Femmes .
Une étude faite par le Centre d’études rurales sur la
situation des villageoises dans dix gouvernorats en 2006
révèle une situation alarmante, due surtout à la pauvreté. L’Hebdo
est allé à la rencontre de ces femmes.
Villageoises de Douleurs
La
recherche élaborée par Hanane Al-Chami, au Centre des études
rurales, révèle que les filles dans les villages vont de moins
en moins à l’école, surtout en Haute-Egypte. 66 % des femmes
dans les villages, objet de l’étude dans dix gouvernorats,
sont analphabètes. 40 % d’entre elles, âgées entre 15 et 45
ans, sont des paysannes. L’étude révèle par ailleurs une
dégradation de l’état de santé de ces femmes surtout durant la
grossesse et l’accouchement, en plus des maladies causées par
la malnutrition et le travail des champs qui met à rude
épreuve leur santé. Une étude qui va de pair avec le dernier
rapport du Programme des Nations-Unies pour le Développement (PNUD)
sur les pays arabes. Il signale de nombreuses carences dans la
qualité de vie des femmes et déplore une inégalité entre les
hommes et les femmes. Il mentionne aussi que la région arabe
représente l’un des taux les plus élevés d’analphabétisme des
femmes. Les auteurs du rapport expliquent que la
discrimination contre les femmes n’a pas été enrayée et que
certains acquis la concernant ne sont en fait qu’un « effet
vitrine ».
L’Hebdo a suivi les traces de Hanane Al-Chami dans les
villages qu’elle a parcourus et a rencontré quelques-unes de
ces femmes.
Ainsi Anwar, 30 ans, habitante de Ezbet Aboul-Nour, à
Béni-Souef, illustre, elle, les conditions de vie de beaucoup
de villageoises. Enceinte de son sixième enfant, elle traîne
ses deux derniers avec elle pour aider son mari embauché comme
saisonnier dans le travail des champs. Elle n’est jamais allée
à l’école et ne sait pas si elle aura les moyens d’éduquer ses
enfants. « La vie n’est pas facile, nous ne pouvons pas
assumer les frais de leur scolarité », dit-elle. Elle vit dans
la modeste maison familiale dépourvue de toilettes et de
cuisine. Comme beaucoup d’autres femmes, elle doit se
débrouiller pour survivre dans un village où le quotidien des
habitants est de plus en plus difficile. A Haram Midoum, un
village de Béni-Souef, la plupart sont des paysans et leurs
revenus dépendent des saisons agricoles, sans compter les
conséquences de la grippe aviaire qui a exterminé toutes leurs
volailles, une source de nourriture et de gagne-pain.
Wédad, la trentaine, a 6 filles. Son mari et elle font tout
leur possible pour qu’elles continuent leurs études. Elle
regrette d’être illettrée et incapable de déchiffrer
l’enseigne de la clinique de son médecin alors qu’elle en est
en face. « L’une de mes filles doit m’accompagner. Je ne veux
pas qu’elles subissent le même sort que moi », dit la jeune
femme, qui insiste pour éduquer ses filles même si elle se
demande souvent comment elle va faire pour assumer les frais
scolaires. Des frais qui varient entre 40 et 80 L.E. par an,
en plus des leçons particulières qui lui coûtent 300 L.E. par
mois. « Sans ça, elles peuvent échouer à leurs examens »,
poursuit-elle. A Béni-Souef, on compte un taux
d’analphabétisme de 56,2 %, dont 48,6 % sont des femmes.
Des conditions qui découragent parfois les parents à inscrire
leurs enfants dans les écoles, surtout les filles. Et même les
classes sont surchargées et contiennent jusqu’à 80 élèves,
sans compter le manque de matériels nécessaires, à l’exemple
de la craie que les élèves sont obligés d’acheter à leurs
frais. Même les enseignants recourent à des astuces pour
arrondir leurs fins de mois. « Certains vendent des sandwichs
aux élèves et d’autres leur imposent les leçons particulières,
entre 10 et 30 L.E. le cours », se plaint Gamal, qui a 8
filles dans différents cycles scolaires. Lui, qui travaille
comme saisonnier, n’a pas de revenus fixes et doit jongler
pour faire face aux demandes incessantes de ses enfants. Sa
femme, comme beaucoup d’autres, tente de s’en sortir.
« Il m’est arrivé de vendre un meuble pour couvrir les frais
de scolarité de mes enfants », confie Oum Alaa, mère de 5
filles, malheureuse d’être une illettrée. Elle aurait souhaité
pouvoir lire le Coran ou au moins aider ses enfants à faire
leurs devoirs. « Je suis très embarrassée quand l’une d’elles
me demande de lui déchiffrer ou lui expliquer un mot
lorsqu’elles font leurs devoirs », regrette la femme qui
confie que son père, très conservateur, l’avait empêchée
d’aller à l’école.
