Gourna.
L’évacuation du village décidée par le gouvernement
s’accélère. Malgré l’appréhension de la nouvelle vie qui les
attend, les habitants sont pour la majorité résignés.
Un goût d’exil
Vider le village d’Al-Gourna de ses habitants avant la fin
du mois, tel est l’objectif des responsables au Haut Conseil
de la ville de Louqsor. Ce village, situé à 745 km au sud du
Caire, et vieux d’un peu moins de deux siècles, domine une
colline de la rive-ouest de Louqsor. Il sera bientôt confié
à l’Organisme des antiquités qui entend exploiter un millier
de tombes pharaoniques éparpillées entre les maisons qu’il
faudrait raser. Le village sera ensuite transformé en site
touristique.
Le président du Haut Conseil de la ville de Louqsor, Samir
Farag, avait donc donné le coup d’envoi des opérations
d’évacuation des familles le 2 décembre dernier. Il s’agit
du deuxième plus grand déplacement de population de
l’histoire de l’Egypte moderne après celui des habitants de
l’ancienne Nubie, évacués de leurs terres dans la foulée de
la construction du Haut-Barrage, en 1963.
Dans le cadre de ce plan de « développement touristique »,
les quelque 3 500 familles de Gourna sont appelées à quitter
leurs maisons centenaires pour aller s’installer dans un
nouveau village baptisé « Al-Gourna Al-Gadida », 5 km plus
loin. La nouvelle Gourna a été pourvue de toutes les
infrastructures, 750 maisons de 180 m2 chacune ont déjà été
construites par le gouvernement pour accueillir les
déplacés, Premiers venus, premiers servis. Des terrains de
200 m2 seront distribués aux familles qui n’auront pas la
chance d’obtenir une maison, ainsi qu’à celles dont le
nombre est trop important pour loger dans un 180 m.
Ce village, qui naguère grouillait de vie avec ses milliers
de maisons en torchis, où cohabitaient les habitants avec
leurs volailles et bestiaux, ne compte aujourd’hui que
quelques centaines d’habitations. La couleur jaune couvre la
piste. Sous le regard amer des habitants, les bulldozers
sont à pied d’œuvre. Les maisons en terre cuite ne tiennent
pas face aux coups de l’engin et disparaissent au bout de
quelques minutes dans un nuage de poussière. Aussitôt la
maison détruite, le propriétaire signe un contrat sous l’œil
attentif du fonctionnaire de la municipalité, pour aller
loger, clé en main, dans la nouvelle maison qui l’attend à
Al-Gourna Al-Gadida.
Une perspective qui incite paradoxalement les autres
habitants à activer la démolition de leur maison. Le nombre
limité des maisons pourvues par la municipalité par rapport
aux familles déplacées pousse ces dernières, malgré leur
peine de voir disparaître leurs maisons ancestrales, à
vouloir impatiemment leur démolition. C’est que la
démolition de son ancienne maison est une condition sine qua
non pour l’obtention d’une nouvelle. Ainsi, les habitants
des maisons situées dans des petits sentiers inaccessibles
font venir des ouvriers pour venir détruire leurs maisons à
leurs propres frais ... « Je paye 25 L.E. par personne et
par jour, j’ai engagé quatre ouvriers qui travaillent depuis
deux jours et il reste encore deux pièces à détruire. Ça m’a
coûté très cher, sans compter les camions pour débarrasser
les décombres », explique Tayea Mohamad.
On a l’impression que tout va bien et que les citoyens d’Al-Gourna
participent volontiers à la réalisation du plan touristique
de la municipalité. Mais il n’en est rien. « Nous ne sommes
pas heureux d’être déracinés de notre village, mais ceux qui
tardent risquent de rater l’occasion d’avoir un logement
dans le nouveau village et auront à construire eux-mêmes
leur nouvelle maison, ce qui leur coûtera très cher »,
explique Ahmad Hassanne, un habitant. Le visage triste, les
larmes dans les yeux, Hassanne jette un regard nostalgique
sur l’endroit où se trouvait, il y a encore quelques
minutes, la maison où il vivait depuis une cinquantaine
d’années.
Il monte ensuite dans le camion qui transporte ses meubles.
