Pouvoir .
Le poids des hommes d’affaires dans la vie politique ne
cesse de croître, comme en témoigne leur conquête
progressive du Parlement. Les derniers scandales en date
révèlent l’ampleur des gains en jeu ... au mépris de
l’intérêt public.
Siéges classe affaires
On les appelle les « gros poissons ». Des législatives et
une campagne, où des formidables moyens financiers étaient
en jeu, ont finalement tourné en faveur de cette catégorie
de candidats. Ce n’est pas nouveau ou spécifique au
Parlement actuel, mais le phénomène est de plus en plus
flagrant. Une vingtaine d’importants hommes d’affaires
siègent à l’Assemblée du peuple parallèlement à une
brochette d’hommes d’affaires dans le gouvernement de
décembre 2005. Mais comme la notion d’hommes d’affaires est
d’autant plus floue, un peu moins de la moitié des 454
députés font des affaires. Du coup, ils se voient classés
comme des businessmen. Facile de le croire en voyant les
millions de livres égyptiennes dépensées pour se procurer un
siège au Parlement.
Le prix
d’une voix passait ainsi de 100 L.E. à 800 L.E. pour la
troisième et dernière phase de scrutin. « C’est le chemin le
plus court pour accumuler les richesses », dit l’économiste
Magdi Sobhi. Une place au Parlement les situerait à
proximité des centres de prises de décisions. S’il n’y avait
que cet avantage, cela suffirait.
Jusqu’à présent ladite « bourgeoisie d’affaires » était trop
faible pour avoir un impact décisif sur les politiques
publiques mises en œuvre par le gouvernement. « L’accès
privilégié de certains hommes d’affaires au pouvoir
permettra une accélération de la libéralisation économique
», écrit Eric Gobe dans son livre Les Hommes d’affaires
égyptiens (édition Karthala, 1999).
Selon
lui, la position de l’élite d’affaires « dans le processus
de production des politiques publiques leur confère un
pouvoir substantiel sur l’agenda politique ». La roue
tournera en direction des réformes économiques et du
programme de privatisation. Des décisions, comme la
libéralisation du taux de change de la monnaie locale ou
encore de la réduction d’environ 40 % des taxes sur les
revenus, ont été ainsi adoptées sous l’impulsion des
députés-hommes d’affaires. De manière générale, les hommes
d’affaires n’avaient pas tendance à s’engager massivement
dans les partis politiques, le capital étant toujours lâche.
Ainsi « lorsqu’un membre de la bourgeoisie d’affaires adhère
à un parti politique, c’est au PND, le parti au pouvoir,
alors qu’on aurait pensé qu’ils seraient plutôt membres du
néo-Wafd qui affiche son adhésion aux valeurs de l’économie
libérale », écrit Gobe. Et c’est très facile de mettre les
bâtons dans les roues de celui qui travaille dans les
affaires s’il est contre le pouvoir en place. Aux yeux des
businessmen, il va sans dire qu’une candidature au PND peut
être « rentabilisée par l’obtention de marchés publics et de
facilités dans les démarches ». Un favoritisme qui peut se
renforcer par une présence au Parlement pour « pourquoi pas
profiter de l’immunité parlementaire en cas de problèmes »,
dit le politologue Abdel-Ghaffar Chokr.
Et ces problèmes ne sont pas rarissimes.
Des
scandales consécutifs dévoilent des relations entretenues
par des hommes politiques, hommes d’affaires et hauts
fonctionnaires de l’Etat. Alors que l’article 95 de la
Constitution empêche tout député d’engager des affaires ou
de mener du commerce quelle que soit sa qualité avec les
instances de l’Etat, lors de son mandat parlementaire, ce
texte reste lettre morte. Presque tous les députés-businessmen
font fi de cette exigence. « Même lorsqu’une affaire de
corruption est dévoilée, les autorités s’efforcent vite de
la cacher ou d’assurer une bouée de sauvetage pour leur
homme », explique Amr Hachem Rabie, chercheur au Centre
d’Etudes Politiques et Stratégiques (CEPS) d’Al-Ahram. C’est
ce qu’il appelle « la chasse gardée de l’Etat », une façon
de rendre l’Etat comme un fief partagé entre le pouvoir et
le capital. Un mariage entre les élites gouvernementales et
un ensemble d’hommes d’affaires qui donne naissance à ce que
Gobe nomme « une bourgeoisie d’affaires » ou « une
bourgeoisie d’Etat ». Une tendance qui a été liée, à présent,
à l’apparition sur scène du fils du président, Gamal
Moubarak, et avec lui des hommes d’affaires de sa génération,
qui forment plus tard le haut comité des politiques au sein
du PND. Le tout fonctionne par réseau d’amitié, une sorte de
capitalisme de copains ? Cette expression utilisée pour
appréhender les relations existant entre les hommes
d’affaires et les bureaucrates qui s’allient pour rechercher
des bénéfices communs.
