L’équité et la réforme constitutionnelle
Wahid
Abdel-Méguid
Politologue
La polémique générale autour de la réforme constitutionnelle a
commencé début 2005. Elle est entrée dans une nouvelle étape
après le discours du président Moubarak à l’Assemblée du
peuple et au Conseil consultatif, en décembre dernier. Dans
cette étape, la polémique générale doit être plus objective.
Ce qui permettra d’engager un dialogue plus approfondi afin de
parvenir à la concorde nationale dont nous avons tant besoin.
L’étude des amendements constitutionnels proposés doit être
plus exhaustive pour englober des articles autres que les
articles 74, 76 et 77. Car l’évolution politique en Egypte ne
doit pas se limiter à la Constitution, et doit être considérée
plus largement, en supposant que là est le problème dont le
règlement mènera à l’évolution démocratique et à
l’épanouissement de la vie politique. Mais deux conditions
restent jusqu’à présent absentes.
Sans celles-ci, il sera impossible de faire évoluer la
polémique autour de la réforme constitutionnelle ou de toute
autre réforme. Premièrement, les traditions du dialogue
démocratique, avec en tête le respect de l’opinion d’autrui et
la capacité d’instaurer une concorde nationale démocratique
autour des principes et éléments de la réforme
constitutionnelle.
Vu la faiblesse des traditions de dialogue et la difficulté de
parvenir à la concorde générale, la polémique autour de la
réforme constitutionnelle s’est concentrée sur des détails et
s’est écartée des principes généraux. Ceci donne un indice sur
la nature de la polémique. Nous avons effectivement besoin
d’une nouvelle Constitution. Cependant, nous ne pouvons y
parvenir en l’absence d’un certain niveau de dialogue et en
l’incapacité d’obtenir une concorde nationale démocratique.
Les preuves de cette incapacité sont nombreuses. Le différend
autour de l’article 2 de la Constitution (les principes de la
charia islamique sont la principale source de la législation)
en est le plus évident. Pouvons-nous, aujourd’hui, engager un
dialogue démocratique sérieux autour de ce sujet englobant les
principes généraux qui organisent la relation entre l’Etat et
la religion, entre la politique et la religion et entre la
société et la religion ?
Si nous ne pouvons pas parvenir à une entente autour des
principes constitutionnels généraux qui soulèvent le plus de
différends, au moins devons-nous y parvenir autour des
principes moins problématiques. Parmi les principes généraux
posant le moins de difficultés et qui méritent en même temps
un grand intérêt, il y a le principe de l’équité. La
conviction est que ce principe est ancré dans la Constitution.
Cependant, la situation est toute autre. L’équité face aux
droits d’élection et de candidature et face aux droits
politiques en général est garantie. La Cour constitutionnelle
les a confirmés. Cependant, l’équité est beaucoup plus large
que de simples droits politiques, dont la valeur peut diminuer
si les personnes qui les exercent ne bénéficient pas d’une
véritable équité à tous les niveaux.
L’équité ne peut se réaliser sans ancrer le principe des
droits des individus par rapport à l’Etat, qui est le
principal pilier du principe de l’équité. C’est pourquoi, il
était impossible de parler sérieusement de ce principe avant
le XVIIIe siècle quand les droits
des personnes ont commencé à devenir une partie de la
conscience humaine et à fonder l’équité face à la loi, à la
justice et aux impôts, pour arriver à la notion d’équité des
chances avec ses garanties juridiques et sociales. Les
Constitutions égyptiennes, depuis 1923, ont adopté le principe
de l’équité en tant que texte et non en tant que philosophie.
Il existe un article stipulant que tous les Egyptiens sont
égaux. Il s’agissait de l’article 2 de la Constitution de 1923
qui est, par la suite, devenu l’article 40 de la Constitution
de 1971. Aucun changement n’est intervenu dans la formulation
de cet article. Il est resté tel quel. Mais en 1956, a été
ajoutée la non-discrimination en raison du sexe au texte de la
Constitution de 1923 qui englobait la non-discrimination
en raison de l’origine, de la langue ou de la religion. Cela
car la femme avait obtenu pour la première fois ses droits
politiques. De plus, le terme « citoyen » a été remplacé dans
la Constitution de 1971 par « Egyptien ».
Mais, abstraction faite de ces amendements, l’article
concernant l’équité est resté un texte sans âme bien que le
chapitre 3 de la Constitution de 1971 ait octroyé les
garanties des droits des personnes et de leurs libertés. Ces
droits, qui sont les fondements du principe de l’équité, n’ont
pas d’emplacement central dans la Constitution basée sur
l’Etat, le peuple et les familles davantage que sur les
personnes. C’est pourquoi les deux premiers chapitres
expriment davantage la philosophie de la Constitution,
comparée aux deux chapitres suivants. De plus, le cinquième
chapitre, sur lequel tourne toute la polémique de la réforme
constitutionnelle, semble le prolongement des deux premiers
davantage que les troisième et quatrième.
Si nous revenons au texte de la Constitution actuelle, on n’y
trouve pas de place pour les Egyptiens en tant que personne ni
de notion de droits des personnes. Le document a été promulgué
au nom du peuple égyptien et la personne n’y est mentionnée
que de manière marginale loin de la notion de droits des
personnes qui est le fondement du principe de l’équité.
Dans ce contexte, la mention de la dignité de la personne est
boiteuse et isolée. Cependant, il est possible de l’utiliser
comme base pour reformuler le texte, afin que les droits de
l’individu et sa dignité prennent leur véritable place, tout
en opérant des amendements fondamentaux dans les deux premiers
chapitres et non seulement dans le chapitre 5 qui jouit,
jusqu’à présent, du plus grand intérêt. Tout amendement de ces
articles sera inefficace sans ancrer le principe de l’équité
qui sera un principe fondamental de la Constitution et une
partie indivisible de sa philosophie .