette 39e édition de la Foire internationale du livre du Caire, qui se tient du 23 janvier au 4 février, tente d’exorciser le politique, comme cela a été fait lors de la précédente édition. Cette insistance a soulevé les critiques des intellectuels et de l’opposition. « Cette décision est incompréhensible. La Foire du livre était le seul endroit en Egypte où les citoyens ordinaires pouvaient débattre de questions politiques. C’était le seul endroit où l’on pouvait rencontrer des responsables directement et évoquer des sujets qui intéressent les gens », lance l’écrivain Mahmoud Amin Al-Alem, qui a boycotté la Foire l’année dernière.

Créée en 1969, la Foire du livre attire chaque année des millions de citoyens. Evénement culturel et littéraire, la Foire a pris au fil des ans une trajectoire politique. Des ministres, des économistes et des politiciens de tous bords y étaient invités. Au début des années 1990, alors que l’Egypte était confrontée à la vague terroriste, des face-à-face ont été organisés entre plusieurs courants, notamment entre penseurs islamistes et laïques. Cependant, ces débats ont soulevé de vives polémiques. Et à partir du milieu des années 1990, le rôle de la Foire en tant que lieu de débat politique a commencé à régresser. Ainsi, les responsables de la Foire ont-ils cessé d’inviter des écrivains et intellectuels qui critiquaient trop ouvertement le régime. Exemple : Mohamad Hassanein Heykal à la fin des années 1990. Le gouvernement a alors cherché à instrumentaliser la Foire pour ses propres intérêts. Au lieu d’être un lieu de débat pour tous, elle est devenue la tribune du gouvernement. C’est devenu l’occasion d’envoyer des ministres pour défendre les politiques gouvernementales, comme le programme de réforme économique.

« Cette décision est une preuve de la faillite de l’Etat et son refus de faire face aux critiques. Les débats qui avaient lieu au sein de la Foire étaient en faveur du gouvernement. Celui-ci a ainsi coupé les passerelles avec les citoyens », estime Hussein Abdel-Razeq, cadre du Tagammoe (parti de gauche). Il s’interroge : Comment le gouvernement nous parle-t-il de mesures démocratiques, alors qu’il ferme la seule porte permettant au citoyen de communiquer directement avec les autorités ?

 

Annulation de colloques

Cette décision intervient au moment où la scène politique est en effervescence en raison des réformes constitutionnelles annoncées et au moment où l’Etat est en conflit sur plusieurs fronts, notamment avec les juges, sans compter les procès de corruption, comme celui des poches de sang.

En fait, il s’agirait pour le gouvernement d’éviter de débattre ces questions. C’est du moins ce qu’affirme le peintre Adel Al-Siwi, membre du mouvement politique Artistes pour le changement. Il estime que ces événements sont à la base de l’annulation des colloques politiques à la Foire. « Le gouvernement craint toute confrontation avec les citoyens qui seront sans doute déçus de ce qui se passe sur la scène politique et ont beaucoup de critiques. Face à cette vague de controverse, le gouvernement annule toute rencontre publique. La preuve en est que cette décision, prise dès l’année dernière, est intervenue à l’heure où plusieurs incidents ont soulevé la colère publique. A titre d’exemple, le référendum de mai 2005 où des citoyens ont été agressés, et l’incendie du théâtre du Palais de la culture de Béni-Souef faisant une cinquantaine de morts à cause de la négligence », explique Al-Siwi.

En fait, annuler ces contacts, les seuls, avec les citoyens, révèle l’échec non seulement de la politique du gouvernement, mais aussi de la Foire du livre. « Si M. Al-Ansari nous dit que la Foire est seulement un lieu pour vendre des livres, nous lui demandons de nous compter les citoyens qui achètent aujourd’hui des livres. D’ailleurs, peut-il nous justifier la saisie de livres qui se contredit avec un tel objectif ? », s’interroge l’activiste Georges Ishaq, organisateur du mouvement politique Kéfaya (ça suffit). Kéfaya avait organisé l’année dernière une manifestation au sein de la Foire du livre pour dénoncer les restrictions qu’impose l’Etat à la liberté d’expression. Plusieurs centaines de visiteurs de la Foire y ont participé, de façon à ce que la police est intervenue et a arrêté les manifestants. Pourtant, Kéfaya se prépare aujourd’hui à une manifestation dans la Foire et à la publication des communiqués de dénonciation. « Quelles qu’en soient les conséquences, nous allons déclarer à tout le monde notre refus de la politique du régime. Que veut faire le gouvernement ? Comment parle-t-on de la réforme démocratique et on annule toute voie officielle pour nous exprimer ? », dénonce Ishaq, tout en affirmant que l’on peut trouver le livre dans n’importe quel endroit et à prix réduit, mais la Foire était un lieu pour de nombreux jeunes de parler politique au moment où le rôle des partis politiques est absent.

Le poète Abdel-Rahmane Al-Abnoudi, lui, a un avis différent. Il refuse tout boycottage de la Foire ou organisation de manifestations. « C’est à cause de ces manifestations que la politique a été interdite ». Pour lui, « il ne faut pas oublier que cet événement accueille quotidiennement des millions de visiteurs de tous les niveaux culturels, qui n’exercent pas d’activités politiques et pourraient s’intégrer dans ces manifs sans savoir même la raison », tout en concluant que ces hautes instructions ne cherchent qu’à assurer la sécurité dans la Foire et à limiter son rôle à son nom, le livre et les débats culturels. Ainsi, même avec l’interdiction, la politique s’est-elle invitée à la Foire. D’ailleurs, peut-on séparer le culturel et le politique ? .

Héba Nasreddine

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