Métier.
Les 845 tanneries de Magra Al-Oyoune, au centre du Caire,
traversent une grave crise. Cette profession artisanale, jadis
florissante, risque de disparaître par manque de main-d’œuvre
qualifiée et de moyens.
Les tanneurs broient du noir
Tout
le long de la rue en terre battue menant à Magra Al-Oyoune
roulent des charrettes chargées de cuirots ou de peaux
tannées. Des tanneurs dispersés un peu partout traînent
dehors. Depuis des années, les propriétaires de tanneries et
manufactures sont confrontés à de sérieux problèmes qui
menacent réellement leur gagne-pain. Avant toute chose, la
main-d’œuvre qualifiée est devenue bien rare. « Le manque
d’ouvriers qualifiés est un facteur qui entrave l’industrie du
cuir », note Sayed Ibrahim, propriétaire d’une tannerie à
Magra Al-Oyoune. D’après lui, les ouvriers sont devenus plus
exigeants et moins productifs. « Alors qu’autrefois ils
étaient hautement plus qualifiés et plus sérieux et donc
capables de produire en qualité et même en quantité »,
commente Hamdi Salama, un commerçant.
Autre problème, le prix du cuir qui a beaucoup augmenté. «
Aujourd’hui, à Magra Al-Oyoune, l’on arrive à peine à écouler
240 peaux par jour à cause de la dermatose nodulaire qui a
affecté beaucoup de bovidés d’une part et la hausse du prix du
cuir d’autre part. Autrefois, l’on en vendait en grandes
quantités. Dans les années 1960, le kilo de vachette se
vendait seulement à 13 piastres et dans les années 1970, le
pied (ancienne unité de mesure de longueur valant 0,3248
mètre) de croupon se vendait à 1 L.E. Aujourd’hui, la vachette
se vend par tête de bétail entre 140 et 240 L.E., et suivant
la qualité de peau, l’animal et le chameau à 60 L.E. », confie
Hag Moustapha Abdel-Khaleq, propriétaire d’une tannerie et
d’une manufacture de cuir à Magra Al-Oyoune depuis près d’un
demi-siècle et d’un bazar à la rue Chérif, au centre-ville. «
Hag Moustapha est le grand Moallem. Nous sommes tous ses
élèves. Il nous a poussés à exercer ce métier », explique Hag
Ahmad Youssef, un vieux du quartier. Dans la famille de Hag
Moustapha, le métier se perpétue de père en fils. « J’exerce
ce métier depuis 50 ans. En 1977, j’ai frôlé la faillite à
cause de la hausse des prix qui avait atteint 70 %. J’ai dû
alors vendre une partie de ma marchandise à crédit. Des
clients malhonnêtes ne sont plus revenus pour me rembourser
mon argent », relate Hag Moustapha. Et c’est accompagné de son
neveu qui travaillait avec lui que Hag Moustapha a décidé de
se rendre en France et en Turquie pour écouler le reste de ses
articles et tenter surtout de dégoter d’autres clients pour
compenser les pertes. « Un client étranger qu’on a rencontré
en France a passé une belle commande qui nous a permis de
travailler à plein temps et six mois consécutifs. Depuis, 100
% de nos articles sont destinés à l’exportation », précise Hag
Moustapha, l’un des cinq commerçants qui exportent leurs
produits à l’étranger. Et d’ajouter : « Seules cinq tanneries
en Egypte, dont la mienne, sont spécialisées dans le corroyage
du cuir, car cela demande beaucoup d’habilité et d’expérience.
60 % des artisans exportent du cuir chromé, ce qui représente
85 % des exportations, et ce parce qu’ils ne possèdent pas de
technique productive moderne », note Hag Moustapha, qui sait
comment attirer la clientèle étrangère et la convaincre
d’acheter ses articles en cuir. « Hag Moustapha vend la
matière première plus cher que les autres, mais c’est chez lui
que je fais 95 % de mes commandes », précise un des clients
grecs qui vient deux à trois fois par an pour passer ses
commandes chez lui.
Actuellement,
la plupart des propriétaires de tanneries se sont tournés vers
l’exportation, car la clientèle égyptienne se fait de plus en
plus rare. « Le prix d’une paire de chaussures en vrai cuir
coûte entre 180 et 200 L.E. Alors que le prix d’une paire de
chaussures en similicuir en coûte environ 50. Ce genre de cuir
est présent partout et trouve une forte demande, surtout
auprès des femmes qui préfèrent en acheter à cause non
seulement de la variété des modèles et des couleurs, mais
aussi pour les prix qui sont accessibles », souligne un des
propriétaires d’une usine de cuir à Magra Al-Oyoune.
Il y a aussi le prix des animaux qui a augmenté, celui du
fourrage, du tanin et tout cela a contraint les commerçants de
cuir à élever leurs prix. Ce qui explique que la majorité des
clients se sont fixés sur le similicuir.
Concurrence asiatique
Par ailleurs, un concurrent a fait son apparition depuis
quelques années : le made in China et Thaïland. « Les prix me
conviennent et les modèles me plaisent. Ce n’est pas du cuir,
mais les personnes qui n’ont pas les moyens peuvent se les
offrir même si deux ou trois mois plus tard, l’article est à
jeter dans la poubelle étant donné sa mauvaise qualité »,
lance une cliente.
Pour certains commerçants de Magra Al-Oyoune, la présence
d’articles étrangers pose un problème majeur, car cela menace
la production égyptienne.
Par ailleurs, il existe aujourd’hui beaucoup d’intrus dans ce
métier qui veulent profiter de ce business pour se faire du
gain. Des gens sans expérience et qui choisissent une qualité
médiocre et la vendent à des prix bas pour attirer la
clientèle.
Et si l’on ajoute à tous ces éléments l’absence d’un lieu
approprié à ce genre d’industrie, le résultat ne peut être que
plus mauvais. Il n’existe pas de réseaux d’égouts à Magra
Al-Oyoune. Il y a constamment des flaques d’eau dans les
ruelles à cause du nettoyage des peaux et cela s’aggrave en
hiver lorsqu’il pleut.
Et pour trouver une solution à tous ces problèmes, l’Etat a
décidé de construire une nouvelle ville. D’une part pour
restreindre la pollution et d’autre part pour donner une
véritable chance à cette industrie de se développer. Le projet
est situé à Robeki, au sein de la ville de Badr, sur la route
Le Caire-Suez et a coûté 158 millions de L.E. Badr est la
ville désignée depuis une quinzaine d’années pour accueillir
l’industrie du cuir. Un décret a été promulgué en novembre
2003, ordonnant le transfert des tanneries de Magra Al-Oyoune
pour les regrouper dans cette ville et construire des
entrepôts de cuir, un centre de technologie de tannage et une
unité de protection de l’environnement. Selon Mamdouh Mekki,
directeur de la Chambre égyptienne de tannage, ce projet vise
à doubler la production qui atteint aujourd’hui 100 millions
de pieds. Ce qui doublera la main-d’œuvre de 10 000 à 20 000
ouvriers. Ces derniers recevront de la part des experts
italiens la formation nécessaire pour développer ce secteur.
Ce
métier retrouvera peut-être sa gloire d’antan.
Manar
Attiya