Une question d’endurance
La
jeune génération semble plus combative. Nermine, 13 ans, dit
que bien que son père n’ait pas continué ses études et que sa
mère soit une illettrée, il n’est pas question pour elle
d’arrêter ses études. Pourtant, ses parents ont du mal à payer
les frais de sa scolarité. « J’essaie tant bien que mal de
surmonter tous les obstacles. Ma mère emprunte parfois de
l’argent aux voisins, et mon oncle qui travaille dans un pays
du Golfe, comme beaucoup de jeunes de notre village, nous aide
de temps à autre », dit-elle.
D’autres filles ne tiennent pas le coup et préfèrent quitter
l’école, surtout que beaucoup de parents pensent plutôt que la
fille a besoin de milliers de L.E. pour se marier. « Un jour
ou l’autre, elle se mariera et sera forcée à rester à la
maison pour élever ses enfants », dit un père de famille de
Haram Midoum.
A Haram Midoum, il n’y a pas d’école secondaire et la seule
université se trouve à plusieurs kilomètres, dans la ville de
Béni-Souef. Les élèves doivent parcourir des kilomètres pour
arriver à l’école. Une chose qui n’est pas toujours acceptée
par les parents quand il s’agit d’une fille. Selon l’étude du
centre, ces conditions défavorables poussent beaucoup
d’enfants de paysans à faire l’école buissonnière. 300 000
élèves s’absentent chaque année, pour la plupart des
villageois. Le côté santé présente aussi ses carences.
Beaucoup de femmes villageoises ne suivent pas leur grossesse
chez des médecins. Les accouchements se font, la plupart du
temps, à domicile par une sage-femme, mais le plus souvent par
une daya (femme illettrée, d’un certain âge, qui exerce le
métier d’accoucheuse rurale), avec les risques d’infections et
d’hémorragies pouvant entraîner la mort, comme le prouve le
rapport du PNUD qui cite que le taux de mortalité des femmes
enceintes ou lors d’un accouchement dans la région arabe
atteint des niveaux inacceptables.
Anwar,
qui a mis au monde 5 enfants, est encore enceinte. Elle se
demande comment couvrir les frais d’un accouchement à
l’hôpital avec le revenu de son mari qui travaille comme
saisonnier. Et même quand des femmes ont les moyens
d’accoucher en milieu hospitalier, l’hôpital plus proche se
situe à plusieurs kilomètres, à Wasta, ou encore dans la ville
de Béni-Souef. « Là encore, il faut tout acheter, même les
seringues », explique Khaled, qui habite à Midoum et préfère
encore payer 40 ou 50 L.E. à une doctoresse débutante,
beaucoup moins pour une daya, pour que sa femme accouche à la
maison. Des conditions qui font que ces modestes paysans ne
consultent jamais de médecins sauf pour les cas graves. «
Sinon, nous nous débrouillons, nous achetons quelques
médicaments chez le pharmacien pour soigner nos petits »,
explique une jeune femme qui a cinq enfants. Les femmes aussi
sont de santé fragile à cause de la dureté de leur quotidien
dans les champs. Et comme l’assure l’étude, des cas
d’intoxication ou de tuberculose pulmonaire ont été signalés à
cause des risques du travail et des insecticides utilisés sans
aucune protection.
Un autre chiffre révélé par l’étude sonne l’alarme sur l’état
de santé qui menace la future génération. 55 % des enfants
sont atteints d’anémie, comme le prouve l’étude qui a été
faite à Kafr Al-Cheikh, Béheira, Gharbiya, Qalioubiya, Sohag,
Assouan, Ismaïliya, Minya, Qéna et Béni-Souef. Un état des
lieux qui va de pair avec le chiffre avancé de 41 % de pauvres
qui se concentrent dans les villages de Haute-Egypte. Oum Alaa,
paysanne à Midoum, explique qu’elle doit emprunter une
assiette de foul (fèves) pour le repas du midi, ou le plus
souvent elle se contente d’un litre de lait qu’elle partage
avec ses enfants.
Autre foyer, autre astuce. Oum Mohamad fabrique du fromage
qu’elle vend au souk pour arriver à nourrir ses enfants. «
Avec un loyer à payer pour le terrain qui abrite le bétail,
les frais de scolarité et le trousseau des filles qui atteint
des milliers de L.E., je ne sais plus où donner de la tête »,
s’interroge Oum Mohamad, qui a la responsabilité de gérer un
modeste budget. Le visage sclérosé et l’esprit préoccupé comme
beaucoup d’autres femmes villageoises, elle regarde ses
enfants faire le va-et-vient autour d’elle, tout en pensant à
leur avenir. Oum Mohamad, comme Oum Alaa et Samar, toutes
souhaitent un meilleur avenir pour leurs petits. Ce qui n’est
pas une simple affaire. Samar, illettrée, regrette encore de
n’avoir pas pu signer son nom sur son contrat de mariage et
confie qu’elle fera tout son possible pour instruire ses
enfants, y compris les filles .
Doaa
Khalifa