Al-Ahram Hebdo, Dossier | Siéges classe affaires
  Président Salah Al-Ghamry
 
Rédacteur en chef Mohamed Salmawy
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 Semaine du 24 au 30 janvier 2007, numéro 646

 

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Dossier

Pouvoir . Le poids des hommes d’affaires dans la vie politique ne cesse de croître, comme en témoigne leur conquête progressive du Parlement. Les derniers scandales en date révèlent l’ampleur des gains en jeu ... au mépris de l’intérêt public. 

Siéges classe affaires

On les appelle les « gros poissons ». Des législatives et une campagne, où des formidables moyens financiers étaient en jeu, ont finalement tourné en faveur de cette catégorie de candidats. Ce n’est pas nouveau ou spécifique au Parlement actuel, mais le phénomène est de plus en plus flagrant. Une vingtaine d’importants hommes d’affaires siègent à l’Assemblée du peuple parallèlement à une brochette d’hommes d’affaires dans le gouvernement de décembre 2005. Mais comme la notion d’hommes d’affaires est d’autant plus floue, un peu moins de la moitié des 454 députés font des affaires. Du coup, ils se voient classés comme des businessmen. Facile de le croire en voyant les millions de livres égyptiennes dépensées pour se procurer un siège au Parlement. Le prix d’une voix passait ainsi de 100 L.E. à 800 L.E. pour la troisième et dernière phase de scrutin. « C’est le chemin le plus court pour accumuler les richesses », dit l’économiste Magdi Sobhi. Une place au Parlement les situerait à proximité des centres de prises de décisions. S’il n’y avait que cet avantage, cela suffirait.

Jusqu’à présent ladite « bourgeoisie d’affaires » était trop faible pour avoir un impact décisif sur les politiques publiques mises en œuvre par le gouvernement. « L’accès privilégié de certains hommes d’affaires au pouvoir permettra une accélération de la libéralisation économique », écrit Eric Gobe dans son livre Les Hommes d’affaires égyptiens (édition Karthala, 1999).

Selon lui, la position de l’élite d’affaires « dans le processus de production des politiques publiques leur confère un pouvoir substantiel sur l’agenda politique ». La roue tournera en direction des réformes économiques et du programme de privatisation. Des décisions, comme la libéralisation du taux de change de la monnaie locale ou encore de la réduction d’environ 40 % des taxes sur les revenus, ont été ainsi adoptées sous l’impulsion des députés-hommes d’affaires. De manière générale, les hommes d’affaires n’avaient pas tendance à s’engager massivement dans les partis politiques, le capital étant toujours lâche. Ainsi « lorsqu’un membre de la bourgeoisie d’affaires adhère à un parti politique, c’est au PND, le parti au pouvoir, alors qu’on aurait pensé qu’ils seraient plutôt membres du néo-Wafd qui affiche son adhésion aux valeurs de l’économie libérale », écrit Gobe. Et c’est très facile de mettre les bâtons dans les roues de celui qui travaille dans les affaires s’il est contre le pouvoir en place. Aux yeux des businessmen, il va sans dire qu’une candidature au PND peut être « rentabilisée par l’obtention de marchés publics et de facilités dans les démarches ». Un favoritisme qui peut se renforcer par une présence au Parlement pour « pourquoi pas profiter de l’immunité parlementaire en cas de problèmes », dit le politologue Abdel-Ghaffar Chokr.