Ezz, roi
de la sidérurgie
Les
exemples ne manquent pas, Ahmad Ezz est chef du Tanzim du
PND, membre du comité politique, député et chef de la
commission du budget au Parlement. Ce quadragénaire homme
d’affaires monopolise la production de sidérurgie en Egypte.
Et il y a deux semaines, il a présenté un projet à
l’Assemblée du peuple pour construire un chemin de fer liant
la ville de Sadate, à Alexandrie, à Dékheila, à Ménoufiya.
En d’autres termes, liant ses usines, aux ports
d’exportations à sa circonscription électorale.
Cependant, il n’existe pas de règles stables arbitrant les
relations entre les hommes d’affaires et ceux du pouvoir.
Souvent, les hommes d’affaires « dépendent de politique
préférentielle leur octroyant des situations de monopole ou
de privilège », mais tout ceci peut être remis en cause en
cas de disgrâce.
« Le
gouvernement et l’administration tolèrent les infractions
des hommes d’affaires, mais en contrepartie de cette
tolérance, ils peuvent décider à tout moment de ne plus
permettre cette illégalité », explique Gobe dans son livre.
Car « l’Etat est mou » et agit à travers un dit « système de
tolérance » et non une régulation juridique qui définit
précisément les droits et les devoirs de chacune des
parties. Et donc ce que le régime donne aujourd’hui, il peut
tout simplement ne plus le donner demain.
Des
hommes d’affaires, qui étaient considérés comme très proches
des autorités durant les élections de 1995 ou de 2000, ne
figurent plus sur cette liste de favoris. Ceci n’empêche pas
pour autant des hommes d’affaires, du nouveau cru, de « se
plaindre de l’inégalité de traitement de la part du
gouvernement envers eux », explique Magdi Sobhi. Ainsi,
certains ont-ils ce privilège d’avoir accès aux licences
ainsi qu’à des contrats de sous-traitance avec le
gouvernement et d’autres non. Impossible de déterminer si ce
système arbitraire convient aux hommes d’affaires, ou à la
place, ils auraient préféré un environnement
d’investissement beaucoup plus stable. Dans tous les cas,
selon l’homme d’affaires et député Hicham Moustapha Khalil,
toute affaire liée à l’argent est aujourd’hui inséparable
des hommes d’affaires. « Leur présence au sein du Parlement
est une chose normale, car ceci reflète la réalité des
choses puisque le secteur public contrôle désormais entre 60
et 70 % du marché économique », dit-il.
Le
problème qui se pose est loin d’être celui d’une présence
accrue des hommes d’affaires sur la scène, puisque par le
passé cette bourgeoisie d’affaires était bel et bien
associée à la vie politique et économique de l’Egypte. (lire
page 5). C’est plus leur profil qui semble différent. Il est
difficile de croire que cette élite est encore imprégnée par
le nationalisme. « Aujourd’hui, ils ne font que
commercialiser la politique du parti au pouvoir et applaudir
ses décisions », estime Amr Hachem. Hamdi Hassan, député des
Frères musulmans, qui va encore plus loin en affirmant que «
même si l’on ne peut pas généraliser et les diaboliser tous,
les hommes d’affaires ne sont pas pressés de corriger la
situation actuelle. Ils croient qu’en accumulant argent et
pouvoir, tout peut être réglé en leur faveur ». Le régime
n’a-t-il pas fait aussi son choix ? Il a valorisé le secteur
privé au détriment des autres classes de la société, y
compris politique .
Samar
Al-Gamal