Al-Ahram Hebdo,Société | Les tanneurs broient du noir
  Président Salah Al-Ghamry
 
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 Semaine du 10 au 17 janvier 2007, numéro 644

 

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Société

Métier. Les 845 tanneries de Magra Al-Oyoune, au centre du Caire, traversent une grave crise. Cette profession artisanale, jadis florissante, risque de disparaître par manque de main-d’œuvre qualifiée et de moyens.  

Les tanneurs broient du noir 

Tout le long de la rue en terre battue menant à Magra Al-Oyoune roulent des charrettes chargées de cuirots ou de peaux tannées. Des tanneurs dispersés un peu partout traînent dehors. Depuis des années, les propriétaires de tanneries et manufactures sont confrontés à de sérieux problèmes qui menacent réellement leur gagne-pain. Avant toute chose, la main-d’œuvre qualifiée est devenue bien rare. « Le manque d’ouvriers qualifiés est un facteur qui entrave l’industrie du cuir », note Sayed Ibrahim, propriétaire d’une tannerie à Magra Al-Oyoune. D’après lui, les ouvriers sont devenus plus exigeants et moins productifs. « Alors qu’autrefois ils étaient hautement plus qualifiés et plus sérieux et donc capables de produire en qualité et même en quantité », commente Hamdi Salama, un commerçant.

Autre problème, le prix du cuir qui a beaucoup augmenté. « Aujourd’hui, à Magra Al-Oyoune, l’on arrive à peine à écouler 240 peaux par jour à cause de la dermatose nodulaire qui a affecté beaucoup de bovidés d’une part et la hausse du prix du cuir d’autre part. Autrefois, l’on en vendait en grandes quantités. Dans les années 1960, le kilo de vachette se vendait seulement à 13 piastres et dans les années 1970, le pied (ancienne unité de mesure de longueur valant 0,3248 mètre) de croupon se vendait à 1 L.E. Aujourd’hui, la vachette se vend par tête de bétail entre 140 et 240 L.E., et suivant la qualité de peau, l’animal et le chameau à 60 L.E. », confie Hag Moustapha Abdel-Khaleq, propriétaire d’une tannerie et d’une manufacture de cuir à Magra Al-Oyoune depuis près d’un demi-siècle et d’un bazar à la rue Chérif, au centre-ville. « Hag Moustapha est le grand Moallem. Nous sommes tous ses élèves. Il nous a poussés à exercer ce métier », explique Hag Ahmad Youssef, un vieux du quartier. Dans la famille de Hag Moustapha, le métier se perpétue de père en fils. « J’exerce ce métier depuis 50 ans. En 1977, j’ai frôlé la faillite à cause de la hausse des prix qui avait atteint 70 %. J’ai dû alors vendre une partie de ma marchandise à crédit. Des clients malhonnêtes ne sont plus revenus pour me rembourser mon argent », relate Hag Moustapha. Et c’est accompagné de son neveu qui travaillait avec lui que Hag Moustapha a décidé de se rendre en France et en Turquie pour écouler le reste de ses articles et tenter surtout de dégoter d’autres clients pour compenser les pertes. « Un client étranger qu’on a rencontré en France a passé une belle commande qui nous a permis de travailler à plein temps et six mois consécutifs. Depuis, 100 % de nos articles sont destinés à l’exportation », précise Hag Moustapha, l’un des cinq commerçants qui exportent leurs produits à l’étranger. Et d’ajouter : « Seules cinq tanneries en Egypte, dont la mienne, sont spécialisées dans le corroyage du cuir, car cela demande beaucoup d’habilité et d’expérience. 60 % des artisans exportent du cuir chromé, ce qui représente 85 % des exportations, et ce parce qu’ils ne possèdent pas de technique productive moderne », note Hag Moustapha, qui sait comment attirer la clientèle étrangère et la convaincre d’acheter ses articles en cuir. « Hag Moustapha vend la matière première plus cher que les autres, mais c’est chez lui que je fais 95 % de mes commandes », précise un des clients grecs qui vient deux à trois fois par an pour passer ses commandes chez lui.

Actuellement, la plupart des propriétaires de tanneries se sont tournés vers l’exportation, car la clientèle égyptienne se fait de plus en plus rare. « Le prix d’une paire de chaussures en vrai cuir coûte entre 180 et 200 L.E. Alors que le prix d’une paire de chaussures en similicuir en coûte environ 50. Ce genre de cuir est présent partout et trouve une forte demande, surtout auprès des femmes qui préfèrent en acheter à cause non seulement de la variété des modèles et des couleurs, mais aussi pour les prix qui sont accessibles », souligne un des propriétaires d’une usine de cuir à Magra Al-Oyoune.

Il y a aussi le prix des animaux qui a augmenté, celui du fourrage, du tanin et tout cela a contraint les commerçants de cuir à élever leurs prix. Ce qui explique que la majorité des clients se sont fixés sur le similicuir.

 

Concurrence asiatique

Par ailleurs, un concurrent a fait son apparition depuis quelques années : le made in China et Thaïland. « Les prix me conviennent et les modèles me plaisent. Ce n’est pas du cuir, mais les personnes qui n’ont pas les moyens peuvent se les offrir même si deux ou trois mois plus tard, l’article est à jeter dans la poubelle étant donné sa mauvaise qualité », lance une cliente.

Pour certains commerçants de Magra Al-Oyoune, la présence d’articles étrangers pose un problème majeur, car cela menace la production égyptienne.

Par ailleurs, il existe aujourd’hui beaucoup d’intrus dans ce métier qui veulent profiter de ce business pour se faire du gain. Des gens sans expérience et qui choisissent une qualité médiocre et la vendent à des prix bas pour attirer la clientèle.

Et si l’on ajoute à tous ces éléments l’absence d’un lieu approprié à ce genre d’industrie, le résultat ne peut être que plus mauvais. Il n’existe pas de réseaux d’égouts à Magra Al-Oyoune. Il y a constamment des flaques d’eau dans les ruelles à cause du nettoyage des peaux et cela s’aggrave en hiver lorsqu’il pleut.

Et pour trouver une solution à tous ces problèmes, l’Etat a décidé de construire une nouvelle ville. D’une part pour restreindre la pollution et d’autre part pour donner une véritable chance à cette industrie de se développer. Le projet est situé à Robeki, au sein de la ville de Badr, sur la route Le Caire-Suez et a coûté 158 millions de L.E. Badr est la ville désignée depuis une quinzaine d’années pour accueillir l’industrie du cuir. Un décret a été promulgué en novembre 2003, ordonnant le transfert des tanneries de Magra Al-Oyoune pour les regrouper dans cette ville et construire des entrepôts de cuir, un centre de technologie de tannage et une unité de protection de l’environnement. Selon Mamdouh Mekki, directeur de la Chambre égyptienne de tannage, ce projet vise à doubler la production qui atteint aujourd’hui 100 millions de pieds. Ce qui doublera la main-d’œuvre de 10 000 à 20 000 ouvriers. Ces derniers recevront de la part des experts italiens la formation nécessaire pour développer ce secteur. Ce métier retrouvera peut-être sa gloire d’antan.

Manar Attiya

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