Pouvoir.
La bourgeoisie d’affaires égyptienne, née dans les années
1920, était motivée par une vision nationaliste, celle d’une
nahda (renaissance) industrielle. Celle de l’infitah semble
privilégier les seuls intérêts immédiats.
Du nationalisme à l’individualisme
Défenseur de l’économie nationale, militant contre la
mainmise étrangère, tel était le profil de l’homme
d’affaires égyptien au début du XXe siècle. Talaat Harb,
auquel nous devons la création de la première banque
égyptienne, la Banque Misr, est le symbole de cette époque
et de cette manière de voir. De plus, il est l’homme qui a
assuré le passage d’une économie foncière à une économie
relativement industrielle. Dans Les Hommes d’affaires
égyptiens, démocratisation et secteur privé dans l’Egypte de
l’infitah, édition Khartala, Eric Gobe, arabisant et docteur
en sciences politiques, met en relief ce phénomène. Talaat
Harb a créé le 8 mars 1920 cette banque Misr (nom arabe de
l’Egypte, ce qui est un choix voulu) grâce à sa connaissance
du monde des grands propriétaires terriens. Ils ont fait
valoir qu’ils contribuaient à la cause nationaliste, celle
émanant de la révolution wafdiste contre les occupants
britanniques en 1919. Pour Talaat Harb, la banque devait
attirer les épargnes pour créer de nouvelles sociétés
industrielles et commerciales, et ce fut à l’origine de ce
grand establishment que furent les sociétés Misr, Filature
de Mahalla, Studio Misr pour la production
cinématographique, Misr Air, première compagnie aérienne
égyptienne ; autant d’activités s’inscrivant dans la logique
du modernisme.
De manière ponctuelle cela répondait aussi, comme le dit
Magdi Sobhi, chercheur au Centre d’Etudes Politiques et
Stratégiques (CEPS) d’Al-Ahram, aux crises économiques
successives à la première guerre mondiale et mettant
l’accent sur la nécessité pour l’Egypte de se libérer de sa
dépendance vis-à-vis de l’étranger.
Vers la fin des années 1940, l’économie égyptienne avait
était dominée par le secteur privé : « 87 % de la valeur
ajoutée et 95 % des emplois civils », selon l’ouvrage
précité.
Emergence d'intermédiaires
Avec la Révolution de 1952, on passe à une étape
d’hésitation. Le projet nassérien, au départ peu opposé à
l’économie libérale, suscite la méfiance des hommes
d’affaires. Leur attitude assez vague, s’ajoutant aux
tiraillements du mouvement au sein de l’Etat, mène aux
célèbres nationalisations globales pour la plupart, et
partielles pour d’autres cas. C’est plus ou moins la fin de
la classe des hommes d’affaires traditionnels, bien que
certains se soient en veilleuse dans l’attente de jours
meilleurs. On voit monter une nouvelle bourgeoisie faite
notamment d’anciens militaires reconvertis au civil et
dirigeant les entreprises. Mais en marge se développe toute
une classe d’intermédiaires profitant des commissions. C’est
celle-ci, avec les cadres du secteur public et les rescapés
des nationalisations qui mèneront à la création de la
nouvelle classe d’affaires. Celle de l’infitah,
libéralisation économique sous Sadate. Ce dernier avait un
peu fait sienne la phrase supposée de Guizot «
Enrichissez-vous ». C’est « l’infitah sans foi ni loi. Pas
d’investissements importants en matière d’industrie, juste
19 % au lendemain de la guerre de 1973. Les investissements
se concentraient sur l’importation de produits de luxe, dont
les voitures », relève Magdi Sobhi. Il souligne ainsi que ce
capitalisme est loin d’être identifié à celui de Talaat Harb
qui était un homme à vision.
De toute façon, cette bourgeoisie d’affaires a rampé vers
les institutions, y compris le Parlement, après une période
d’hésitation. A l’heure actuelle c’est toujours le manque de
vision, souligne Sobhi. Et d’ajouter : « Il n’y a plus
l’objectif de procéder à une renaissance globale, ni une
stratégie industrielle unifiée, juste des intérêts privés ».
Un état des lieux qui est sans doute désolant, mais qui
relève sans doute d’une logique des faits actuels un peu
partout dans le monde. 48 % des habitants de la planète
pensent que leurs enfants hériteront d’un monde moins sûr,
selon une enquête de l’institut Gallup réalisée fin 2006
pour le compte du Forum de Davos, qui se réunira à partir de
mercredi, auprès de 55 000 personnes dans 60 pays. Le même
sondage publié un an plus tôt ne dénombrait que 30 % de
pessimistes.
Ahmed
Loutfi