Bangladesh .
Le bras de fer politique entre le gouvernement et
l’opposition s’est achevé sur une victoire de cette
dernière. L’avenir du paysreste toutefois hypothéqué.
L’opposition gagne une partie
Après
trois mois de graves tensions entre le gouvernement
bangladais et l’opposition, le chef de l’Etat, Lajuddin
Ahmad, a bravement réussi, cette semaine, à sauver son pays
d’un véritable chaos, qui aurait pu avoir d’implacables
séquelles sur un peuple de 140 millions d’habitants, déjà
considéré comme l’un des plus pauvres de la planète. Au
seuil d’une crise politique qui s’annonce sans merci, le
gouvernement du Bangladesh, pays musulman laïque d’Asie du
Sud, a cédé aux exigences de l’opposition, formée de 14
partis regroupés autour de la ligue Awami, un parti
nationaliste et laïque de gauche, dirigée par Hasina Wajed,
ex-premier ministre.
Il n’était donc pas question pour le gouvernement d’opter
pour un durcissement total. Après avoir décrété jeudi
dernier l’état d’urgence dans le pays (couvre-feu dans une
soixantaine de villes, censure des médias et suspension des
libertés politiques), le gouvernement a dû lâcher du lest.
Considérée comme le principal catalyseur de la crise, la
tenue des législatives du 22 janvier a été finalement
reportée par le président, après des mois de réticence de sa
part et de pressions de la part de l’opposition qui accusait
le pouvoir de préparer le truquage des élections.
L’opposition est convaincue que les autorités ont ajouté sur
les listes électorales 14 millions de citoyens « fantômes »
au profit de son rival, le Parti nationaliste du Bangladesh
(BNP, parti conservateur au pouvoir depuis les élections de
2001) dirigé par Mme Khaleda Zia, qui a quitté son poste de
premier ministre le 27 octobre 2006. Comme carte de
pression, le parti Awami a entre autres menacé, la semaine
dernière, de boycotter le scrutin initialement prévu le 22
janvier.
Cédant encore plus face à l’opposition, le président
bangladais a démissionné, vendredi, de son poste de chef du
gouvernement intérimaire qu’il occupait depuis octobre 2006.
Accusé par l’opposition de privilégier le BNP lors de la
préparation des législatives, M. Ahmad a été remplacé,
samedi, par l’ancien gouverneur de la banque centrale du
Bangladesh, Fakhruddin Ahmad, considéré comme politiquement
« neutre ». « Le nouveau gouvernement intérimaire aura la
lourde tâche de préparer des élections nouvelles, aussi vite
que possible, et acceptables pour tous les partis politiques
», avait promis le nouveau président, ajoutant que les «
listes électorales seront corrigées », sans avancer un
calendrier précis. Selon les experts, ce processus prendra «
au moins six mois ».
« Victoire du peuple »
Suite à cette série de concessions, la ligue Awami a salué «
une victoire de la démocratie », ou plutôt « une victoire du
peuple », tout en espérant un scrutin juste et équitable. «
Sans doute, c’est une victoire pour l’opposition qui a vu
toutes ses revendications se concrétiser après des mois de
pressions. En effet, la situation était explosive dans le
pays et il était impossible qu’une seule tendance politique
participe aux élections puisque l’opposition a menacé de les
boycotter. Le président a dû faire marche arrière car il
n’avait pas le choix. Or, les deux parties doivent
rapidement trouver un compromis pour organiser de nouvelles
élections », analyse le Dr Hicham Ahmad, professeur à la
faculté de sciences politiques de l’Université du Caire.
Depuis le mois d’octobre, la vague de violence, que déchaîne
l’opposition, a fait une cinquantaine de morts et des
milliers de blessés dans des affrontements entre
manifestants et forces de sécurité. Le Bangladesh n’en est
pas à sa première crise politique. L’avènement d’un régime
démocratique en 1990 s’est traduit par une implacable
rivalité entre les deux principales formations du BNP et la
ligue Awami. Commentant cette récente vague de violence qui
déferle sur le pays, l’intellectuel bangladais, Sirajul
Islam Chowdhury, estime sur un ton pessimiste : « Nous
marchons vers un avenir incertain. Nos partis ne se
comportent pas de manière démocratique. Nos dirigeants ne
soutiennent pas la démocratie, ils l’exercent mais ils ne
l’embrassent pas vraiment, et c’est bien là le problème qui
doit être réglé ». Plus ferme encore, le professeur de droit
bangladais, Asif Nazrul a estimé samedi que « le peuple veut
d’abord la sécurité et ensuite la démocratie. Les gens en
ont assez de ces deux partis ».
Maha Al-Cherbini