Un Liban laïque ? Quel rêve !
Bassam
Bounenni,
Chercheur tunisien en géopolitique
La
religion est l’opium des peuples à des degrés divers.
L’impatience des uns et l’intolérance des autres,
confirme Karl Marx dans son
prophétisme. On n’adhérerait certainement pas à toutes ses
thèses, mais pour ce qui est de sa vision de la religion, l’on
ne saurait le contredire. Ne serait-ce que dans l’état actuel
des choses. En effet, la religion est de plus en plus un lourd
fardeau à supporter sur le théâtre politique. Le choc des
civilisations qui aurait pu — et dû — être bénéfique pour
l’humanité entière est devenu si agressif à cause de
l’instrumentalisation du champ religieux que le choc a pris
d’autres dimensions. Parfois, anti-civilisationnelles.
L’actuel état du Liban — pays multiconfessionnel — résume
presque à la perfection le malaise que vit le monde à cause
d’une mauvaise gestion de la réalité religieuse, réalité basée
à la fois sur la différence et les impératifs de coopération
et de rapprochement.
La Constitution de 1943, puis les Accords de
Taëf de 1989, ont condamné les
différentes communautés du pays à se contenter d’une petite
portion de la « tarte » politique, telle qu’elle fut partagée
par les deux textes susmentionnés. Ce qui a annihilé toute
pratique solide de la démocratie, le modus vivendi excluant
toute remise en question du partage. Par conséquent, la
compétition, face importante de la chose politique et raison
d’être de ceux et celles qui aspirent à un rôle sur
l’échiquier, n’est plus respectée.
Plus dangereux encore, le pays du Cèdre est devenu une
tribune, voire un champ de bataille, pour les différentes
communautés composant son tissu
civilisationnel et cultuel. Certes, ce constat n’est
pas nouveau. Mais, les soubresauts qui ont secoué le Liban
depuis l’assassinat de l’ancien premier ministre,
Rafiq Hariri, l’ont bel et bien
confirmé.
La souveraineté du pays et son intégrité territoriale se
trouvent, donc, menacées. Surtout que les « parrains » de
l’extérieur et leurs « acolytes » de l’intérieur ne cachent
plus ni leur désintéressement de l’intérêt national ni leurs
fins qui pourraient déstabiliser davantage ce petit pays qui
ne connaît qu’une kyrielle presque non discontinue de guerres
et de crises.
Face à ces équations devenues presque insolvables, faut-il
œuvrer pour un Liban laïque ? Nombreux sont ceux qui
s’accordent sur la négation de la «
libanité » de l’actuelle crise politique qui secoue le
pays. Ils y voient des mains étrangères tirant les ficelles et
des « complices » libanais qui n’ont aucune allégeance au
Liban. Cette perception de la crise n’est pas assez éloignée
de la réalité.
D’où la nécessité de trouver une solution globale et durable
aux problèmes intrinsèques du pays, solution qui pourrait
justement passer par la remise en question du modus vivendi
édicté par la Constitution de 1943 et consolidé par les
Accords de Taëf de 1989.
Un Liban laïque qui prendrait en considération la composition
civilisationnelle et cultuelle du
pays saurait apporter quelque bien. Le Liban jouit, en effet,
de plusieurs atouts susceptibles d’y consolider de vraies et
solides pratiques démocratiques. L’éducation, la diversité, la
vie culturelle sont autant d’acquis et de réalités palpables à
Beyrouth pouvant accélérer la révision des textes régissant le
pays. C’est un grand chantier. Mais, de ne point lui céder,
comme disait le général De Gaulle.