« Al-Gourna Al-Gadida », demande-t-il au conducteur. Le
camion part dans une ambiance morbide, salué par les voisins
qui, avec ou contre leur gré, attendent leur tour.
Une procédure ni simple, ni garantie
Hassanne fait partie des 400 familles déjà relogées dans le
nouveau village. Il ne lui a pas fallu beaucoup de temps
pour se résigner à son sort. « Ni mon âge, ni mes moyens
financiers ne me permettent de tenir tête au gouvernement »,
dit-il.
Mais la procédure n’est ni aussi simple ni aussi garantie.
Certains habitants se trouvent bel et bien dans la rue après
la démolition de leur maison. « C’est le désastre. Il y a
deux semaines que je vis dans la rue avec ma fille de dix
ans. J’ai tout perdu. Le gouvernement nous a menti.
Sauvez-nous ! », crie Nefissa Al-Tayeb, veuve de 35 ans. «
Après avoir évacué ma maison et payé les ouvriers venus la
démolir, les responsables ont refusé de m’accorder un autre
logement. Ils disent que nous sommes deux personnes et que
les nouvelles maisons ont été conçues pour accueillir de
grandes familles », raconte Néfissa, entourée de ses
marmites, de ses vêtements et couvertures qu’elle a étalés
sur le trottoir.
Face à ce genre de problèmes, Mohamad Sayed, chef d’Al-Gourna
Al-Gadida, assure que des maisons d’une seule pièce seront
construites dans les trois mois. Ces studios seront
consacrés aux veuves et aux femmes divorcées. « Ceux dont
les maisons ont été détruites et qui n’ont pas encore obtenu
de nouveau logement n’ont qu’à loger provisoirement chez
leurs proches », conseille-t-il, tout en promettant des
pensions mensuelles pour ce genre de cas.
Si la municipalité n’a pas eu recours à la police pour
forcer l’évacuation d’Al-Gourna, les menaces sont en
revanche diffusées à grande échelle : on entend parler de
peines de prison, de coupures d’électricité, d’interdiction
de circulation, de destructions forcées, de privation de
logement dans le nouveau village, etc. Malgré tout, quelques
habitants rebelles refusent obstinément de quitter leur
maison. « Les habitations proposées ne correspondent pas aux
promesses qui nous ont été faites. Nous sommes 16 personnes
à vivre dans cette maison qui fait plusieurs centaines de
mètres, comment pourrions-nous vivre dans un trois pièces ?
», s’interroge Al-Naggar Ahmad, un habitant. Celui-ci
regrette également l’absence de toute transparence et
honnêteté dans la distribution des nouveaux logements. «
Ceux qui ont des pistons ont obtenu deux ou trois maisons
ainsi que des lopins de terres », accuse Al-Naggar qui
revendique une maison aussi spacieuse que celle où il vit
actuellement.
Pour absorber la colère des habitants, les responsables
proposent aux familles nombreuses qui comptent entre 15 et
20 personnes (chose qui n’est pas rare à Gourna) des lopins
de terre afin de leur permettre de construire des maisons
plus spacieuses. Une mesure qui, apparemment, ne les aide
pas. « Je n’ai pas de quoi satisfaire les besoins essentiels
de ma famille, d’où pourrai-je me procurer l’argent pour
construire une maison vaste pour abriter ma famille ? »,
s’insurge Ahmad Awad, dont la famille est composée de 15
membres. « Peut-être faudrait-il défoncer ces tombes
antiques dont on parle pour se procurer quelques pièces d’or
», ironisent amèrement d’autres habitants.
Pour tout moyen de protestation, les habitants révoltés se
sont donné rendez-vous près d’une usine d’albâtre, à
l’entrée du village, afin de pouvoir communiquer leurs
doléances au président du conseil municipal, Mohamad Gamil,
qui vient les voir tous les jours. Tout en tirant sur sa
chicha, Gamil reconnaît que tout projet a ses inconvénients.
« On ne peut pas satisfaire tout le monde », dit-il
simplement, tout en prévenant les habitants qu’ils ont
intérêt à se plier aux ordres d’évacuation ... .
Héba
Nasreddine