Et ces problèmes ne sont pas rarissimes. Des scandales consécutifs dévoilent des relations entretenues par des hommes politiques, hommes d’affaires et hauts fonctionnaires de l’Etat. Alors que l’article 95 de la Constitution empêche tout député d’engager des affaires ou de mener du commerce quelle que soit sa qualité avec les instances de l’Etat, lors de son mandat parlementaire, ce texte reste lettre morte. Presque tous les députés-businessmen font fi de cette exigence. « Même lorsqu’une affaire de corruption est dévoilée, les autorités s’efforcent vite de la cacher ou d’assurer une bouée de sauvetage pour leur homme », explique Amr Hachem Rabie, chercheur au Centre d’Etudes Politiques et Stratégiques (CEPS) d’Al-Ahram. C’est ce qu’il appelle « la chasse gardée de l’Etat », une façon de rendre l’Etat comme un fief partagé entre le pouvoir et le capital. Un mariage entre les élites gouvernementales et un ensemble d’hommes d’affaires qui donne naissance à ce que Gobe nomme « une bourgeoisie d’affaires » ou « une bourgeoisie d’Etat ». Une tendance qui a été liée, à présent, à l’apparition sur scène du fils du président, Gamal Moubarak, et avec lui des hommes d’affaires de sa génération, qui forment plus tard le haut comité des politiques au sein du PND. Le tout fonctionne par réseau d’amitié, une sorte de capitalisme de copains ? Cette expression utilisée pour appréhender les relations existant entre les hommes d’affaires et les bureaucrates qui s’allient pour rechercher des bénéfices communs.

Ezz, roi de la sidérurgie

Les exemples ne manquent pas, Ahmad Ezz est chef du Tanzim du PND, membre du comité politique, député et chef de la commission du budget au Parlement. Ce quadragénaire homme d’affaires monopolise la production de sidérurgie en Egypte. Et il y a deux semaines, il a présenté un projet à l’Assemblée du peuple pour construire un chemin de fer liant la ville de Sadate, à Alexandrie, à Dékheila, à Ménoufiya. En d’autres termes, liant ses usines, aux ports d’exportations à sa circonscription électorale.

Cependant, il n’existe pas de règles stables arbitrant les relations entre les hommes d’affaires et ceux du pouvoir. Souvent, les hommes d’affaires « dépendent de politique préférentielle leur octroyant des situations de monopole ou de privilège », mais tout ceci peut être remis en cause en cas de disgrâce.

« Le gouvernement et l’administration tolèrent les infractions des hommes d’affaires, mais en contrepartie de cette tolérance, ils peuvent décider à tout moment de ne plus permettre cette illégalité », explique Gobe dans son livre. Car « l’Etat est mou » et agit à travers un dit « système de tolérance » et non une régulation juridique qui définit précisément les droits et les devoirs de chacune des parties. Et donc ce que le régime donne aujourd’hui, il peut tout simplement ne plus le donner demain.

Des hommes d’affaires, qui étaient considérés comme très proches des autorités durant les élections de 1995 ou de 2000, ne figurent plus sur cette liste de favoris. Ceci n’empêche pas pour autant des hommes d’affaires, du nouveau cru, de « se plaindre de l’inégalité de traitement de la part du gouvernement envers eux », explique Magdi Sobhi. Ainsi, certains ont-ils ce privilège d’avoir accès aux licences ainsi qu’à des contrats de sous-traitance avec le gouvernement et d’autres non. Impossible de déterminer si ce système arbitraire convient aux hommes d’affaires, ou à la place, ils auraient préféré un environnement d’investissement beaucoup plus stable. Dans tous les cas, selon l’homme d’affaires et député Hicham Moustapha Khalil, toute affaire liée à l’argent est aujourd’hui inséparable des hommes d’affaires. « Leur présence au sein du Parlement est une chose normale, car ceci reflète la réalité des choses puisque le secteur public contrôle désormais entre 60 et 70 % du marché économique », dit-il.

Le problème qui se pose est loin d’être celui d’une présence accrue des hommes d’affaires sur la scène, puisque par le passé cette bourgeoisie d’affaires était bel et bien associée à la vie politique et économique de l’Egypte. (lire page 5). C’est plus leur profil qui semble différent. Il est difficile de croire que cette élite est encore imprégnée par le nationalisme. « Aujourd’hui, ils ne font que commercialiser la politique du parti au pouvoir et applaudir ses décisions », estime Amr Hachem. Hamdi Hassan, député des Frères musulmans, qui va encore plus loin en affirmant que « même si l’on ne peut pas généraliser et les diaboliser tous, les hommes d’affaires ne sont pas pressés de corriger la situation actuelle. Ils croient qu’en accumulant argent et pouvoir, tout peut être réglé en leur faveur ». Le régime n’a-t-il pas fait aussi son choix ? Il a valorisé le secteur privé au détriment des autres classes de la société, y compris politique .

Samar Al-Gamal

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