Frères Musulmans . La confrérie a annoncé son intention de créer un parti politique sans se soucier d’une reconnaissance officielle.

 

En quête d’un nouveau statut

 

Véritable projet ou coup médiatique ? Les Frères musulmans ont annoncé cette semaine leur intention de créer un parti politique sans passer par les voies officielles d’accréditation. « Ce parti sera la réponse à tous ceux qui cherchent à nuire à notre image et à notre histoire en propageant l’idée que nous sommes un groupe religieux qui n’a rien à voir avec la politique », a déclaré le guide de la confrérie, Mahdi Akef. Il s’agirait selon les responsables de la confrérie d’un organe politique similaire au Front islamique du travail en Jordanie et au Front de réforme au Yémen, deux mouvements à caractère religieux qui, selon les Frères, ont réussi à s’intégrer à la scène politique. « Nous travaillons actuellement sur ce projet dont les grandes lignes seront rendues publiques dans un mois », ajoute Akef affirmant qu’aucune demande ne sera soumise au comité des partis (organe gouvernemental chargé d’approuver ou non les demandes de création de nouveaux partis en Egypte). « Nous ne reconnaissons pas ce comité qui ne représente que le gouvernement », a déclaré en outre Mahdi Akef. Le nouvel organe annoncé se définira comme un « parti civil, conservateur de référence islamique. Il ne se limitera pas aux Frères musulmans mais acceptera des membres de toutes  les tendances, y compris les coptes ».

Cette annonce intervient au moment où les Frères musulmans font l’objet d’une campagne sécuritaire et médiatique féroce lancée par l’Etat. Plusieurs dizaines de cadres du mouvement ont été arrêtés dans le cadre de cette campagne au cours des dernières semaines. Elle fait suite aux déclarations, cette semaine du président Moubarak dans la presse, soulignant le danger suprême que peut constituer l’arrivée des islamistes au pouvoir. Par ailleurs, l’annonce des Frères fait suite à la décision du président Moubarak de procéder à un remaniement constitutionnel afin de « soutenir la réforme démocratique » et de « donner aux partis politiques l’opportunité de présenter des candidats aux élections présidentielles ».

Dans ce contexte, l’initiative des Frères apparaît comme une tentative pour embarrasser l’Etat. C’est ce que pense Diaa Rachwan,e chercheur au Centre des Etudes Politiques et Stratégiques d’Al-Ahram (CEPS). Pour lui, c’est « une tentative des Frères pour clamer leur légitimité au moment où ils sont en grande difficulté en raison des coups successifs de l’Etat ». Rachwane estime qu’une éventuelle intégration des islamistes sur la scène politique égyptienne serait une évolution positive. « L’Egypte est presque le seul pays arabe où le courant islamiste n’est pas représenté politiquement. Au Maroc, en Algérie, en Tunisie et au Yémen, les Frères sont intégrés dans des structures politiques », estime le chercheur. Et de rappeler que si l’on avait donné aux islamistes modérés des canaux politiques depuis le début, nous n’aurions pas assisté à l’avènement de groupes religieux extrémistes radicaux.

 

Une initiative qui ne fait pas l’unanimité

Cependant, tout le monde ne partage pas cette opinion. Réfaat Al-Saïd, président du parti du Rassemblement unioniste progressiste (UPI, gauche), estime que cette initiative des Frères n’est qu’une manœuvre politique visant à détourner l’attention au moment où il est question d’un amendement constitutionnel que les Frères ne peuvent mettre à profit en raison de leur statut de groupe interdit. « Bien que je sois contre le comité des partis, je trouve qu’il reste jusqu’à présent la seule voie légale pour la  création de nouveaux partis. Comment les Frères prétendent-ils vouloir s’intégrer à la vie politique alors qu’ils rejettent ses lois et ses institutions ? N’est-il pas étrange d’annoncer la création de ce parti alors que l’amendement constitutionnel en cours interdit la création des partis sur des bases religieuses ? », se demande Al-Saïd. Selon lui, les Frères doivent dissoudre la confrérie s’ils souhaitent créer un parti. « La création des partis religieux n’a engendré que des crises entre les sunnites et les chiites, entre musulmans et chrétiens dans le monde arabe. Est-ce l’avenir que nous souhaitons pour l’Egypte ? Je me demande aussi ce que les Frères peuvent apporter à la vie politique ? Rien que l’enracinement des idées extrémistes et l’avortement de l’Etat civil basé sur la citoyenneté. L’arrivée des islamistes au pouvoir pourrait déboucher sur des catastrophes. L’histoire le prouve. Tous les régimes religieux sont parvenus au pouvoir par la force et ne l’ont quitté qu’après des bains de sang », déplore Al-Saïd, connu pour ses positions anti-islamistes.

Créée en 1927 par Hassan Al-Banna, la confrérie des Frères musulmans poursuit deux objectifs, à savoir l’application de la charia islamique et la fondation d’un Etat islamique. La forte progression des Frères musulmans et leur succès remarquable au cours des élections législatives de 2005, où ils ont remporté 88 sièges, ont suscité des craintes en Egypte, surtout parmi la communauté copte. Il est fort probable que les Frères aient voulu, à l’heure des réformes constitutionnelles, envoyer un message à la société civile pour dire que la confrérie est capable de s’intégrer à la vie politique en créant un parti civil. Il reste à savoir quelle sera la réponse de l’Etat. La balle est désormais dans le camp de ce dernier .

May Al-Maghrabi